mercredi 20 septembre 2017

Edmond DUBRUNFAUT et ses dessins au lavis à l'encre de Chine



Lors de ManiFiesta, ce 16 et 17 septembre 2017, j’ai guidé quelques visites à l’expo « Résistance: Les artistes de Forces murales ». En 1947, Louis Deltour, Edmond Dubrunfaut et Roger Somville écrivent un manifeste qui sera le fondement du mouvement “Forces murales”, entre 1947 et 1959. Cette exposition est une initiative conjointe de ManiFiesta et des enfants des 3 artistes. Elle est encore accessible au public jusqu’au 1er octobre, pendant les heures d’ouverture du Centre Staf Versluys. J’aime particulièrement douze dessins de Dubrunfaut illustrant les douze strophes d’un poème qui s’intitule ‘Les Douze’. Douze quoi ? Douze bolcheviques, parbleu !

Douze dessins au lavis d’Edmond Dubrunfaut sur le poème "Les Douze" d'Alexandre Blok.

Les douze dessins au lavis d’Edmond Dubrunfaut sur le poème "Les Douze" d'Alexandre Blok datent de 2003. Se pourrait-il que l’artiste les ait faits en préparation d’un festival Alexandre Blok qui a eu lieu à Mons dans le cadre d'Europalia Russie, en 2005 ? 
Le poète russe Alexandre Blok est né à Saint-Pétersbourg en 1880 et y meurt le 7 août 1921. En 1916-1917 Blok est au front. Il accueille Octobre avec joie. Le 19 octobre 1917 il écrit: «Lénine est le seul à croire que la prise du pouvoir par la démocratie mettra véritablement fin à la guerre et arrangera les choses dans le pays... Lénine c'est la prévision du bien.»
A la question «L'intelligentsia peut-elle coopérer avec les bolcheviks?» posée par un journal, le poète répond: «Elle peut et elle le doit». Le 9 janvier 1918 il écrit un article «L'intelligentsia et la révolution» qui s'achève par cet appel: «De tout votre corps, de tout votre cœur, de toute votre conscience écoutez la révolution.» Blok proclame au Smolny avec d'autres intellectuels savolonté de
collaborer avec les Soviets. Il fait partie d’une commission gouvernementale chargée de préparer l'édition de classiques russes. En 1919 Blok est nomme président de la Direction du Grand Théâtre dramatique. En 1920 on l'élit président de la section de Petrograd de l'Union des poètes de Russie.
Le 29 janvier, Blok termine le brouillon de son poème «des Douze: « L'écriture, violemment secouée de syncopes et de ruptures, de sautes métriques, d'âpres dissonances (sifflements, aboiements du vent, piétinement, balles qui crépitent), mêle dans une pâte lexicale insolite des slogans d'affiche politique et des formules de prière, des constructions d'odes solennelles et des injures des rues, les termes grossiers du slang prolétarien et des accents de romance. »
Les bolcheviques font de Douze leur étendard. Dans les rues de Petrograd, les murs sont placardés d’affiches où figure un vers du poème : “Marquez le pas révolutionnaire !

Alexandre Blok LES DOUZE (Блок Александр Александрович Двенадцать).

Voici un extrait de la belle traduction de Serge Romoff fait déjà en 1920.
Liberté, liberté,
Eh, eh, sans croix !
Tra-ta-ta !

Partout des feux, des feux, des feux...
Enlevez les bretelles des épaules !...

Au pas révolutionnaire, marchez !
L’ennemi inlassable veille !

Camarade, tiens le fusil sans peur !
Flanquons une balle à la sainte Russie,

La matoise,
La Russie des isbas,
Au gros cul !

Eh, eh, la sans croix !

Son rythme novateur crée le vers tonique libre en russe : la distinction entre la cadence du vers et celle de la langue parlée s’efface. Les poèmes, au nombre de douze, n’en forment qu’un, liés entre eux par la continuité narrative de l’avancée des douze soldats dans la tempête de neige. C’est pourquoi ça en vaut la peine d’écouter quelques versions en russe
https://www.youtube.com/watch?v=gZDnNsoAjTI
Et voici un film d'animation basé sur le poème, à l’occasion du 70ème anniversaire de la Révolution d'Octobre. https://www.youtube.com/watch?v=ovlma1_8zuA

À leur tête s’avance Jésus-Christ.

Blok a dû s’expliquer bien souvent à propos de la chute de son poème : «À leur tête s’avance
Jésus-Christ ». C’est idéalisation religieuse du brigandage.
Pour lui, dans la lutte qui a opposé l'empire romain aux barbares, la victoire est revenue à une «troisième force » : au christianisme. De  même  le duel du capitalisme bourgeois et de la révolution bolchevique doit se terminer par l'avènement d'une religion nouvelle, d'un Christ populaire qui abolira la vieille religion décadente. Ce Christ se profile au-dessus des masses humaines déchaînées comme l'étoile au-dessus des marécages, comme le prestigieux ataman d'un messianisme cosaque : la légende nékrasovienne de l'ataman Kudejar, avec ses douze razbojniki (brigands).

Ainsi, ils marchent, d’un pas souverain.
Derrière eux, un chien affamé.
Devant eux, avec un drapeau ensanglanté,
Invisible dans la tempête,
Invincible sous les balles,
Cheminant léger dans le tourbillon,
D’un pas plané, en cadence,
Couronné de roses blanches,
À leur tête s’avance
Jésus-Christ.

Dubrunfaut choisit l'encre de Chine pour avoir une forme sobre au service des idées qu’il défend

Celui qui connaît un tant soit peu les convictions de Dubrunfaut comprend pourquoi il s’est laissé inspirer par ce poème. Ces dessins font partie du Fonds Edmond Dubrunfaut.
Mais l’oeuvre est aussi une prolongation logique d’autres séries de lavis à l'encre de Chine : "50 témoignages", une série réalisée dans la clandestinité entre 1943 et 1945, et ensuite, les «150 cris du monde» inspirés par les horreurs de l'histoire récente. Ses dessins des années de guerre paraissent pris
sur le vif. « J'ai pu m'appuyer notamment sur les photographies que je réalisais pour les Archives centrales des laboratoires nationaux (ACL), devenues depuis l'Irpa. On faisait le relevé des oeuvres d'art ou des cloches d'églises que les Allemands emportaient. Plus j'avançais, plus je voyais se répéter ce qui se trouve dans les cinquante témoignages dessinés pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un des dessins dit: «Plus jamais ça!»
Il dira plus tard : « Ces dessins sont plus qu'une parenthèse, c'est quelque chose qui a toujours compté pour moi. J'avais fait le choix de l'encre de Chine, du noir et blanc, pour avoir une forme sobre au service des idées que je défends ».
Dubrunfaut a fait une donation de ces deux cents dessins à l'Etat belge et au Musée royal de l'Armée, dans le cadre de l'aménagement en son sein d'un Mémorial des conflits contemporains. On peut espérer que ce projet aboutit, vu les difficultés que rencontrent toutes les institutions culturelles fédérales. Le ministre de la Défense Flahaut a exprimé le souhait que «les expositions de cette collection contribueront au nécessaire travail quotidien de sensibilisation de notre jeunesse». En février 1998 les Liégeois ont eu la chance de voir ces deux séries lors d’une exposition à l'ancienne Église Saint-André.

Dubrunfaut dans le métro « Louise »

Nos trois muralistes ont continué, tout au long de leur carrière artistique, à décorer des murs, de préférence dans des lieux de grand passage, comme le métro ou les gares. En 1985 Dubrunfaut a l’occasion d’installer à la station de métro Louise «La terre en fleur», une tapisserie, céramique et tôle d’acier émaillée vitrifiée.
C’est un œuvre prophétique. Des décennies avant l’appel d’Al Gore, l’artiste part d’une recommandation de l’UNESCO: «Sauvons les espèces, une grande menace plane sur la nature, les animaux, les arbres, les plantes,...». Il déploie une riche décoration végétale et florale qui intègre l’homme et l’animal en liant tendrement tous les signes de vie entre eux.
En 1988 Dubrunfaut décore le passage souterrain de la gare de Tournai : un revêtement mural de carreaux de grès et d'un décor du plafond réalisé à la peinture. En 2008 la SNCB Holding a entamé une rénovation complète de la gare de Tournai pour redonner à cet édifice sa « splendeur originelle ».
En 2008, cette oeuvre a subi d'importantes dégradations lors d'une opération de nettoyage. Lors de la réalisation de cette oeuvre, l'artiste préconisait pour la peinture du plafond, un nettoyage à l'eau avec un peu d'ammoniaque, tous les dix à quinze ans. Or, selon le règlement général pour la protection du travail, les agents ne peuvent pas utiliser d'ammoniaque et il est impossible d'enlever des graffitis à l'eau claire. Les travaux ayant été commandés par les services de la direction Patrimoine et réalisés par le personnel de la gare, il n'y a d pas eu de cahier des charges. Selon la SNCB Holding, la restauration de la peinture de Dubrunfaut n'était pas envisageable vu son état et sa localisation. Quant aux faïences murales qui constituent la partie principale de l'oeuvre, celles-ci sont intactes.
Dubrunfaut avait visité en 1951, comme moi en septembre 2017, le métro de Moscou. Pour un muraliste, c’est le pied : «n’est-ce pas la plus haute élévation de pensée que cette décision de mettre tant de belles œuvres, tant de richesses, dans ces palais souterrains. Tout cela à portée des masses, là où vivent et passent les masses. Quelle belle et noble école ! Ne prépare-t-elle pas la citoyen soviétique à la compréhension de la beauté ? ».
 En 2001 encore il réalise en 2001 une immense toile peinte (3m15 x 5m) dans son atelier à Furnes : « Les cinq continents ou Les langues, ouverture sur le monde »  pour la bibliothèque des Langues Etrangères à Moscou.

sources

http://www.notele.be/list21-le-temps-pour-le-dire-media29615-dubrunfaut--l-humanisme-au-bout-du-pinceau-08-04-14.html Dubrunfaut, l'humanisme au bout du pinceau - émission tv sur Edmond Dubrunfaut en 2006.
Un festival Alexandre Blok à Mons llb3novembre 2005
En 1958 paraissait «Alexandre Blok» par Sophie Laffitte, chez Seghers, dans la collection «Poètes d'aujourd'hui».
Michel-Jean Bélanger, collectionneur d’ un bon millier des oeuvres les plus rares De Blok, les a exposés à l'occasion d'Europalia Russie. Dans les vitrines: «Les Douze» qui ont provoqué tant d'artistes, dont Edmond Dubrunfaut. A cette occasion  l'Orchestre royal de chambre de Wallonie a fait un hommage au poète.
Jacqueline Guisset, qui a collaboré au catalogue de l’expo ‘Forces Murales’ y a fait deux conférences: «Les Douze» dans les arts graphiques, 1918-2005. Et  «Blok et les artistes russes. Du symbolisme aux premières années de la révolution».
http://galerie-albert1er.be/fr/edmond-dubrunfaut/

Edmond Dubrunfaut « Au fil de la vie »

La terre en fleurs, notre espoir, tapisserie de la station de métro Passage Louise à Bruxelles tissée entre 1981 et 1984, Jacqueline Guisset – Docteur en Histoire de l’Art, Bruxelles, octobre 2008. Edmond Dubrunfaut Métamorphoses du dessin, Bruxelles, Eder, 2002, p. 5.
http://www.stib.be/irj/go/km/docs/STIB-MIVB/INTERNET/attachments/artMetro_F.pdf   
Dubrunfaut et la gare de Tournai http://patrimoine-culture2tournai.publicoton.fr/dubrunfaut-et-l-art-urbain-a-tournai-195070

Biographie Dubrunfaut

Denain (France) 21/04/1920 – Furnes (Belgique) 13/07/2007
Peintre, dessinateur, aquarelliste, lithographe, céramiste, créateur de tapisseries. Formation à l’Académie de Tournai (1935-1938), à La Cambre (1940-1943) à Bruxelles chez Charles Counhaye. Participe à la campagne des 18 jours en mai 1940, peint et dessine clandestinement pendant l’occupation allemande. Après la libération, rédige en 1945 Le Manifeste pour l’art mural et Pour la rénovation de la tapisserie de haute et basse lisse en Belgique.
En 1947, crée Forces murales avec Louis Deltour et Roger Somville.
Professeur à l’Académie royale des Beaux-Arts de Mons (1948-1978). Membre fondateur du groupe Art et Réalité en 1954.
Dubrunfaut s’affirme comme le rénovateur de la tapisserie en Belgique : pendant sa carrière, il dessine entre 1937 et 2006 quelques 800 cartons pour plus de 5000 m2 de tapisseries tissées, dont 60 forment le cycle « Les temps de l’homme ».
En 1968, il fonde le groupe Cuesmes 68 avec ses étudiants, leur objectif est de peindre sur des murs. Dubrunfaut réalisera seul ou avec ses collaborateurs plus de 12 000 m2 d’interventions murales aux techniques diverses : fresques, peintures acryliques sur différents supports, polyester sur aluminium, voiles de polyester, mosaïques, céramiques, émaux de grand feu sur acier… Crée avec Norbert Gadenne en 1979-80 la Fondation de la Tapisserie, des Arts du Tissu et des Arts muraux de la Communauté française de Belgique ; membre fondateur du Domaine de la Lice en 1981.
En parallèle à sa peinture de chevalet, à l’art mural et à la tapisserie qu’il défend avec insistance, voulant placer l’art « là où passent et vivent les hommes », sa vie de créateur sera consacrée au lavis à l’encre de Chine. Ses oeuvres sont conservées et exposées aux Musées royaux d’Art et d’Histoire et au Musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire à Bruxelles, aux Musées des Universités  de Louvain-la-Neuve et de Bruxelles (ULB), aux Musées d’Ixelles, Mons, Tournai, Verviers, Binche, La Louvière, Malines, au Centre Culturel de Tournai, d’ Antoing, à l’Institut d’Histoire ouvrière, économique et sociale de Seraing (IHOES), au Bois du Cazier à Marcinelle, etc.
Mon blog “Forces Murales”, écrit en 2009, à l’occasion de l’expo aux Beaux Arts Liège http://hachhachhh.blogspot.be/2013/12/forces-murales-un-art-manifeste.html


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