vendredi 2 mars 2018

Marissiaux, le Constantin Meunier de la photographie, gardien de notre patrimoine minier.


Avec Gustave Marissiaux, je découvre un gardien monumental de notre patrimoine minier.
En 1905 le Syndicat des charbonnages liégeois commande 150 vues à Gustave Marissiaux. Elles serviront de vitrine de l’industrie minière à l’exposition universelle de Liège de 1905.  En guise de mise en bouche sa belle hiercheuse. Bien sûr, c’est une image romantisée. Les hiercheuses poussaient de lourds wagonnets sur des rails et qui chargeaient des wagons à la pelle. Mais la dureté des conditions de travail aussi est présente dans ses photos, malgré les contraintes d’une commande patronale, avec le travail des enfants qui trient le charbon à la main dans des hangars froids, sombres et poussiéreux.

Merci à Christian Guilleaume, natif de la Préalle qui a pu, dans le cadre d’un projet avec ses gamins l'école du Laveu, où il était instit, recopier des plaques de Marissiaux. La plupart des photos reprises dans ce blog viennent de lui.

Les lucarnes de l’infini 

Quand le Syndicat des charbonnages lui commande ces photos qui doivent illustrer, sans les déformer, toutes les phases du travail exécutées dans les 27 charbonnages liégeois, il est déjà reconnu comme le chef de file de l’école pictorialiste en Belgique. Cette commande demandera à Marissiaux et ses deux assistants tout l’hiver 1904-1905.
Marissiaux y pratique pour la première fois la stéréoscopie.  La stéréoscopie vient de faire fait l’objet de perfectionnements optiques qui accentuent les effets d’illusion d’un espace en trois dimensions. Le spectateur regardant à travers les « lucarnes de l’infini » (célèbre expression de Baudelaire ) se sent complètement immergé dans l’espace représenté. La houillère y est présentée dans dix bornes stéréoscopiques et obtient le grand prix de la section « photographie ».
Marissiaux ne se contente pas de produire un document destiné à ce qu’on appellerait aujourd’hui de la communication d’entreprise. Il tire en diapositives une série de quatre-vingts vues qui sont présentées lors de la séance publique annuelle de projections lumineuses organisée par la section liégeoise de l’Association belge de Photographie. La séance n’est pas accompagnée d’une musique orchestrale, mais par un pianiste anonyme caché derrière l’écran.
Il tire des épreuves sur papier pour le Salon d’art photographique au Palais des Beaux-Arts dont le règlement stipule que les vues stéréoscopiques sont interdites.
Il n’y a pas que les effets stéréo. Il exploite ingénieusement les possibilités de la profondeur de champ. Une lanterne de sécurité permet de photographier les travaux souterrains à la lumière artificielle sans craindre un coup de grisou. En plaçant cette lanterne sur un axe différent de celui de la prise de vue, Marissiaux obtient de saisissants jeux d’ombres comme on n’en avait jamais obtenus, avec une si grande netteté, dans les rares photographies de mines antérieures. La Houillère est un vrai succès, couronné par un Grand Prix de l’Exposition de 1905.
Il travaille aussi sur la photographie en couleur à partir de 1911 à partir de la méthode de l’Anversois Joseph Sury.
Jusqu’en 1922, en plus d’exposer dans des salons d’art photographique, Marissiaux présentera régulièrement La Houillère à travers l’Europe. Ses soirées de projection « Marissiaux » s’imposent comme des rendez-vous mondains.

La subjectivité  au cœur des débats.

Marissiaux a rallié le pictorialisme (pictorial  photography), parti  d’Angleterre. La subjectivité  est  au cœur des débats. Les épreuves exposées sont appréciées pour la sensibilité, l’inspiration et le goût artistique du photographe dont la personnalité doit s'exprimer à travers ses images. Marissiaux écrit: «Ce qui fait le charme de l'œuvre de l'artiste, c’est qu'il ajoute à la caractéristique du sujet son idée propre, son âme même. C'est cette âme qui vibre, c'est elle qui nous attire, c'est elle qui nous émeut ».

Marissiaux n’est pas insensible aux conditions de travail dans les mines

Dans la perspective industrielle qui est demandée au photographe, le mineur n’est qu’un instrument occupant une fonction précise dans l’organisation du charbonnage. Le personnage principal du documentaire photographique n’est pas l’homme, c’est le charbon. Néanmoins, Marissiaux n’est pas insensible aux conditions de travail des ouvriers qui défournent le coke dans les vapeurs toxiques, des hercheuses qui poussent de lourds wagonnets sur des rails et qui chargent des wagons à la pelle, des enfants qui trient le charbon à la main dans des hangars froids, sombres et poussiéreux. Alors que les consignes de ses commanditaires ne lui permettent pas de représenter la vie quotidienne des mineurs en dehors de la mine (il ne va pas dans les corons), il photographie à plusieurs reprises les glaneuses qui, sur le terril, récoltent les derniers morceaux de charbon qui ont échappé au triage et les emportent dans de lourds sacs portés sur le dos.
Bien sûr, ce que nous interprétons aujourd’hui comme une dénonciation des conditions de travail a passé à l’époque la ‘censure’ patronale parce que ces situations étaient pour eux l’évidence… Voici par exemple une « paraphrase » pontifiante déclamée par le président du Club d’amateurs photographes de Bruxelles à la séance de projection  organisée par l’Association belge de Photographie. Ca en dit long sur l’aveuglement de la bourgeoisie belge à l’égard d’une réalité aussi éloignée de ses préoccupations.  « Hiercheuse ! Tu es la volonté faite femme, la grâce frémissante vêtue de loques, le courage dans le geste du labeur ! Tu es la synthèse de ce que la mine a de sentiment, de sympathie, d’attirance ! Hiercheuse ! Debout, fière, le regard franc, rompant le ciel et la terre de tes formes sombres serties d’une caresse de soleil flamboyant, tu es le profil géant du symbole de la mine ».

Le cinéma et les séances publiques de projections d’images photographiques

En 1895, à l’âge de 23 ans, Marissiaux adhère à la section de Liège de la puissante Association belge de photographie (ABP). Il s’installe comme photographe professionnel en 1900. Le cinéma se propage sur les champs de foire. D’un autre côté, des séances publiques de projections d’images photographiques connaissent une vive expansion.  Marissiaux crée des oeuvres artistiques spécifiquement conçues pour ce dispositif. Il y a le réalisme photographique du documentaire industriel et il y a le réalisme social du drame cinématographique. Pathé sort en 1905 un film « Au pays noir », de Lucien Nonguet et Ferdinand Zecca. Dans le cinéma minier il y aura en 1913 Germinal d’André Capellani.
Chaque année, la section liégeoise de l’ABP organise des séances publiques de projection au nouveau Conservatoire royal (1500 places), accompagnées d’une musique originale composée par Charles Radoux, professeur au même Conservatoire (deux solistes, un choeur de quatorze interprètes et un orchestre comprenant un piano, deux violons, un alto, deux violoncelles et le grand orgue) et d’un ‘poème dramatique’ écrit par Richard Ledent et déclamé par Marguerite Radoux, l’épouse du compositeur. Une nouvelle forme d’« art total » : ces projections deviennent des spectacles à part entière.
Les bénefs de ces soirées mondaines sont offerts à des sociétés caritatives telles que « les Pauvres honteux », « les Chauffoirs publics » ou encore « l’Oeuvre des enfants moralement abandonnés ». Ils proviennent principalement de la vente des programmes luxueux conçus par Marissiaux et illustrés de reproductions de ses oeuvres en photogravures. Ces programmes étaient vendus au prix de vingt francs pièce.

Marissiaux bien vivant

Cette œuvre exceptionnelle ne sera redécouverte qu’à la fin du XXe siècle. Henri Delrée, ingénieur civil des Mines de l'Université de Liège, évoque ces photos dans ses riches souvenirs professionnels: « J’ai toute une série de photos de Marissiaux où l’on voit des femmes qui transportaient, manne après manne. Il fallait que le charbon - du 10/20 ou du 20/30, qui était utilisé dans les foyers domestiques - arrive sans fines et sans destruction dans les caves des particuliers. On déposait les morceaux de charbon dans des mannes et on chargeait manne après manne, les bateaux et également les charrettes de charbon - ce que l’on appelait en wallon des «clitchèts»
Les archives du Corps des mines sont d’une richesse invraisemblable, elles datent de la loi de 1810 sur les mines. Elles sont aux Archives Générales du Royaume. Celles du régime français sont restées à Paris, celles du régime hollandais sont restées à La Haye et ne sont revenues en Belgique qu’en 1842. Et maintenant, je les reclasse parce que je crois que je suis le premier qui dépouille ces dossiers-là .... J’ai fait tous les dossiers de demandes de concessions du bassin de Liège ».
 Le 29 octobre 1986 René Leboutte, conservateur au Musée de la Vie Wallonne, fait un exposé sur "la condition ouvrière au 19e siècle" lors un colloque sur les grèves de mars 1886 en Wallonie. Yves Moreau, conservateur au Musée de la Vie Wallonne, y a présenté l'œuvre photographique de Gustave Marissiaux, "premier reporter" des conditions de travaildes mineurs liégeois, avec quelques diapositives particulièrement significatives.
Le Fonds du Musée de la Vie wallonne a des Marissiaux.
Le fonds « La Houillère » des Archives de Wallonie, détenu par le Musée dela photographie à Charleroi, comprend 68 dias stéréoscopiques verre, 2 dias verre et 53 tirages. Le fonds des photographies stéréoscopiques comprend 450 vues.
Je termine par un appel à mes amis photographes (il y en a un paquet qui font des merveiles) : cela ne vaudrait-il pas la peine de reprendre ces dias stéréoscopiques  par des méthodesstéréoscopiques modernes, en séparant les vues gauche et droite par les couleurs (anaglyphes), en lumière polarisée ou par filtres Infitec ?

Biblio

Marc-Emmanuel MELON, Gustave Marissiaux. La possibilité de l’art, Charleroi, Musée de la Photographie, 1997
Marc-Emmanuel MELON, Paradoxe esthétique et ambiguïtés sociales d’un documentaire photographique : La Houillère de Gustave Marissiaux (1904-1905), dans Art et industrie, Art&Fact, numéro 30, Liège, 2011, p. 146-156
Yves MOREAU, dans Nouvelle Biographie nationale, t. II, p. 270-271 Gustave Marissiaux, l' un des premiers photographes miniers. ce cliché de lampisterie. https://i.skyrock.net/5136/40685136/pics/3018039799_1_3_K9etZcWJ.jpg
https://i.pinimg.com/564x/d5/58/07/d558079f73bf91e7585a7a94a64408aa.jpg sous le triage
http://www.wittert.ulg.ac.be/fr/images/i_35/b35475z.jpg le terril
http://www.wittert.ulg.ac.be/fr/images/i_35/b35476z.jpg retour au coron
http://www.numeriques.cfwb.be/index.php?id=6&no_cache=1&tx_cfwbparcourspeps_pi1[uid]=65 pas copiable  diapositive stéréoscopique sur verre.

https://www.google.be/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=12&ved=0ahUKEwi84-rIoYLZAhWRXMAKHbflA9UQFghUMAs&url=https%3A%2F%2Forbi.ulg.ac.be%2Fbitstream%2F2268%2F62102%2F1%2FMarissiaux1%253AChap.%25201%2520%2526%25202.pdf&usg=AOvVaw1lvNPVyn4YymYvsmsWnUx3
https://orbi.uliege.be/handle/2268/183961
Projections photographiques et cinéma des premiers temps : La houillère de Gustave Marissiaux et les origines du cinéma minier Mélon, Marc-Emmanuel ulg, Revue Intermédialités 24+25 2014- 2015.
https://orbi.uliege.be/handle/2268/62102 Gustave Marissiaux. La possibilité de l’art.
L'oeuvre photographique de Gustave Marissiaux : du pictorialisme au documentaire industriel. Mélon, Marc-Emmanuel Musée de la Photographie  Poétique du regard dans un monde indiscernable. L'art de la stéréoscopie. Pictorialisme et société. Eléments de biographie de Gustave Marissiaux (1872-1929).

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