mardi 5 juin 2018

Coronmeuse: un écovillage replié sur lui même?


Les élections communales, c’est l’occasion de faire un peu le bilan des grands projets d’urbanisme à Liège. Voici le dernier : dans les années à venir, le chantier le plus important à Liège sera l’écoquartier de Coronmeuse. 313 millions d’euros sur un site de 25 hectares.
Liège, the place to build ? En 2016 le Gré-Liège emmenait une délégation au Mipim à Cannes, le marché où l’on vend aujourd’hui des villes. Willy Demeyer estimait à quelque 45000 le nombre de logements nécessaires à l’horizon 2035 et entre 10000 et 17000 le nombre d’habitants supplémentaires que devra absorber la Cité ardente. Coronmeuse, ça serait 4.000 nouveaux habitants de quoi faire passer à Liège la barre des 200.000 habitants (La Libre Belgique 31 mars 2016).

Des revenus moyens avec une ‘capacité contributive’

Mais pas n’importe quels habitants ! On cherche des revenus moyens qui ont une ‘capacité contributive’: la Ville met la barre haute: ceux qui ont les moyens de se payer des appartements à 300.000 euros.
Les quartiers de Bressoux, de Droixhe, de Bavière, de Coronmeuse... sont des quartiers populaires. Mais on ne nous propose pas un urbanisme pour eux: tout logement social est simplement absent dans l’ensemble de l’immense opération Liège Nord. D’ailleurs, les dossiers de Bressoux et Droixhe n’avancent pas. Pour Droixhe, probablement parce que Droixhe est trop associé au logement social. A tort, parce que c’était au moment de sa construction un modèle de mixité sociale. A Bavière, on dirait que le dossier est débloqué, mais les seuls engagements fermes sont des instances publiques. Les promoteurs privés se font attendre…
Droixhe et Bavière sont aujourd’hui des friches. Le site de Coronmeuse par contre n’est pas un site à problèmes. Le hall des foires pose certes quelques problèmes de saturation. Mais on peut se demander en quoi le déménagement forcé vers Bressoux les résoudra. Le site était devenu un site d’évènements qu’une ville comme Liège a de toute façon besoin. La décision de ne réaliser que la première partie du tram pose certes un problème de mobilité. Mais on aurait pu voir cela comme une opportunité : tout point intermodal est source de développement potentiel. On préfère se voiler la face et de faire comme si le terminus du tram sera le dépôt prévu à Bressoux. Quant à la mobilité voiture, nulle part dans le projet d’écoquartier on n’a abordé cet aspect. Pourquoi alors s’acharner sur Coronmeuse ? La seule explication que je vois est que c’est l’endroit idéal pour y implanter une ‘gated community’.

Coronmeuse et l’exposition de 1939

Historiquement, le site est le résultat de l’exposition de 1939, avec d’un côté le Parc Astrid et de l’autre l’esplanade Albert et le palais des fêtes, réaffecté à une patinoire et aujourd’hui abandonné. On a condamné ce palais en implantant la patinoire à la Médiacité, dans une tentative (vaine) de donner un second souffle à ce centre commercial qui n’arrive pas à valoriser ses étages.
Derrière l’esplanade Albert un trilogiport avant la lettre : l’île Monsin était en 1939 une pièce-clef dans le développement du canal Albert. Ce site était encore vierge à l’époque et n’a commencé son développement qu’après-guerre. Mais en face du site il y avait à l’époque de l’exposition  de l’Eau une centrale électrique que les concepteurs ont essayé tant bien que mal à cacher. Ce qui est plus difficile aujourd’hui avec l’île Monsin qui a suivi, comme tous les zonings de cette époque, un inexorable déclin suite à l’absence complète de maitrise foncière. Aujourd’hui c’est des friches, une centrale à béton, un centre de concassage de béton, une installation d’enrobés et des liants routiers (autrement dit asphaltage). Trois entreprises prévoient d’y traiter des déchets, dont toutes les boues polluées de la Wallonie. Depuis la fermeture des charbonnages il y a là-bas un port charbonnier qui a valu à Herstal le titre peu enviable de champion des poussières fines.
La solution des promoteurs immobiliers est alors de créer un écoquartier replié sur soi-même, autour d’une marina. Pour justifier son implantation là-bas, on a présenté le site de Coronmeuse comme un site à problèmes, ‘heureux’ d’y accueillir en 2009 un projet farfelu de déménagement du stade de Standard. Puis il y a eu projet avorté d’une exposition internationale en 2017.  On allait reconvertir les bâtiments de l’expo en écoquartier ! L’expo est à Astana, mais le projet d’écoquartier surnage, comme par miracle.

Un projet qui tourne donc le dos aux friches de Monsin.

Le projet tourne donc le dos aux friches de Monsin. À la pointe du parc actuel, côté Liège, un premier ensemble de logements autour d’une marina d’une centaine de places et une capitainerie avec horeca. Deux passerelles piétonnes flambant neuves relieront Coronmeuse au quartier Saint-Léonard. Il faudra bien ça pour traverser ce boulevard à six bandes et 25.000 voitures par jour… Ceci dit, on peut se demander pourquoi ces revenus moyens iraient se balader à Saint Léonard. Dans l’autre sens, les habitants de Saint Léonard continueront-ils à traverser cette demie autoroute pour se balader du côté d’un parc Astrid qui sera presqu’un parc privé…
 En lieu et place des Halles des foires, on nous fait miroiter du logement en îlots verts, entre la darse et la Meuse. Le cœur du quartier sera plus densément peuplé, articulé autour d’une nouvelle place face au Palais des Sports (muré aujourd’hui). Enfin, une partie des logements sera tournée vers la Meuse devant le palais. Le grand palais (l’ancienne patinoire) constituera une sorte de cœur battant de ce quartier, indique la RTBF, avec des commerces de circuit court, un restaurant, une librairie, une toiture permettant une activité d’agriculture. Le – gros – problème est que le financement du Grand Palais n’est pas pour les promoteurs, et que la Ville dit déjà que ça ne sera pas facile de réunir les fonds pour cela. Sans compter qu’il faudra trouver des aménagements P§R et gare de bus pour le terminus du tram, qu’on dit provisoire, mais du provisoire qui pourrait durer.

Une procédure opaque.

La procédure est complètement opaque. Le ‘dialogue compétitif’ avait été  entamée via un avis de marché européen en juin 2013. Au départ, il y avait un semblant de dialogue et de compétition, avec deux consortiums. Mais GreenGate (CFE, Moury, Besix, Kairos et Thomas et Piron) a jeté assez vite l’éponge  invoquant des coûts de dépollution et des incertitudes liées au timing de ce déménagement, car la FIL doit être démolie pour septembre 2020, d’après l’accord. Etonnant de la part de ces promoteurs qui en ont vu d’autres. Ce qui me fait penser à un donnant-donnant : je vous laisse Coronmeuse ; moi je prends… Le choix du consortium – pour autant qu’il y avait un choix à faire, avec un seul candidat - a été laissé à la société Immo Coronmeuse a, réservant au conseil communal l’approbation des demandes de permis et autres procédures administratives.
En plus, on compte sur une intervention importante du FEDER (un investissement public de l’ordre de 30 millions d’euros, dont 25 issus du FEDER ). Or, l’urgence qu’impose le FEDER sert souvent de prétexte à des courses contre la montre où le moindre questionnement est vu comme une mise en danger des financements promis.
En 2016 la Région reconnaît Coronmeuse comme un des dix quartiers nouveaux de Wallonie qui lutte contre l’étalement urbain. Dans ce cadre, la Région recommande aux autorités publiques locales d’«associer les citoyens (riverains et futurs habitants) et les acteurs privés, publics et associatifs, à l’élaboration du quartier dans une dynamique partenariale ». Mais « la stricte confidentialité du dialogue compétitif semble empêcher cette concertation », signale le journaliste Philippe Bodeux.
La convention prévoit un délai de 30 ans! « Mais toute la partie centrale du projet, avec le parc Astrid et le Grand Palais, devrait être terminée dans 15 ans, précise l’échevin Léonard. La majorité des espaces publics seront aménagés d’ici cinq ans. Quant aux logements, ils seront construits à raison d’une cinquantaine par an». Autrement dit : des échéances assez précises pour le public ; une latitude complète pour les promoteurs

10 % « obligatoirement » accessibles aux revenus moyens

Qui est donc Neolegia qui a remporté la mise. Néolégia, c’est quatre promoteurs, à savoir Jan de Nul, Cit Blaton, Willemen Groep et Nacarat Rabot Dutilleul, ainsi que des bureaux d’architecture et d’urbanisme Syntaxe, Artau et Altiplan, sans oublier les Ateliers du Sart Tilman. Des 1.325 unités de logement 10 % devront obligatoirement être accessibles aux personnes à revenus moyens, pour y favoriser la mixité sociale. Le ton est donné : la mixité sociale commence avec les revenus moyens !
Le  28/05/18, le groupe PTB par la voix de Sophie Lecron s’est abstenu concernant l’approbation du contrat avec la SA Néologia. Je ne saurais que de souscrire à ses propos : « le projet prévoit uniquement des logements « destinés à des ménages à revenus moyens», comme plusieurs fois mentionnés dans les 35 pages du cahier des charges. Il n’est même pas prévu qu’une partie de ces logements soient publics, ni encore moins sociaux. L’écoquartier sera donc inaccessible aux Liégeois qui en ont le plus besoin. 10%, c’était la norme qu’avait imposée le gouvernement wallon PS-cdH aux communes qui devaient viser au moins 10% de logements sociaux sur leur territoire. Nous n’en sommes même plus à 7% et le fait est que cela va s’empirer. De ce fait, vous vous inscrivez dans la même démarche libérale de la ministre MR De Bue qui a abandonnée ce chiffre de 10% ».

Post scriptum : quid du patrimoine ?

Dans sa  reconnaissance de Coronmeuse comme un des dix quartiers nouveaux de Wallonie la Région cite la préservation du patrimoine (ancien Palais des sports, écoles et le parc Reine Astrid).  L’ancienne école Reine Astrid est classée comme rare témoignage de l’avant-garde architecturale liégeoise (influence corbuséenne : construction sur pilotis, inscription fine dans le parc avec ses passerelles d’accès et la courbure de son plan, etc.). En 2017 l’échevine du Logement, Maggy Yerna  se vantait que “le conseil d’administration d’Immocoronmeuse a introduit une clause selon laquelle un espace de 4.000 m² doit être réservé à l’implantation de l’école et du centre.” Et il est vrai que dans le projet qu’on vient de nous présenter l’école est toujours là. Mais qui paiera ? L’échevine ne cachait pas que des subsides seraient les bienvenus. Ca ne m’inspire pas trop confiance(La Dernière Heure 30 mars 2017)
In tempore non suspecto Le Vieux-Liège et S.O.S. Mémoire de Liège avaient proposé au classement une partie du périmètre de l’Exposition internationale de 1939. Le groupe d’architecture l’Equerre (Ivon Falise, Jean Moutschen, architecte de la Ville de liège, Emile Parent, Paul Fitschy, Edgard Klutz, Albert Thibaut) y a pris une part importante, de même que de nombreux architectes réputés, tels Georges Dedoyard et Joseph Moutschen, et des sculpteurs comme Oscar Berchmans, Adolphe Wansart, Marcel Rau, Robert Massart, Louis Dupont, Adrien Salle.
Le groupe l’Equerre a créé une « entrée de ville » remarquable par son paysage et son bâti : la Meuse, les terrils, témoin d’un passé minier et d’une histoire sociale, la place Coronmeuse et ses demeures
historiques. « Le classement demandé de l’ancien Palais des fêtes de la Ville de Liège (patinoire), de l’école Reine Astrid, de l’esplanade du Roi Albert, du parc Astrid, de la darse et de la drève longeant la Meuse, aurait l’avantage de confirmer la valeur de mémoire du site, rendre à cet espace historiquement marqué une identité voulue par ses concepteurs, dans l’esprit exprimé par la revue française Architecture d’aujourd’hui selon laquelle ‘une exposition, c’est la naissance d’un quartier neuf, c’est le point de départ d’une conception d’urbaniste ‘».
Une Ville qui ne respecte pas son passé n’a pas d’avenir !

Voir aussi :

http://hachhachhh.blogspot.com/2018/06/le-quartier-des-guillemins-un-champ-de.html
http://hachhachhh.blogspot.com/2018/06/rehabilitation-de-droixhe-une.htmlhttp://hachhachhh.blogspot.com/2018/06/la-chartreuse-aveu-dechec-des.html

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