mardi 19 septembre 2017

La grève des puddleurs de Cockerill de 1869




L'exposition 'John Cockerill, 200 ans d'avenir' vient de se terminer à la Boverie. Les références à la lutte sociale sont rares, comme ici cette grève des puddleurs en 1869. Le dossier pédagogique nous apprend qu’en  1869,  des  émeutes,  déclenchées  par  les  puddleurs  et  les  chauffeurs  de  la  fabrique  de  fer  de  Cockerill,  éclatent  à  Seraing .  Les  ouvriers  se  plaignent  du  despotisme  d’un  chef  de  service  et  de  l’augmentation  du  nombre  d’heures  de  travail, sans augmentation de salaire. Après une reprise temporaire du travail, la grève reprend, suivie par les lamineurs, puis  par  tous  les  travailleurs  des  usines  du  bassin  liégeois .  La  répression  est  violente:  des  ouvriers  sont  tués  par  la  gendarmerie et des meneurs sont condamnés. Aucune revendication n’est rencontrée.
Voici ce que j’ai trouvé sur cette grève.
 


« Les ouvriers puddleurs et lamineurs avaient réclamé, la semaine dernière, contre une disposition réglementaire qui les obligeait à rester à l'usine jusqu'à six heures, c'est-à-dire jusqu'à l'arrivée du poste suivant. Leur réclamation avait été accueillie dans la limite où elle pouvait être fondée mais cela ne faisait pas le compte des agitateurs.
 Jeudi, à six heures du soir, au moment de la reprise du travail de nuit, les ouvriers des deux postes se mutinèrent, en exigeant cette fois le renvoi du chef de fabrication et en se livrant à son égard à ses menaces qui eussent peut-être été suivies de voies de fait si l'arrivée fort opportune et l'énergie de M. Kamp, bourgmestre, n'avaient imposé aux mutins.
Les ouvriers du laminoir se mirent en grève. Ils se répandirent principalement dans le village de Lize, et, suivant un plan concerté par les meneurs de l'Internationale, ils décidèrent les ouvriers houilleurs des trois principales fosses Cockerill (Henri-Guillaume, Collard et Caroline) à suspendre le lendemain matin leurs travaux.
 Hier matin, en effet, les-ouvriers de ces trois fosses ne voulurent pas descendre, sans donner aucun motif de leur conduite, sans formuler aucune réclamation en ce qui les concernait, la plupart uniquement pour imiter les puddleurs et les lamineurs, et quelques uns pour appuyer le renvoi du chef de fabrication du laminoir, avec lequel ils n'ont aucun rapport. C'était donc pour les houilleurs une grève sans cause réelle el uniquement -pour se donner quelques jours de congé et complaire aux entrepreneurs de ces sortes de démonstrations, lesquels n'ont d'autre but que de troubler l'ordre et d'agiter les ouvriers.
Les mineurs de la fosse Marie, de la Société Cockerill, résistant sagement aux excitations des faiseurs de grèves, continuèrent leur travail toute la journée.
Une partie des grévistes, au nombre de cent cinquante, escortés de femmes et d'enfants, se rendirent à l'Espérance et à Marihaye pour enjoindre la suspension du travail, la nuit suivante, mais sans se livrer à aucun acte de violence.
 En présence de ces faits, le bourgmestre fit prévenir les diverses autorités civiles et militaires M. Dubois, procureur du roi, se rendit immédiatement sur les lieux et y est resté jusque aujourd'hui il y retourna l'après-midi. M. Jamme, commissaire d'arrondissement, n'a pas quitté Seraing depuis hier. Dans l'après-midi, un détachement de quinze gendarmes à cheval venant de Liège, commandé par M. le lieutenant Philippart, venait de prendre position dans la cour de la houillère Henri-Guillaume. Le bourgmestre, en présence de l'extension que menaçait de prendre la grève, fit demander en outre" la présence des troupes de ligne. M. le lieutenant-général Lecocq se rendit l'après-midi à Seraing pour se concerter avec lui; mais ce ne fut qu'à dix heures du soir que trois bataillons arrivèrent à Seraing, lorsque malheureusement des désordres graves avaient eu lieu.
MM. le procureur du roi et le commissaire d'arrondissement, M. le bourgmestre, M. le juge de paix, M. le commissaire et les agents de police, la brigade locale de gendarmerie, ne négligèrent d'ailleurs aucune mesure rentrant dans leurs attributions respectives.
 La journée se passa sans agitation grave; quelques groupes seulement stationnaient vers le centre de la commune, mais sans se livrer à aucune manifestation hostile.
Vers six heures du soir, au moment où les ouvriers du jour quittent leurs ateliers et où ceux de nuit se rendent à leur travail, la grande route de Seraing, depuis l'établissement
Cockerill jusqu'à l'Espérance, fut envahie par une masse d'ouvriers et de femmes. Les meneurs empêchèrent les ouvriers de plusieurs fosses de l'Espérance et de Marihaye de s'y rendre.
M. le bourgmestre, craignant que la soirée n'amenât des collisions et des désordres, et pour en prévenir les conséquences déplorables, fit afficher dans l'après-midi une proclamation pour rappeler l'article 30 du Code pénal, qui punit tout attentat à la liberté du travail, et plus tard une autre proclamation pour interdire les rassemblements.
Malheureusement les ouvriers, égarés par des excitations coupables s'attroupèrent en grand nombre près de la cour de la houillère Henri-Guillaume, dans laquelle stationnaient la gendarmerie à cheval venue de Liège et les brigades de Seraing et d'Engis. Ils se mirent à huer la force armée, à pousser des cris séditieux et à jeter des pierres aux gendarmes, qui montrèrent un calme et une patience exemplaires.
M. le bourgmestre Kamp, MM. Dubois, procureur du roi Jamme, commissaire d'arrondissement, se rendirent plusieurs fois au milieu des grévistes, les engageant à faire connaître leurs griefs et leurs réclamations, que pas un re parvint à formuler, ce qui prouve qu'ils étaient les instruments d'agitateurs pervers, qui jouent avec leur repos et leur vie. Les efforts de ces honorables magistrats échouèrent complètement, et ils durent se retirer dans la cour de la houillère Henri-Guillaume. Il était neuf heures du soir.  A ce moment, les émeutiers.se sont alors rués comme des furieux contre les portes, en lançant une nuée de pierres.
La gendarmerie à cheval fit une première sortie, sans faire en aucune façon usage de ses armes. Malheureusement, les gendarmes, au nombre de quinze seulement, ont été accueillis à coups dé pierres et ont dû se retirer. Les agressions de la multitude devenant plus graves, force a été à la gendarmerie de faire une seconde sortie, et cette fois a eu lieu une charge à l'arme blanche. La plupart des gendarmes ont reçu des blessures. Le lieutenant de gendarmerie Philippart a, parait-il, reçu plusieurs pierres à la tête. Un gendarme a eu l'épaule fracassée par son propre fusil, qu'un coup de pierre, lancée par un émeutier, avait fait partir.
Un gendarme, entouré par la foule, a été arraché de son cheval, et il a été recueilli grièvement blessé dans une maison du voisinage. » Il y a aussi un grand nombre d'ouvriers blessés nous ne savons pas encore actuellement si leurs blessures sont graves, ces blessés s'étant réfugiés ou ayant été transportés dans divers endroits.
A dix heures du soir, trois bataillons de troupes, impatiemment attendus, car les autorités, bloquées dans l'établissement assiégé par la multitude et n'ayant que quelques gendarmes à leur disposition, commençaient à se trouver dans une position critique, trois bataillons, disons-nous, arrivèrent sur les lieux. A leur aspect, les émeutiers se dispersèrent.
» La nuit a été calme. »
On lit dans l'Indépendance du 12 avril:
« Une dépêche qu'on nous a expédiée de Liège hier soir, à onze heures et demie, nous dit que la grève prend des proportions de plus en plus graves. Outre les trois bataillons d'infanterie dont il est parlé dans les extraits ci-dessus, deux escadrons de cavalerie sont encore arrivés hier sur les lieux, venant de Louvain.
Ces troupes étaient massées dans la cour de l'établissement Cockerill, et l'on semblait craindre un engagement pour la nuit. Les ouvriers de plusieurs charbonnages se sont mis en grève hier, et l'on porte à 6.000 le nombre de ceux qui ont quitté leurs travaux.
On écrit de Seraing, le 12 avril, au journal la Meuse:
Le travail a repris à la houillère de l'Espérance à Marihaye, un grand nombre d'ouvriers se sont présentés ce matin pour reprendre leur travail;, le directeur n'ayant pas été prévenu, les travaux n'ont pu recommencer, mais cela sera fait demain, les ouvriers ayant promis de revenir. » La fabrique de fer de Seraing, ainsi que trois des houillères Caroline, Collard et Henri-Guillaume, chôment aujourd'hui, les ouvriers ne s'étant pas présentés.
 A six heures cependant un ouvrier était venu demander au directeur des établissements Cockerill, et au nom d'un certain nombre de ses camarades, s'il leur serait permis de se remettre à l'ouvrage. M. le directeur lui a répondu que tous les grévistes qui avaient l'intention de rentrer dans les ateliers n'avaient qu'à donner leurs noms, qu'il en serait tenu bonne note. M. le général Jambers est venu prendre le commandement des troupes campées à Seraing. Tout est calme ce matin les groupes ont disparu et on a l'espoir fondé que la grève va cesser.
 La proclamation suivante a été affichée dans les rues de Seraing
 Aux habitants de Seraing
 Les scènes de désordre qui se sont produites depuis deux jours sont favorisées par la présence dans les rues d'un certain nombre de curieux. » Le bourgmestre invite les citoyens paisibles à rester chez eux; ils éviteront ainsi de concourir à un trouble qu'ils réprouvent et qu'ils ont tout intérêt à faire cesser. Ceux qui se trouveront sur la voie publique s'exposeront à des dangers sérieux, si les forces imposantes qui se trouvent dans la commune sont obligées d'agir.
 Seraing, le il avril 1869.
 Le bourgmestre G. Kamp.
 

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