jeudi 11 août 2016

La Paix de Fexhe: un mythe fourre tout? Suite (et fin)



bas relief au Palais Provincial

Le 18 juin Geneviève Xhayet, directrice du CHST-ULg, a donné une conférence consacrée à la Paix de Fexhe au  Progrès de Herstal. Elle est invitée à la Braise en septembre sur le même sujet. Elle préside aussi la 4ième session du colloque international du 15et 16 septembre 2016 au Musée de la Vie wallonne et au Palais provincial.
Certains comparent la Paix de Fexhe que avec la Magna Carta. Mais toute proportion gardée, la Magna Carta concernait toute l’Angleterre, tandis que Fexhe ne couvrait que la Pays de Liège, qui comptait à l’époque seulement 9 villes franchisées. Nous sommes encore loin de 23 bonnes villes de  1651 (12 villes thioises et 11 villes romanes ou wallonnes).
Et le document est une charte quelconque d’une allure banale. Le seul exemplaire authentique est conservé à Maastricht.
Adolphe de la Marck accorde la Paix de Fexhe
Mais associer cette Paix à la notion de citoyenneté, comme le fait allégrement la Province est  franchement incorrect point de vue historique. La Province a cru regrouper les commémorations sous le label « Debout Citoyen! ». La Paix de Fexhe est essentiellement corporatiste : on y définit le droit de la noblesse, clergé et métiers d’être jugés par leur corps, sauf pour tout ce qui est hérésie, jugée par un tribunal de l’église, qui deviendra plus tard l’inquisition, et pour des assassinats, qui étaient jugés par le Prince qui était à Liège aussi l’Evêque, qui s’arrogeait dans ce cadre là le droit d’arsin, « droit d'ardoir, d'arsin et d'abattis », autrement dit le droit de détruire des biens immeubles du coupable par le feu. Un droit qu’Israël s’arroge encore aujourd’hui dans les territoires occupés.
Si, en plus, on y associe le 25ème anniversaire du Traité européen de Maastricht, on est dans le décor : Maastricht n’est quand même pas un exemple de démocratie... Bref, on peut se demander si la Citoyenneté est servi avec un tel melting pot…

La Paix de Fexhe, le Mal Saint Martin, les Vêpres Siciliennes, les Matines de Bruges, et la montée des villes

Ceci dit, la Paix de Fexhe n’est quand même pas un fait divers. En mettant fin à la révolte du Mal Saint Martin, elle s’inscrit dans un mouvement séculaire qui, avec les Vêpres Siciliennes, les Matines de Bruges, la rébellion de Tournai de Saint Omer de Rouen, de Magdebourg,  Augsburg et Trèves, a marqué la montée des villes face à la noblesse.
J’exagère un peu en disant que Fexhe met fin au Mal Saint Martin. Avant Fexhe il y avait déjà eu la Paix d’Angleur, en 1313, et la Paix de Hanzinelle en 1314. Et s’il fallait choisir, c’est plutôt la Paix d’Angleur qui mit fin au mal Saint Martin. Fexhe est plutôt une trêve où le prince évêque se pose comme arbitre dans la vendetta entre Awans et Waroux.
La Paix de Fexhe a aussi été très éphémère : très vite la trève est rompue avec une rupture avec le prince-évêque Adolphe de la Marck  qui quitte même la Cité le 14 février 1325, après avoir jeté l’interdit sur Liège. C’est le début d’une guerre civile de quatre ans, où Liège, Dinant, Tongres, Saint-Trond et le comté de Looz invoquent à plusieurs reprises la Paix de Fexhe, à titre purement propagandiste.
Le 4 octobre  1328 on a une nouvelle trêve, la Paix de Wihogne, qui ordonne la suppression de toutes les alliances, « à l’exception de celles consignées dans la Paix de Fexhe ».
Wihogne aussi s’avère une trêve très passagère. La révolte reprend. Victorieux en 1331, le prince soumet le Conseil de la Cité à la Réformation d’Adolphe, qui réduit le rôle des Métiers. Son article treizième, la « Loi de Murmure », interdit même toute parole hostile au pouvoir princier. Une suggestion pour le gouvernement Michel qui trouve que les médias et syndicats ne communiquent pas bien sur ses ‘bienfaits’ ?
La Paix de Fexhe est donc supprimée par cette Réformation d’Adolphe, quinze ans après sa signature.

Le tribunal des XXII

En 1343 le premier tribunal des XXII fut fondé après un conflit entre les autorités liégeoises et les Hutois. Ce tribunal des XXII sera souvent associé à la Paix de Fexhe. 22 membres sont chargés de punir les abus de pouvoir des agents du prince. Leur seconde mission est d’assurer le respect des accords de paix passés entre les princes-évêques et leurs sujets.
Le Prince-Évêque dissout le tribunal le 25 février 1344, juste avant sa mort : il convoque les quatre chanoines du tribunal et les force à lui livrer l’écrit qu’il mettra en pièces.
Englebert de la Marck
Mais les citains ne se donnent pas battus. Au point où deux ans plus tard, en 1346, son successeur Englebert De la Marck ne se sent plus en sécurité à Liège, et cite les citains au perron de Vottem. La ville réagit en occupant le perron  par 3000 miliciens. Face à eux 4000 cavaliers, dont la crème de l’Empire Germanique. La brillante armée des princes se débande. Cette victoire est historiquement l’équivalent de la bataille des Eperons d’Or.
Et comme avec la bataille de Courtrai, la victoire historique du peuple à Vottem ne tient pas dans la durée : un an plus tard  l'évêque avait de nouveau réuni une armée formidable. Les milices de Liège acceptent le combat en rase campagne et se font battre à plate couture à Tourine. Huit jours après, la paix de Waroux leur impose un lourd tribut.
Il faudra attendre 30 ans pour que le second tribunal des XXII est reformé, le 2 décembre 1373, de commun accord entre les états et le prince Jean d'Arckel.
Donc, entre 1313 (la fin du Mal Saint Martin) et 1347, on a eu la Paix d’Angleur, la Paix de Hanzinelle en 1314, la Paix de Fexhe, la Paix de Wihogne, la Réformation d’Adolphe, et la paix de Waroux en 1347. On a presque fait le tour du Grand Liège.
Objectivement ces documents ont le même poids. La différence tient à la mémoire. Comme le dit le médiéviste Christophe Masson, «concernant Fexhe, il vaut mieux parler d’une trêve que d’une paix. L’efficacité de la paix de Fexhe tient plus dans sa mémoire que dans son application. Lors de la Révolution liégeoise, la paix a été exhibée comme le témoin d’un âge d’or démocratique. Quand on a voulu créer une constitution wallonne à la fin des années 1990, la paix de Fexhe a été citée ainsi que le congrès de Polleur et la charte de Huy de 1066. Dans toutes les commémorations, il y a des actualisations. Les spécialistes de la mémoire ont montré comment on utilise un fait historique pour dire autre chose (LLB 22 février 2016).

De Godefroid de Fontaines à la paix de Fexhe 

Pourquoi la Paix de Fexhe est resté dans la mémoire collective ? La solution de cet énigme se  trouve peut être dans ces quelques phrases: « Nous Evesques et capitles avons ensemble par commun accord ordoneit et ordonnons ke les franchies et li ancien usage des bonnes villes et de commun paiis del Eveschiet de liege soient dor et avant maintenut et ke chasons soit menies et traities par loi et jugement descheuins ou dommes solonc che ke a chascon ».
Un langage qui aurait aujourd’hui parfaitement sa place sur facebook. Je préfère néanmoins continuer en bon français:
« que chacun soit gouverné par la loi et le jugement des échevins selon ce que chacun est (=selon le corps auquel il appartient), à l’exception des cas qui relèvent de la hauteur de Nous, Evêque de Liège ; le premier des cas concerne le premier fait de mort d’homme, dans ce cas nous avons le pouvoir d’incendier (les biens de ce malfaiteur). Au cas où la loi ou les coutumes du pays seraient estimées trop larges ou trop rigides ou trop étroites, cela devra être modifié en temps et en lieu par le Sens du Pays ».
Tout est dans ces mots ‘Sens du Pays’. C’est quoi, ce ‘sens du pays’ ? Deux fois par an, les «Journées d'État » sont convoquées par le Prince. Elles durent en principe 10 jours. L'État primaire est l'État du clergé. Puis il y a l'État noble et l'État tiers qui représente la bourgeoisie. Les trois États sont notamment compétents pour voter l'impôt, approuver les traités, approuver la levée des troupes, disposer des principaux offices publics, voter les lois. Si les recès des trois États sont uniformes, ils représentent le "Sens du Pays", c'est-à-dire de la volonté de la nation.
L’élément nouveau est dans cette référence au Sens du Pays. Selon G. Xhayet, ce qui donne une place de choix à la Paix de Fexhe c’est ce Sens du Pays qui s’inscrit dans l’aristotélisme politique de 
Godefroid de Fontaines (v. 1250-1309), chanoine de la Cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert et maître séculier à la faculté de théologie de l'université de Paris. Né à Fontaines (Horion-Hozémont), cadet de l'une des plus grandes familles de la Principauté de Liège, il est pourvu de nombreux bénéfices : prévôt de Saint-Séverin de Cologne, chanoine de Saint-Lambert et de Saint-Martin de Liège, chanoine de Paris et de Tournai etc..
Sa théorie de l'autorité consentie s’inspire de la Politique d'Aristote. Les commentaires du philosophe arabe Averroès sur Aristote étaient entrés autour de 1230 dans le monde chrétien grâce aux traductions de Michael Scot. Un bel exemple de multiculturalité : un écossais qui redécouvre Aristote via Averroès (ou Ibn Rochd
Averoes à Cordoue
de Cordoue), un philosophe islamique, juriste, mathématicien et médecin musulman andalou, né en 1126 à Cordoue, en Andalousie. Son nom complet est Abu al-Walid Muḥammad ibn Aḥmad Muḥammad ibn Rošd.
A l’époque, une série d’universitaires tentent d'opérer une synthèse entre la morale sociale du philosophe grec et la doctrine chrétienne.  Pour Godefroid, c'est la communauté qui octroie un pouvoir légitime au gouvernant, après avoir participé tout entière à son élection: il s’inspire là sans doute du chapitre des chanoines procédant à l'élection de l'évêque dans la petite république ecclésiastique que constituait la Principauté de Liège à son époque. En 1303, il était devenu membre d'une commission désignée par le chapitre cathédral de Liège, en vue de procéder par voie de compromis à l'élection de l'évêque.
Mais Godefroid s’inspire aussi  de l’aristotélisme politique. Il se démarque de l'arbitraire du prince, tout autant que du principe de succession héréditaire. Il se situe ainsi à gauche de cette mouvance, contrairement à Thomas d'Aquin qui est pour la monarchie. Godefroid de Fontaines prend même des fameux risques : il critiquera l’évêque de Paris Étienne Tempier https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Tempier, qui avait condamné 219 propositions averoïstes en 1277: « ils disent que cela est vrai selon la philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s'il y avait deux vérités contraires, et comme s'il y avait, opposée à la Vérité de l'Écriture sacrée, une vérité dans ce que disent les païens damnés ».
Godefroid approuve aussi  le Miroir des simples âmes de Marguerite Porete, béguine de Valenciennes, en recommandant toutefois que ce livre ne fût pas mis entre toutes les mains. Là aussi il prend des fameux risques : la Porete est brûlée le 1er juin 1310, avec son livre.
Nous devons ce lien entre l’aristotélisme politique et la Paix de Fexhe à Jean Lejeune qui publie en 1962 « De Godefroid de Fontaines à la paix de Fexhe ».  Lejeune avait consacré sa thèse sur la formation du capitalisme moderne dans la principauté de Liège au XVIe siècle.  La guerre interrompt cette brillante carrière scientifique naissante.  Il est emmené en Allemagne où il restera cinq ans. A ses compagnons, il fait revivre le passé « qu’ils veulent aussi nous prendre. Dans un garage pour blindés, dans une baraque pleine de vermine», il entreprend d’écrire son chef-d’œuvre: Liège et son Pays : naissance d’une patrie (XIIIe- XIVe siècles). Ses centres d’intérêt historique glissent vers le Moyen Age avec e.a. donc Godefroid de Fontaines.
Lejeune restera probablement dans la mémoire collective pour le trou de la Place Saint Lambert. Elu conseiller communal libéral en 1958, il était devenu d’emblée échevin des Travaux publics (voir plus bas), mais donnons aussi une place sa thèse sur la Paix de Fexhe (p.223)
Le 15 septembre 2016 à 16h15, lors de la session 2 du colloque sur la Paix de Fexhe, Mgr. Jean-Pierre Delville interviendra sur « Godefroid de Fontaines et l’aristotélisme politique ». Curieux s’il abordera des sympathies hérétiques de notre chanoine…

Charles le Téméraire s’acharne sur la Paix de Fexhe

Voilà pour les bases philosophiques du ‘Sens du Pays’. Est-ce suffisant pour expliquer les références à Fexhe dans l’histoire de la Principauté ? Pourquoi Charles le Téméraire s’acharne particulièrement sur la Paix de Fexhe : il supprime tout ce qui est consigné dans cette Paix et qui est contraire aux libertés et aux franchises de l’Église et des ecclésiastiques, ce qu’Olivier de la Marche exprime par ces mots : «Charles remist l’eveschié et le pays en obeissance de monseigneur Loys de Bourbon».
Nuance : le Téméraire ne supprime pas complètement cette Paix, mais seulement ‘ce qui est contraire aux franchises de l’Église’. Ce manque de précision était peut-être voulu par le Téméraire qui légalisait ainsi sa totale liberté de mouvement.
Dès la fin de l’année suivante, les Liégeois se soulèvent de nouveau. Le duc de Bourgogne brûle la cité le 30 octobre 1468. Mais quand, à la mort de son protecteur sous les murs de Nancy, en 1477, le Prince Louis de Bourbon essaye de se reconcilier avec la Cité, il quémande à Marie de Bourgogne, fille du Téméraire, le renoncement aux droits obtenus par son père dans la Principauté de Liège. Ni Adrien, moine de  l’abbaye Saint-Laurent de Liège ni l’acte de la duchesse ne citent clairement la Paix de Fexhe. Mais pour Jean de Looz, les « bona confiscata » sont restitués, ce qui est probable vu que la Paix de Fexhe figure parmi les archives de la cathédrale Saint-Lambert à la fin de ce siècle. Louis de Bourbon accepte aussi une pétition en trente points dont trois articles font une référence plus ou moins claire à la Paix de Fexhe.
Le sixième article parle de « modération de Adoulphff ». Cela réfère soit la Modération de la Paix de Fexhe, soit  la Paix de Vottem, aussi appelée Réformation d’Adolphe.

Les Grignoux revendiquent de la Paix de Fexhe 

Presque deux siècles plus tard les Grignoux, composés  d’hommes d’« ascension sociale plus récente», citent en 1638 dans leur manifeste « Le Liégeois resveillé » le texte de 1316 comme borne du pouvoir du prince. Ils défendent le rôle exclusif des « trois Estats du Païs » (= Sens du Pays) dans la rédaction des lois et l’attribution de la police.
Les Grignoux avaient été  portés au pouvoir après l’assassinat de leur populaire bourgmestre La Ruelle. Le prince-évêque Ferdinand de Bavière avait quitté Liège, mais il s’était vite retrouvé dans une situation délicate. Attaqué dans son électorat de Cologne par les protestants, il se décide à se rapprocher des Liégeois. Ferdinand obtient le 26 avril 1640 la Paix de Tongres, surnommée « la Paix fourrée ». Il accepte le Sens de pays comme le stipulait la Paix de Fexhe si les négociateurs ne parvenaient pas à s’accorder. Il arrive à faire revenir à Liège ses fidèles et les ‘fourrer’ aux postes de pouvoir.
Il se croit même permis d’exécuter Arnould de Cerf, beau-frère de La Ruelle. Ce qui provoque les émeutes dites de la « Saint-Grignou», en juillet 1646. Les Grignoux repoussent les hommes de l’évêque de la cité.
Ferdinand revient avec le soutien des troupes impériales menées par son oncle Maximilien-Henri de Bavière, le 31 août 1649. Les principaux chefs de l’opposition sont conduits à l’échafaud.
Maximilien-Henri succéda à Ferdinand comme prince-évêque de Liège. Un de ses premiers gestes est de faire exécuter Pierre Bex, ancien bourgmestre. Les Grignoux profitent de la fin de la guerre de Hollande de Louis XIV pour déstabiliser une nouvelle fois leur Prince. Lors de la retraite de l’armée française à travers la principauté, le maréchal d'Estrades ordonna la démolition de la citadelle de Liège. Maximilien envoya trois compagnies de ses troupes allemandes pour prendre possession des ruines de la citadelle, mais le peuple les chassa et acheva l'œuvre de démolition. Les Grignoux triomphaient.
Maximilen-Henri reprend la ville avec l’aide de Guillaume de Furstemberg, évêque de Strasbourg. Les principaux mutins furent arrêtés et périrent sur l'échafaud: Maximilien fit sa rentrée en ville le 9 octobre 1684, à trois heures, six heures après leur supplice. Il n'avait pas revu Liège depuis 1671.
Son nouveau règlement concernant les élections magistrales de 1684 marque la fin de la période dramatique de l'histoire de Liège. La principauté tomba dans l'atonie ; les anciens privilèges cessèrent d'exister.

Fexhe et la révolution liégeoise

les 32 bons métiers
Mais ce ‘nouveau règlement’ n’empêche pas qu’un siècle plus tard, lors de la Révolution liégeoise de 1789, la paix de Fexhe est  exhibée comme le témoin d’un âge d’or démocratique. Notre grand historien Pirenne signale judicieusement qu’en se plaçant sous l’égide de la Paix de Fexhe, noblesse et clergé recouvraient leurs anciens prérogatives, ce qui n’était pas particulièrement le but des révolutionnaires liégeois. En plus, la Paix de Fexhe était justement la reconnaissance de ces Métiers que cette révolution bourgeoise a supprimée. Le 17 avril 1790, six mois après la révolution, les corporations de métiers, regardées comme des oligarchies municipales, sont supprimées à Liège. Ces Métiers étaient un frein à l’expansion de la bourgeoisie qui voulait des prolétaires ‘libres’.  Liège devance ainsi les révolutionnaires français qui votent leur loi Chapelier seulement en juin 1791.
Les démocrates liégeois de 1789 se réclamaient d’un mythe. Pour le peuple, Fexhe évoquait le retour à un paradis imaginaire, à une époque où ‘l’air de la ville rendait libre’.

Le mythe de la Paix de Fexhe du XIX au XXI ième siècle

Avec la suppression des Métiers le mythe de la Paix de Fexhe a vécu. Ce qui n’a pas empêché de la repêcher par le mouvement wallon. Le Moniteur officiel du Mouvement wallon de juillet-octobre 1912 constatait : « Depuis quelque temps l’idée d’une fête annuelle de la Wallonie, pour faire pendant à la commémoration flamingante du Massacre de Groeninghe, a heureusement germé ». Les liégeois avancent la Paix de Fexhe, ou les 600 Franchimontois, mais c’est jugé trop liégeois ; les Namurois sont  pour les quatre fils Aymon, mais à quelle date peut-on accrocher ça ? Un autre suggère le dernier dimanche du printemps…
En 1913, l’Assemblée wallonne se choisit donc une date de fête dans un contexte de concurrence commémorative. Richard Dupierreux, secrétaire-adjoint, résuma la raison d’être d’une fête wallonne commémorant les combats de Bruxelles contre les Hollandais en septembre 1830 : « Ce furent les premières journées où l’on vit les gens de Liège, de Tournai, de Charleroi, de Mons et de Namur, déjà unis par une âme et une langue identiques, sacrifier leur vie à une cause commune. Pendant les heures décisives où seul compte le sang versé, ce fut surtout du sang wallon qui mouilla les barricades ! »
Avec ça, Fexhe ne passe pas complètement à la trappe : lors du débat sur la constitution wallonne en 1997, Van Cau veut que la Constitution fasse référence à une série de textes fondamentaux qui démontrent que dans l'identité wallonne, l'attachement à la démocratie est une valeur affirmée, revendiquée et ce de façon précoce, comme la Paix de Fexhe (1316) et la Déclaration des Droits de l'homme et du Citoyen des gens de Franchimont (1789).
Mettre dans le même sac de l’attachement à la démocratie la Paix corporatiste de Fexhe et la Déclaration des Droits de l'homme montre un discernement historique peu développé. Mais cela n’empêche que le préambule de la Constitution « s’inscrit résolument dans la démarche humaniste des citoyens qui se revendiquèrent de la Charte de Huy (1066), de la Paix de Fexhe (1316) et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen des gens de Franchimont (1789), dans la lignée des projets autonomistes développés au sein du Mouvement wallon et dans l’esprit de toutes les affirmations d’une identité wallonne démocratique, ouverte et plurielle ».
Elle a bon dos, cette Paix de Fexhe, 7 siècles plus tard… Ce n’est pas ainsi que je m’imagine une éducation citoyenne… Ceci dit, ça plaide pour la Province (à la base des commémorations de 2016) qu’elle s’est rendu compte que la Paix de Fexhe est un peu maigre (Fexhe-le-haut-clocher a un nom impressionnant, mais c'est un patelin). A partir de ce constat elle a élargi les commémorations à toute année qui se termine sur 6. C'est ainsi que Herstal a pu grappiller quelques euros pour la grève des femmes (1966) et d’autres pour l'accord 'bras contre charbon' de 1956, ou la première convention collective de Verviers (110e anniversaire). Cette convention est certes présentée en version soft, sans dire un mot sur le lock out patronal qui l’a précédé. Encore un peu et on commémorait la dernière Convention Collective sous Michel I, en 2016. Par contre, aucune commune a repris la grande révolte de 1886. 
Laissons le mot de la fin à la Paix de Fexhe :
« Nous vint ke ceste ordinance valhe et demeure en sa plaine vertu perpetuelment. Che fut fait ordoneit lan de grace mil trois cens et sauze le vendredi deuant le gfeste sainct Jehan baptiste »

PS sur Jean Lejeune

le trou en 1993
Lejeune ne nous pas pas seulement légué son  « De Godefroid de Fontaines à la paix de Fexhe », mais aussi le trou de la Place Saint Lambert. Pourtant, dans son ouvrage ‘Pays sans frontière’, rappelant le passé commun de l’Eurégio, il prétendait que toute cité  ancienne « a si étroitement moulé son être aux mouvements du relief, au cours des eaux et aux besoins des paroisses, qu’il faut de la prudence pour y porter la pioche » (Renaissance de la Nation liégeoises, p.53). 
Il s’est attaché à la conservation des monuments et sites (Saint-Denis, Saint-Jacques, Saint-Barthélemy destiné à accueillir notamment le Musée de l’art mosan, l’hôtel Desoer, l’hôtel de Bocholtz, l’hôtel Brahy, l’hôtel Somzé ). Il a restauré l’Opéra, l’église Saint-André et créé Musée de la Vie wallonne « conservatoire de plus en plus irremplaçable des usages et des traditions populaires des terroirs wallons ». 
Mais ses projets ambitieux s’appuyaient sur la construction de deux bretelles d’autoroutes vers les quais de la Meuse transformés en voies rapides, bretelles reliées entre elles par la « route de la Corniche » derrière le palais des princes-évêques. Quand on abandonne finalement ce projet (que faire avec toutes ces bagnoles au cœur d’une cité), il reste un trou. Il faudra trente ans pour le combler.

Biblio

Christophe MASSON, LA PAIX DE FEXHE, DE SA RÉDACTION À LA FIN DE LA PRINCIPAUTÉ DE LIÈGE
Remarque pour les amateurs de BD: Christophe MASSON a aussi écrit le scénario d’une bande dessinée ‘le sang de la Paix’ http://www.deboutcitoyen.be/programme/bande-dessin%C3%A9e-%C2%AB-le-sang-de-la-paix-%C2%BB

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