jeudi 23 novembre 2017

Moscou : une reconstruction de la cathédrale du Christ-Sauveur discutable



On casse du sucre sur le dos de Joseph sur le dynamitage de la cathédrale du Saint Sauveur. Eltsine l’a reconstruite. Dans un blog précédent j’explique l’historique de ce monument. Le projet de cette église remonte à décembre 1812, au moment où l'armée napoléonienne quitte la Russie. Le tsar ordonna la construction d'une cathédrale dédiée au Saint Sauveur. Déjà à l’époque ce n’est pas l’enthousiasme partout. On critique pour commencer le coût: 15,2 millions de roubles-or de l'époque. Le poète ukrainien Tarass Chevtchenko compare l'édifice à une «grosse commerçante assise au milieu de la ville»; le philosophe Evgueni Troubetskoï parle d’un «chef-d'oeuvre de l'absurde».
En 1931, les Soviets décident de construire un palais des Soviets sur le site. Ils consultent e.a. Le Corbusier qui juge qu’à Moscou «il est impossible de rêver à faire concorder la ville présente ou future». D’autres architectes étrangers d'avant-garde, comme Gropius, du Bauhaus, participent au concours pour le palais. Il faudra quatre sessions à un jury pour dénicher en 1933 le projet définitif.
la cathedrale dynamitée
Le chantier débute en 1937. En juin 1941, la guerre arrête le chantier. Après la guerre, la reconstruction du pays impose d’autres priorités. En 1958, Nikita Khrouchtchev installe dans le vide laissé par les fondations la plus grande piscine à ciel ouvert au monde.
Elle était ouverte en hiver, et fermait en été pour le nettoyage.

Eltsine et la reconstruction des bâtiments pré-soviétiques


Quand Eltsine annonce en 1994 la reconstruction à l'identique de la cathédrale, il veut aller vite, et ça se voit au résultat : c’est du toc. Il part du point de vue qu’un nouvel état a besoin de nouveaux symboles, et quoi de mieux que la reconstruction des bâtiments pré-soviétiques. Un écrivain, M. Yarkevich dit à ce propos: "Pendant le communisme, les intellectuels soviétiques disaient: ‘Il y avait une église merveilleuse ici, et maintenant il y a un métro et une piscine’. Et après un certain temps, les intellectuels diront: ‘Vous savez, il y avait une magnifique piscine ici, et maintenant les nouveaux patrons ont construit une église’. »
En 1995, la première pierre est posée par le patriarche Alexis II. En 1997, on inaugure la plus grande cathédrale orthodoxe du monde,  pour le 850ième anniversaire de la ville de Moscou. Les fresques, les mosaïques et les statues ne sont pas toutes terminées. Elles feront l'objet d'une seconde inauguration, le 19 août 2000, pour les deux mille ans de la naissance du Christ-Sauveur. A cette occasion le tsar Nicolas II et sa famille, fusillés par les bolcheviques en juillet 1918, sont canonisés par l’Eglise orthodoxe russe.

Eltsine a voulu devancer des critiques.

Alfred Kokh, vice-président du Comité d’Etat des biens publics, se demande «comment expliquer que dans notre pays soi-disant civilisé notre capitale dépense plus pour la construction d’une église que pour les écoles et les hôpitaux ? » Pourtant, ce n’est pas un soviéto-nostalgique : il avait dirigé sous Eltsine les privatisations. L'écrivain Igor Yarkevich dit: "le résultat sera terrible, alors qu'il manque de vêtements, d'hôpitaux et d'appartements, mais nous avons une grande église." Dmitri Bessman, un contremaître sur le chantier, parle «d’une montagne de béton». Bien qu'il soit reconnaissant pour le travail et les heures supplémentaires, il dit qu'aucun travailleur d'Europe occidentale ne travaillerait dans de telles conditions, avec de telles mauvaises bottes, et des outils défectueux. "Vous pourriez construire des milliers d'appartements pour le même prix. En ce moment, les quartiers d'habitation et les services sociaux sont plus importants pour nous que les églises." Il n’invente rien : aujourd’hui 41 % de la population en Russie avoue que sa situation matérielle ne permet d’acheter que de la nourriture et des vêtements, 27 % ne peut acheter que la nourriture et 12 % affirme qu’elle mange très irrégulièrement.
Eltsine avait promis que la reconstruction ne coûterait pas un kopeck à l’état. Il annonce un budget de 200 millions de dollars. Au final, le budget explose à 650 millions de dollars. Et les collectes auprès des croyants ne représentent qu’une infime partie. Le Patriarcat de Moscou affirme que 25 millions de citoyens ont fait des dons, ce qui est probablement vrai, mais pour des sommes infimes. Les dons de particiliers ne représentent qu’un pourcentage minime. Selon Igor Ptichnikov, directeur exécutif de la fondation qui collecte des fonds pour la cathédrale, 48 banques et entreprises fournissent  90% du coût. En réalité, l'État et la ville mettent beaucoup d'argent dans les comptes hors budget, les fonds étant considérés comme des contributions des banques. Une partie provient des relations d'affaires du maire Loujkov. Tous ces ‘mécènes’ ont leurs noms gravés sur des plaques commémoratives dans la cathédrale.
Mais il y a d’autres compensations bien plus intéressantes pour ces oligarques. Selon Donald Jensen du Johns Hopkins University, la maire Loujkov a sollicité des contributions en accordant des faveurs aux entreprises, comme des exemptions fiscales pour les dons. Le jour même où Stolichny Bank fait don de 50 kg d'or pour la coupole, la banque reçoit le droit de gérer les comptes bancaires du Patriarcat.
Même les 11,8 millions de dollars US que le gouvernement a accordés au Patriarcat de Moscou pour acheter des icônes pour la cathédrale a été critiqué pour une gestion très opaque.
De nombreux popes protestent: à Moscou comme en province, ils n'ont pas de quoi restaurer leurs propres églises... L'argent englouti dans la reconstruction des monuments historiques aurait pu servir à restaurer des centaines, voire des milliers, d'églises orthodoxes en déclin dont les paroissiens ont besoin à travers le pays.

Une reconstruction à l'identique : délicat.

En soi, une reconstruction à l’identique est délicate et même contraire à la Charte deVenise de 1964 et de la Convention Européenne de Grenade de 1985.
La Charte de Venise codifie les travaux effectués sur les édifices patrimoniaux et s'élève contre les ajouts arbitraires. Il est vrai que l'Europe du XXe siècle regorge reconstructions à l'identique de monuments disparus: les halles d’Ypres, la Frauenkirche de Dresde (voir mon blog) ou le pont de Mostar en Bosnie-Herzégovine par exemple. Les halles d’Ypres, c’était avant Venise. Les conceptions ont évolué entre-temps. La charte distingue l’anastylose, la reconstruction d’un monument sur base de matériaux d’origine, et une reconstruction sur base de neuf. L’article 15 exclut a priori «toute reconstruction à l’exception d’une anastylose ».
S’il est vrai que pour la Frauenkirche, les matériaux d’origine étaient rares (les pierres noircies lors du bombardement de Dresde sont reconnaissables mais très rares), on est ici à Moscou dans un autre cas de figure. A Moscou, on n’a laissé aux artistes et spécialistes du patrimoine seulement les détails.
Pour les portes d'entrée en bronze coulé ornées de hauts-reliefs, le sculpteur ZurabTsereteli prétend avoir examiné une énorme quantité de documents d'archives. Chaque élément des portes, leurs dimensions, le matériel à partir de laquelle ils ont été faits, et leur préparation technique a été étudiée. Sur cette base il a créé les nouvelles portes. Je veux bien laisser à ce sculpteur cosmopolite le bénéfice du doute… Quoique… Les bas-reliefs qui ornent les façades de la cathédrale, reconstitués par Tsereteli sont en bronze alors que les originaux d'Alexandre Loganovski (1812-1855) existent encore et se trouvent au monastère Donskoi et sont en marbre.
Une grande icône récente représente les nombreux saints russes du 20ème siècle, entourés de leurs bourreaux : principalement des prêtes, des Romanov et les 7 membres de la famille du tsar Nicolas II (tous canonisés le 14 août 2000).
Le Maire Loujkov https://fr.wikipedia.org/wiki/Iouri_Loujkov prétend avoir fait sa propre recherche sur l'iconostase https://fr.wikipedia.org/wiki/Iconostase  originale, incrustée d'or, de 87 pieds de haut (dans l’église catholique aussi l’autel a été longtemps caché par le jubé). Cet œuvre d’art aurait été vendue par l'Etat soviétique à Eleanor Roosevelt qui l'avait achetée pour la préserver, puis l'avait donnée au Vatican. Il serait rendu à l'Eglise orthodoxe russe après la reconstruction complète du Saint-Sauveur.
dans le metro des pierres du Si Sauveur
Lors d'un voyage au Vatican, Loujkov a donc pris des plans de l'iconostase, mais le pape a dû le décevoir : cette histoire de l’épouse Roosevelt est fake. Loujkov aurait dû orienter ses recherches vers des collectionneurs privés. Il n’est pas exclu que cet iconostase a été vendu en morceaux…
Pour ceux, comme moi, qui n’aiment pas cette structure en béton, ils peuvent aller palper les somptueux bancs de la station de métro Novokuznetskaya (ligne 2) qui ont été sculptés dans le marbre de la cathédrale. Quant aux peintures murales, elles ont été faites à l'acrylique et ça se voit. Ca respire le toc. On n’a même pas essayer de reproduire les fresques qui avaient été peints par les meilleurs peintres de la Russie.

Du neuf présenté comme authentique

les marchands du temple...
Il y avait en plus un problème de taille: comme les Soviétiques avaient rasé entièrement la colline Alexeïevski qui servait de base à la cathédrale, il a fallu construire un stylobate immense qui n’a jamais existé sous cette forme. 
Le sous-sol est donc du neuf. On l’a construit en béton (comme le reste du bâtiment). Allons encore pour les ascenseurs. On n’arrête pas le progrès. Mais fallait-il absolument y prévoir un parking, des salles de conférence (1250 sièges et 457 sièges), un resto et un gift-shop en sous-sol ? Les marchands du temple ne sont jamais loin.
Le crypte de la Transfiguration du Seigneur n’existait pas à l’origine, et encore moins les fresques qui l’ornent.
Dans les galeries entourant la crypte on a installé la bibliothèque du Patriarche.
Le maire de Moscou affirme sans broncher que «dans la culture de Moscou le concept de lacopie n'est parfois pas moins significatif que celui de l'original, parce que la ‘charge’ sémantique, historique et culturelle qu'une telle copie porte peut souvent être encore plus riche et plus profonde que la solution architecturale originale ". Comme si l'essence du concept de «patrimoine historique» n’est plus l'authenticité.

Le Parvis

Pour le parvis aussi, l’authenticité est absente. Mais c’est beau. Comme Disneyland… On y a ajouté allégrement des statues de tous les patriarches de Moscou et de toute la Russie et comme il y en avait tellement on en a mis aussi sur le pont des patriarches en face, avec approbation de la Commission pour l'art monumental de la Douma de Moscou.
Un autre nouveau monument "La Réunification", est dédié à la signature de l'acte de communion canonique entre le Patriarcat de Moscou et l'Eglise orthodoxe russe en dehors de la Russie. Il représente Alexey II et le Metropolitain Laurus de New York, inauguré en présence de Poutine en personne  en 2017.
A gauche, le monument à Alexandre II de 2005 est partiellement ‘inspirée’ par un monument impérial détruit datant de 1898. Partiellement ? La statue de bronze de 1912 sur le parvis était d’Alexandre III qui a présidé la cérémonie de bénédiction de la cathédrale du Christ-Sauveur. Elle n'y était pas restée longtemps. En octobre 1917, les bolcheviques renversent le régime et, quelques mois plus tard, la statue d'Alexandre III.  On peut seulement deviner ce qui a motivé ce subterfuge. Peut-être parce qu’Alexandre II avait aboli le servage, ce qui redorer un peu le blason du tsarisme ?
Construit en 1900-1912, le monument se tenait près de la cathédrale du Christ-Sauveur, et avait coûté près de 2 millions de roubles.
La nouvelle statue a été conçu par le professeur Alexander Rukavishnikov, membre de l'Académie des Arts de Russie et sculpteur national. La statue équestre de Zhukov à la place Rouge est de lui aussi.

Un précédent qui donna l'impulsion pour le "remodelage" du patrimoine historique

Dushkina Natalia, professeure au MARKHI, explique comment le travail sur la cathédrale du Christ Sauveur a été retiré de la sphère de conservation professionnelle et remis aux architectes ordinaires. Cette reconstruction fut le précédent qui détermina une tendance et donna l'impulsion pour le "remodelage" du patrimoine historique à une échelle massive sans précédent. Dorénavant, ce sont les architectes qui développent les projets de sites de «restitution» (les restaurateurs n'étant impliqués que pour des éléments discrets) et les contrats de construction sont souvent attribués non pas à des organismes de restauration spécialisés, mais à des entreprises de construction. Les architectes et les constructeurs travaillent rapidement et ne possèdent aucune connaissance scientifique particulière. Ils se sont révélés utiles pour la réalisation de projets bling bling et de programmes idéologiques. Dans ce contexte, la méthodologie de restauration développée dans le passé devient un simple obstacle. Seule la forme «historique» externe du bâtiment est maintenue, sans le processus complexe de restauration scientifique qui assurerait l'intégrité et l'exhaustivité du phénomène que nous appelons «culture».
Le Pr Dushkina situe cette transformation chaotique du centre-ville dans le retour à la propriété privée et au capitalisme. Les défenseurs du patrimoine subissent de plein fouet le féroce asservissement des autorités à divers niveaux, des entreprises de construction, des architectes, des investisseurs et des promoteurs, qui assiègent le centre-ville de projets de développement fiévreux. " Le ministre russe de la Culture a décrit la situation comme « une bacchanale de construction chaotique ».
C’est pot de terre contre pot de fer, où les mécanismes légaux de protection du patrimoine sont incapables d'entraver ce processus d'avalanche.
Sur le marché immobilier russe, les bâtiments historiques sont déclarés «non rentables» et commercialement non viables. La deuxième période de reconstruction, qui a commencé à la fin des années 1990, a été marquée par la démolition en masse des structures historiques et la violation de la législation nationale (loi de la Fédération de Russie sur les éléments du patrimoine culturel, 2002). On peut le qualifier de barbare.
Notre professeure compare l'ampleur de la destruction aux dommages infligés entre 1930 et 1960. Au cours des dernières années, des dizaines de monuments "vivants" des 17ème au 19ième siècles et plus de trois cents bâtiments historiques ont été démolis.

Pussy Riot

Personne n'est vraiment sûr que cette structure gigantesque soit un monument àDieu ou à Mammon ; c’est plutôt le symbole de l'ambiguïté morale et l'opportunisme politique de l'Etat russe. Un nouvel état a besoin de nouveaux symboles, et quoi de mieux que la reconstruction des bâtiments pré-soviétiques.
Dans ce cadre-là c’est tout à fait logique que les Pussy Riot ont choisi la cathédrale pour leur flashmob: ce bâtiment est l'incarnation du scandale; ce n'est pas seulement un site de scandale, pour beaucoup c'est un scandale en soi. L'athéisme soviétique officiel a toujours nié qu’il y a eu une base religieuse pour la destruction de la cathédrale. Mais cette reconstruction avec notamment les apports discutables de Zurab Tsereteli, et la présence d’un parking et d’un gift shop jurent avec le la contexte mystique orthodoxe. L'Église orthodoxe est traditionnellement un lieu de saint mystère. Quand le patriarche Kirill appelle dans la cathédrale même à voter pour Poutine on comprend pourquoi les Pussy Riot ont choisi le  Christ Sauveur : sur le site de tant de révisionnisme historique et architectural, leur act était presqu’un acte libératoire.
Une blague circule : "La cathédrale du Christ Sauveur, c’est comme prendre un cimetière indien, y construire un centre commercial, puis démolir le centre commercial pour y implanter un nouveau cimetière indien".

Saint Nicolas

En  mai 2017, une côte du saint Nicolas de Bari (ou de Myre, le saint le plus vénéré dans la culture russe orthodoxe) a été exposée dans la cathédrale du Christ-Sauveur : 50.000 personnes sont venus voir avec entre deux et cinq kilomètres de queue sur les quais de la Moskova. La relique venait de Bari, conservée dans la basilique construite à cette intention en 1087. La relique est passée encore par Saint-Pétersbourg, avant de repartir vers Bari. 65% du corps de saint Nicolas se trouveraient à Bari, 20% à Venise. Poutine a exprimé sa profonde reconnaissance au Pape. « Nicolas reste le premier saint en Russie bien qu’il ne soit jamais venu dans notre pays», a déclaré le patriarche Cyrille. Avant il y avait eu déjà  l’exposition d’un fragment de la ceinture de la vierge, en 2011. Une promesse du pape François, lors de sa visite à la Havane en 2016.

La passerelle des Patriarches et les rives de la Moskova

En face du Christt-Sauveur, la passerelle des Patriarches – officiellement le pont du Patriarche Alexis II – invite à enjamber la Moskova et le canal Vodootvodny,  à l’île Bolotny et au Park Gorki. Le liégeois que je suis retrouve ses références : nous aussi avons notre dérivation et nos passerelles. C’est le point de départ d’un beau parcours piétonnier qui nous amène au park Gorky. Mais ça sera le sujet de mon prochain blog.

Sources

1 commentaire:

Unknown a dit…

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