samedi 26 mars 2016

Notre musée de Herstal sort de ses murs



Notre musée est sorti de ces murs, à l’occasion des commémorations de la grève des femmes de 1966. Sur le trajet de la manifestation improvisée de ces femmes, qui sont partis vers la Ruche quand elles ont trouvé la grande entrée de l’usine fermée le premier jour de leur grève, des cubes de bâches. Il faudrait d’ailleurs compter les gens qui les ont regardé dans les entrées du musée. Tout compte fait, le nouveau Muzeum Aan de Stroom d’Anvers compte aussi les gens qui prennent l’escalator juste pour admirer la ville du toit-terrasse. Une initiative heureuse doit se traduire dans les statistiques de fréquentation, surtout à une époque où l’on vise les budgets de la culture… Il suffirait de compter quelques tranches des enregistrements des caméras de surveillance, et d’extrapoler sur la durée de cette exposition en rue.
Pour moi ces bâches ont été le début d’un questionnement et des recherches qui m’ont donné des résultats intéressants.

Qui c’est, cette Union des femmes ?

Sur toutes les photos cette affiche est omniprésente, et plein de calicots sont signés ‘Union des femmes’. Quelle était le rôle de cette Union des femmes, par rapport au comité de grève ? L'UNION DES FEMMES avait été créée en 1965 par Germaine Hannevart (Jeanne Vercheval, Unengagement social et féministe" C. Marissal et E. Gubin -carhif 2011 p 39 )
Une des figures clefs est la jeune intellectuelle Cécile Draps, avocate communiste (elle m’a encore défendue en 1971, dans l’affaire d’une milice fasciste à l’usine Citroën à Forest). Voilà que je découvre que mon ami Maxime Tondeur avait un exemplaire de cette affiche emblématique de l’Union des Femmes.

La petite Germaine

Et qui est cette petite femme en dessous de la bâche du Débrayage devant la Fabrique Nationale ?
Marie-Thérèse Coenen parle dans son livre de la petite Germaine. Mon ami Maxime Tondeur a voulu savoir qui c’était. Il avait participé en tant qu’étudiant à la manifestation des femmes à Herstal et avait encore interviewé dix ans plus tard « la petite Germaine », militante communiste, ouvrière à la FN de 1926 à 1968. Elle  avait fondé un comité d’action dès les premiers jours de cette grève sauvage.
 Maxime publie un blog et Armand Bordu, petit-fils de Germaine, réagit via Facebook. Lui (il avait été élevé chez sa grand-mère) et son épouse ont gardé un souvenir ému de cette grande dame. Plus dans son blog http://rouges-flammes.blogspot.be/2016/02/fn-herstal-1966-la-petite-germaine.html
Maxime se se pose des questions sur le rapport entre Charlotte Hauglustaine et le comité de grève, et Germaine Martens et le comité d’action.
Charlotte n’avait pas l’ancienneté de Germaine : elle avait commencé à travailler à la FN en 1964 seulement. Elle savait certes ce qu’était l’exploitation salariale : elle avait commencé à travailler dès l’âge de 14 ans dans l’industrie textile verviétoise. Et elle s’est avérée une grande dirigeante. Mais Germaine avait 40 ans d’ancienneté à l’usine, et c’est elle (entre autres) qui avait mis le feu aux poudres.   M-T Coenen raconte comment «le 9 février, « un premier mouvement de protestation s'organise ‘spontanément’ au sein des ateliers. En fait, c’'est une ouvrière du grand hall, la vieille Germaine, qui donne le ton. Elle fait un drapeau d'un balai et d'un chiffon rouge : « Tap dju, tap dju on z'a assez rigolé d'nos autes ». Les délégués demandent d’attendre mais les femmes répondent: « Nous avons attendu assez longtemps ! Nous vous donnons 8 jours ; si nous n'avons pas satisfaction, nous partons en grève ».
Huit jours plus tard « c'était une véritable révolution... En cortège, les femmes traversent les halls pour arrêter celles qui travaillent encore
Les assemblées générales quotidiennes, c’est Germaine qui les a proposées. Elle explique qu’au début « les dirigeants syndicaux voulaient que seuls les grévistes syndiqués pourraient y assister. C'est sur ce fait précis que la formation d'un Comité d'Action a été décidée.... La grève avait démarré grâce à l'unité active de TOUTES les ouvrières, syndiquées ou non syndiquées. On n'avait pas demandé aux ouvrières si elles étaient syndiquées ou non pour faire grève. On n'avait pas à le leur demander pour participer aux assemblées. Dans un tract nous avons demandé à nos camarades de se réunir avant l'assemblée et d'y entrer toutes ensemble, syndiquées et non syndiquées. Ce fut notre première action et notre premier succès». La bâche avec la chanson « Le travail c’est la santé » reprend le texte ‘original’ avec la phrase « il faut faire trotter les délégués ». Dans la version de l’expo ‘femmesencolère’ on a allégé en ‘il fait aider nos délégués’….

Le duo Cécile Draps et Germaine Martens et l’affiche de JULIEN DAWLAT

Tout au début de la grève, Cécile Draps rencontre Germaine Martens. Et selon Armand Bordu, petit-fils de Germaine, ce duo s’est vu tous les jours pendant les trois mois de grève.
Cécile propose à Germaine une affiche. Un ami artiste JULIEN DAWLAT la dessine. Maxime a retrouvé aujourd’hui sa veuve.
Les femmes se sont emparées de cette affiche simple, belle et accrocheuse et c’est ainsi qu’elle est devenue le symbole de la grève.  « Nous les avions collées sur des dizaines de panneaux et les avons amenées pour les manifestations. Et 3000 femmes dans la rue avec plein de panneaux avec la même affiche accrocheuse, ça impressionne »,  raconte aujourd'hui Cécile DRAPS.

Comité d’action et comité de grève


Pendant 50 ans on a identifié cette grève à la figure de Charlotte Hauglustaine. Elle fut même faite Officier du Mérite wallon, à titre posthume, en 2012. Mais que sait-on de Charlotte ? Pendant des lustres on a vu sur un site Internet de la Région wallonne une photo légendée avec le nom de Charlotte Hauglustaine. On se rend compte aujourd’hui que ce n’était pas elle. Le 13 février 2016, La Meuse apprend de ses lecteurs qu’il s’agit de Lucie Henrard. Je suppose que la Région Wallonne a changé sa légende. A la FGTB Place Saint Paul il ne suffira pas d’un clic : Lucie Henrard y a une photo énorme légéndée ‘Charlotte Hauglustaine’.
Germaine se retrouve donc à la tête d’un comité d’action au tout début de la grève. Or, quelques semaines plus tard l’on retrouve Charlotte comme présidente d’un comité de grève qui ne comporte aucune meneuse du Comité d’action. Selon le numéro spécial de « Femmes Nouvelles » des  Femmes Prévoyantes Socialistes (lecture conseillée !) le comité d’action regroupait ‘les ouvrières les plus combattives et les plus méfiantes vis-à-vis de l’appareil syndical. La communiste Germaine Martens est à l’initiative de ce comité. Le 28 février les directions syndicales affermissent leur contrôle sur la grève et font voter la création d’un Comité de grève de 24 femmes, moins pour diriger la grève que pour éliminer les influences plus à gauche, comme le comité d’action. Le 3 mars seulement le nombre de membres est porté à 29 et intègre les membres du Comité d’action ».
Charlotte refusera ce rôle ; elle intègrera assez vite 5 membres du comité d’action au comité de grève.
Elle réussira à unifier et organiser ces 3000 femmes qui au départ avaient une représentation minime au niveau des structures, et donc aucune expérience dans l’organisation d’une grève qui allait durer trois longs mois. Elle a su le faire parce qu’elle a su s’appuyer sur une mobilisation à la base inouïe, avec des assemblées journalières de milliers de femmes, et deux manifestations dans les rues de Herstal et de Liège. Sur la bâche avec le panneau « les actionnaires sur la paille ? Des  farceurs ! Allons donc : prouvez le nous » une fillette. Nadia Moscufo y découvre sa sœur. Elle avait une dizaine d’années à l’époque… Sur l’autre bâche, devant le Postillon, probablement Annie Massay. Elle n’a pas changé et a témoigné au colloque sur la grève à la Cité Miroir. Sur l’autre photo devant le postillon de nouveau la petite Germaine. Et ces hommes qui se sont glissés en tête de la manifestation. A gauche en rang 2 mon ami Louis Smal, à l’époque encore gamin-machine.Et le premier sur le 2ième rang à droite José Wild, père de mon amie Michéle et un des délégués les plus proches du comité de grève. On devrait lancer, à l’instar de la campagne ‘ce n’est pas Charlotte’ lancer un appel à identifier le maximum de personnes qui se trouvent sur ces belles photos de la main du photographe de la Wallonie.

Le  comité « A travail égal, salaire égal »

On ne saurait omettre de mentionner le comité « A travail égal, salaireégal », même si leur influence directe sur la grève a été plus limitée. Ce comité a été créée le 21 avril 1966 à Bruxelles par deux femmes,  Marthe van de Meulebroek et Nicole Gérard, auxquelles se rallient des enseignantes, des juristes, et aussi , comme trésorière, la communiste Suzanne Grégoire , ancienne ouvrière à Herstal, ancienne conseillère communale de notre ville en 1938.
Sur Suzanne Grégoire http://hachhachhh.blogspot.be/2011/12/suzanne-gregoire-une-grande-dame.html 
Après la grève le comité se mue en groupe d'études et groupe de pression et a joué un rôle non négligeable pour faire passer ces principes. N’oublions pas que huit ans plus tard, en août 1974, les femmes de la FN doivent partir une nouvelle fois en grève pendant trois semaines pour l’application de ce beau principe « A travail égal, salaire égal », qui est conjugué par la direction en « A travail de valeur égale, salaire égal ». Nuance. Cette grève  de 1974 mérite certainement un autre article que je m’engage bien volontiers à pondre livrer, si on me le demande.

Liens vers les blogs de mon ami Maxime Tondeur sur la grève :

http://rouges-flammes.blogspot.be/2016/03/egalite-homme-femme-les-ouvrieres-de-la.html

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