jeudi 4 février 2016

Le Couvre-feu à Herstal est aussi un combat entre deux conceptions de la ville et la cohésion sociale.



Le 21 décembre 2015 notre bourgmestre F. Daerden a proposé au Conseil Communal un Couvre-feu pour les cafés du bas de Herstal : du dimanche au jeudi fermeture 23h30; du vendredi au samedi 01h. Devant une levée de boucliers des cafetiers (et leurs clients) il est revenu un peu en arrière : les 33 cafés du centre de Herstal doivent être fermés, en semaine, de 1 à 6h du matin, et les week-ends de 3 à 7h du matin. Pour ceux déjà en activité, l’ordonnance ne sera d’application qu’à partir du 1 er
janvier 2017, ‘le temps de pouvoir s’adapter’ (j’ajouterais : ou de crever). Nadia Moscufo (PTB) : «Cette ordonnance est pour nous un non-sens. Vous mettez tous les cafés dans le même sac. Mais c’est vrai, vous leur laissez 11 mois pour organiser leur enterrement». Du côté MR on souligne que « sur les 209 appels passés en 22 mois, 161 le sont pour du tapage qui continuera, j’en suis sûr, mais ailleur ; il y aura d’autres problèmes quand les cafetiers devront mettre dehors des gens mécontents qui refuseront de partir. Ça ne fera que créer des appels supplémentaires. » Dans la foulée la majorité compte également s’attaquer aux commerces de nuit en veillant au strict respect des règles en vigueur, tout en en adoptant de nouvelles (La Meuse 27/1/2016). En désignant les night shops comme les prochaines victimes la majorité à Herstal montre de la suite dans leurs idées. Comme moi d’ailleurs : ce blog est basé sur une note élaboré suite à un procès intenté (et gagné) par un ami Sikh, propriétaire d’un night shop, contre des mesures vexatoires de la ville, il y a quelques années.
Sur les 209 appels vers la police entre janvier 2014 et novembre 2015 il y a eu 41 procès-verbaux. Or, il fait aucune aucune analyse de ces procès : c’est une analyse sécuritaire de bas aloi : tapez dans le tas ; les coupables se reconnaitront. Il y a incontestablement des problèmes de nuisances nocturnes qui demandent une analyse fine. Ce n’est pas en faisant le matamore qu’on résoudra le problème. Et il y a probablement des problèmes qui n’ont rien à voir avec les cafés. Avec des gens qui ne peuvent pas se payer un café par exemple. En été 2015 on a mis des travailleurs de rue pour résoudre les problèmes de vandalisme sur la place communale. Il me semble que le résultat a été jugé positif.
Daerden avait expliqué à huis clos au conseil de novembre les choses mises en place par la police suite aux attentats. Dans les motivations il avance que sa police n’a pas les forces pour s'occuper de cela. Ici on doit voir un lien avec le Budget et la dotation pour la Zone de Police. En mélangeant les problèmes on ne résoudra aucun !
L’argumentation de notre bourgmestre montre aussi une approche fondamentalement fausse de la sécurité et des moyens pour la garantir. Cela exprime une vision néolibérale sur la ville qui s’est développée dans l’Union Européenne en réaction aux théories développées dans la foulée de mai 68. Dans l’approche de Daerden les cafetiers sont des ennemis et une rue vide est sûre; dans l’approche développée par des urbanistes comme Jane Jacobs les cafetiers sont des partenaires et une rue vivante est la meilleure garantie pour la sécurité. C’est cela que je voudrais développer dans ce blog.

Une revalorisation de la rue face aux théories du Corbusier qui voulait la mort de la rue.

Death and Life of Great American Cities de Jane Jacobs est pour  certains le livre le plus influent sur la planification urbaine au 20ème siècle. Elle part d’une apologie de la rue : pour elle, "il doit y avoir des yeux fixés sur la rue, venant de magasins et de lieux publics, y compris des cafés et des restaurants dispersés le long des trottoirs; les yeux des vendeurs de rue et des piétons". “There must be eyes upon the street, eyes belonging to those we might call the natural proprietors of the street. The building on a street equipped to handle strangers and to insure the safety of both residents and strangers, must be oriented to the street. They cannot turn they backs or blank sides on it and leave it blind“. En français : “Il doit y avoir les yeux sur la rue, les yeux appartenant à ceux que nous pourrions appeler les propriétaires naturels de la rue. Un bâtiment doit être orienté vers la rue. Ces bâtiments ne peuvent pas tourner le dos à la rue ou avoir des façades aveugles. En favorisant la moindre mobilité, on multiplie les yeux (bars et restaurants le soir et les WE, commerces la journée)".
Cela veut dire concrètement qu’il ne faut pas voir nos cafés (et même nos night shops) comme une source de nuisances, mais comme une forme de contrôle social.
Richard Rogers, qui en 1998 est sollicité par le secrétaire d’Etat à l’environnement britannique pour présider l’Urban Task Force (UTF) se réfère explicitement à Jane Jacobs. Rogers définit son modèle urbain en réaction à la ville anglaise édifiée sous Thatcher et se donne pour tangente immuable le « public realm », le domaine public, ciment d’une société urbaine. Pour Rogers, «busy streets police themselves », des rues animées s’autorégulent.
Rogers s’inspire aussi du vent de contestation qui souffla sur l’urbanisme à suite du neuvième Congrès International de l’Architecture Moderne (CIAM) qui rompt avec les théories du Corbusier développées lors de ses premiers congrès. « Les CIAM confisquent à la rue sa capacité à être le théâtre de relations sociales mixtes, la rue devient ainsi, exclusivement, un lieu servant au déplacement. La rue corridor est pour eux une ‘vieille acception’, un concept qui doit disparaître. ‘Les rues ne doivent plus exister; il faut créer quelque-chose qui remplace les rues’, dit Le CORBUSIER dans ‘La Ville Radieuse’. Les nouveaux acteurs des CIAM o reconsidèrent la rue, ignorée dans les grandes unités d’habitations. Cela répond ainsi au constat, pragmatique, de la dégradation de l’espace public vécu, et du dysfonctionnement des espaces projetés » (David Tieleman, faculté d'architecture – Ulgcours du 17/10/2014, la pensée de Jane Jacobs et d'Oscar Newman  dans le développement des villescontemporaines).
Mais il a fallu attendre le IXe congrès des CIAM en 1953 pour ce vent de contestation. Ce congrès charge Team X ou encore Team Ten de préparer le Xième congrès CIAM. Ca sera le chant de cygne des CIAM: il n’y aura pas un dixième. Le Team X se voulait un simple lieu de réflexion, mais a en fait rompu avec la conception de la rue des CIAM précédents. De la rue « machine à circuler », on passe à la rue « association humaine ». Commerces et services publics constituent les activités garantes d’une rue animée. L’objectif de la régénération urbaine est de créer, dans le cadre d’un dialogue avec les acteurs de la société civile, des lieux dotés d’identité (‘places of distinction’ par opposition à ‘anywhere places’).
Néanmoins, si l’urbaniste Rogers a quelques belles réalisations à son actif, comme le centre Pompidou à Paris, ce n’est pas le militant. Il reçoit le titre de Lord et de nombreuses commandes publiques juteuses.  Et il est fort proche du ‘New Labour’de Tony Blair qui instrumentalisera ses idées. Et Blair n’est pas en rupture avec Thatcher.

Les « collectivités durables » du New Labour.

La politique des « collectivités durables »du New Labour met l’élimination de la criminalité  au cœur du processus de planification. Elle dote l'espace public d’une gamme complète des technologies de contrôle urbain, tel qu’une vidéosurveillance omniprésente. L'Etat développe une série de mesures punitives comme des ordonnances Anti-Social Behaviour (ASBO), en complément des forces régulières de la loi et l'ordre.
New Labour remet en avant la vieille idée (libérale) de communautés pauvres moralement apathiques. New Labour prétend construire des communautés, basées sur les quartiers, comme base de l'ordre et de la cohésion sociale. L'État et le capital font un ‘partenariat avec ces Communautés’ conçues comme des organismes d'auto-régulation supervisé par bénévoles «leaders communautaires», où il n’y a pas de place pour les luttes d'en bas ou même de rentrer en  résistance.
L'Urban Task Force veut convaincre les gens et les organisations à prendre soin de leur environnement urbain en réveillant la fierté civique. Cette participation communautaire doit être soutenue par des mesures fortes face au vandalisme, graffitis, pollution sonore et d'autres comportements anti-sociaux. Les individus sont censés surmonter l'atomisation des relations de marché par l'acquisition d’un «capital social» à travers le développement d'un fort sentiment d'appartenance culturelle, la responsabilité civique et la coopération mutuelle à travers des réseaux locaux. Il ya une forte nostalgie là-dedans pour un âge d'or (perdu) des communautés de gens ‘respectables’ de la classe ouvrière. Or, si ces communautés aient jamais existé, ils étaient organisées autour des usines qui ont disparus. Ainsi le terme «communauté» prend une charge négative. La communauté devient un terme utilisé par les décideurs politiques pour les quartiers les plus pauvres, où les pauvres sont blâmés pour leur propre situation.
L’Urban Task Force de Rogers se réfère explicitement au modèle européen de la ville développé dans le Livre vert sur l’environnement urbain de la Commission européenne en 1990. La Charte de Leipzig de l’Union Européenne de 2007 continue là-dessus avec un modèle de cohésion sociale.

La ‘Politique de la ville’ de l’union Européenne

Ce vide idéologique créé par la dissolution des CIAM a été occupé par l’union Européenne avec sa notion ‘Politique de la ville’. Un terme un peu trompeur puisqu’il couvrait en fait 1% seulement des habitants des villes. Le programme «Banlieues 89» de Mitterrand par exemple voulait que les 400 communes «très riches» aident 400 quartiers en difficulté. Banlieues 89 a vu le jour après les violences des Minguettes et de La Courneuve. Pour un de ses architectes préférés Roland Castro, c’est «civilisation urbaine ou barbarie. Soit on va se bouger sur la ville, soit il va arriver des choses vraiment graves dans cette société, un déchirement social ». De déchirement social il n’y a qu’un pas à « cohésion sociale ». Le même Roland Castro a fait un plan (avorté) pour Droixhe à la demande de la ville de Liège. Son système (cher) consistait à grignoter un peu le dessus des blocs, question de créer une forme plus irrégulière qui pourrait évoquer un peu le skyline d’une rue. Autrement dit, résoudre un problème social par une intervention architecturale…  Plus dans http://hachhachhh.blogspot.be/2014/02/de-la-charte-dathenes-la-charte-de.html
Jane Jacobs a bon dos. La pauvre ne saurait plus contredire ses usurpateurs puisqu’elle est morte en 2006 à Toronto. Les théoriciens de L’ESPACE DEFENDABLE se réfèrent aussi à elle. La «criminologie environnementale » postule qu’un lieu est plus sûr quand les gens qui y résident ont un sentiment de propriété et, dès lors de responsabilité pour leur communauté (et le lieu). Il faut donc créer le « sens du territoire » chez les résidents : pour ça on crée les conditions matérielles (les formes) qui permettent de poser un regard sur le tout mais aussi qui oblige les résidents à voir, à ne plus être indifférents, et les intrus à sentir qu’ils sont regardés.  C’est une vision de la prévention immunologique du « tissu social qui se défend lui-même » qu’il faut « matérialiser» et « renforcer».
Mais ce genre d’instrumentalisation ne doit pas nous étonner, et encore mois décourager de nous inspirer des théories développées dans la mouvance de Jane Jacobs et des critiques des CIAM. Les révolutionnaires philippins ont développé les idées d’empowerment, donner aux communautés locales les moyens de prendre leur sort en mains. Nos gourous du néolibéralisme ont perverti ce mot et l’ont intégré dans leur jargon. Et le CD&V s’est même accaparé de mot ‘WIJ’, ‘NOUS’ pour faire passer leur idée que c’est d’abord la famille et les plus proches qui doivent prendre en charge les personnes de leur entourage qui ont un problème. Ce qui était couvert par la sécurité sociale est refilé vers la famille. Evidemment, le CD&V se dit le parti des familles….

Conclusion

Les nuisances nocturnes sont incontestablement un problème. Mais c’est un problème qu’on ne résout pas avec des mesures ‘Kärcher’. Et encore moins en y mélangeant d’autres problèmes comme le budget de la police. Problème budgétaires que les adeptes du surf sur les menaces terroristes foulent d’ailleurs allégrement au pied en prenant des mesures aveugles qui terniront le blason d’une ville comme Bruxelles pendant des années.
Les premiers à se rendre compte qu’il faut se méfier de généralités sont les cafetiers mêmes. Ils ont fait le tour des cafés. Ils se sont très vite rendus compte que les cafés à chicha montrés directement du doigt ne sont pas des lupanars, et que les cas à problèmes se limitent à 2 ou 3.
La première chose à faire serait d’analyser les 41 procès-verbaux rédigés suite aux 209 appels vers la police entre janvier 2014 et novembre 2015 et de rédiger un arbre des causes. C’est un exercice à la portée de n’importe quel travailleur dans une grosse boîte qui apprend la technique dans les cercles de qualité. Mais, s’il le fallait, on pourrait mettre un sociologue sur le projet. On a dépensé des fonds pour des consultants pour des causes autrement moins sérieuses.
Je suis convaincu que nos cafetiers qui sont parfois des travailleurs sociaux de haut niveau trouveront une solution pour le gros des problèmes soulevés. Et ils sont, comme Jane Jacobs le dit très bien, les premiers intéressés à trouver des mesures. Et comme avec la plupart des arbres de causes on pourra se mettre à table avec la zone de police et le bourgmestre – voire avec des travailleurs sociaux - pour résoudre les problèmes qui dépassent les pouvoirs et capacités d’un patron de café.

Post scriptum : on souhaiterait parfois que l’histoire se répète…

Notre bourgmestre n’a rien inventé, avec son couvre-feu pour les cafés. Voici l’histoire du café et du pont des XV récalcitrants à une fermeture nocturne en 1869. Au  XIXième siècle on passait sur Ile Monsin par le Wez de Mille Saucy. Herstal avait rehaussé ce gué souvent impraticable : à chaque inondation la chétive construction fut emportée. Laloux, bourgmestre depuis 1848, avait des terres à Monsin et fit réparer la digue à plusieurs reprises. D’où le nom ‘pont Laloux’.  Le café à l’entrée de ce ‘pont’ ne respectait pas toujours les heures de fermeture, à 23 heures. En 1869 le commissaire de police verbalisa. Quinze convives furent condamnés à l’amende, mais furent acquittés en appel. Au lendemain de cette victoire le café prenait comme enseigne ‘Café des XV’. Et le pont Laloux devint le pont des XV. Cette construction provisoire a été remplacée en 1935 par le premier Pont de Milsaucy  (P. Baré, Herstal en cartes postales, TII, p.31-32).
Quinze ans plus tard, en 1886, une autre fermeture sonnera le glas pour bourgmestre de l’époque.  Edouard Wagener, cafetier au Rivage (un quartier disparu qui se situe à l’emplacement de l’ancien pont de Wandre) est aussi président des "Va-Nus-Pieds", la fédération liégeoise de l'Association Internationale des Travailleurs. Le 18 mars 1886 il appelle à un grand meeting public en commémoration du 15° anniversaire de la Commune. Ce meeting sera le point de départ d’une bourrasque sociale qui a balayé le pays. Wagener est arrêté; il finira aux Assises. Le bourgmestre apprend qu’une dizaine d’individus ‘s’étaient promenés à Wandre avec drapeau rouge et bonnet phrygien, Ils avaient chanté la Marseillaise, traversé le pont de Herstal-Wandre et ils étaient venus manifester devant la maison occupée par la famille du détenu Wagener.  Je reçus avis de Mr le commissaire d’arrondissement de faire fermer les cafés à 7 heures du soir et  d’interdire les rassemblements. Malgré les ordres donnés, le café Wagener, au Rivage, était ouvert ; une visite de Mr le commissaire de police en fit sortir plusieurs individus notoirement connus comme adeptes de Wagener.  Ils furent conduits, sous escorte de police et de pompiers, jusqu’au-delà du pont’. L’attitude du bourgmestre lors de cette révolte lui coûtera sa majorité aux prochaines élections….

Aucun commentaire: