jeudi 22 janvier 2015

Quel avenir pour le plan communal "Canal de l'Ourthe" de 2007?

Début canal ourthe - photo P. Lemaire
Nous avons entre Angleur et les Vennes un quartier caché avec beaucoup de charmes. Un coin idyllique entre une autoroute, un chemin de fer, un boulevard de l’automobile, une centrale électrique,  deux petits ponts de chemin de fer construits par la Société du Nord belge en 1850, une île aux corsaires, un petit pont-levis construit en 1852, classé depuis 1983 et… un centre commercial Belle-île.
Quand on passe sur le Ravel entre le pont de Fragnée et le pont ferroviaire du Val Benoit, en bordure d’une autoroute urbaine à quatre bandes, on ne se rend plus compte qu’on est sur le Rivage-en-Pot, les berges à guinguettes, qui, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, accueillaient les familles bourgeoises le dimanche. Rien ne t’interdit de croire que le terme Pot fait allusion à ces guingettes, même si ce n’est pas correct étymologiquement.
Rivage en Pot - photo Cl. Warzée
Au Rivage-en-Pot débouche un canal historique. Ses berges et celles de l’Ourthe sont réserve naturelle Natura 2000.
Les premiers kilomètres de ce canal ont été marqués pendant trente ans par des friches industrielles d’entreprises historiques, comme la Compagnie Générale des Conduites d’eau qui installa des réseaux d’eau à Paris, Santander, Montréal, Hollande et en Roumanie.
Tout ça a bien changé avec l’implantation de Belle Ile et un business park en 1996, ensemble avec la liaison autoroutière E40/E25.
Photo Lucienne Viellevoye
Le centre commercial ne s’est pas beaucoup occupé de l’aménagement du Canal de l’Ourthe. Il a fallu attendre le plan communal dit "Canal de l'Ourthe" du 26 mars 2007 pour donner  le coup de départ de l'aménagement du quartier des Aguesses, de Belle-Ile, de la gare d'Angleur, de l'échangeur des Grosses-Battes et de l'Ile aux Corsaires.  L’AWP+E a notamment aménagé une partie des abords du canal en espaces verts. Vous pouvez retrouver une évaluation de ce plan communal dans l’intervention de mon ami François Ferrara au conseil communal du 24 février 2014.
Et voilà qu’aujourd’hui, en janvier 2015,  Belle-Ile demande au nom d’une « rénovation » un agrandissement de 21 % de la surface actuelle, du côté justement du canal de l’Ourthe. Il faut pour cela un changement de plan de secteur. Maggy Yerna, échevin liégeois du commerce déclare à ce propos: «nous devons éviter que les galeries commerciales qui ont une vingtaine d’années d’existence  ne deviennent des chancres et périclitent si elles ne se rénovent pas ». En fait, ces chancres ne sont pas des chimères. La situation est assez alarmante: la Médiacité est une menace, non seulement pour le commerce du centre ville, mais aussi pour Belle Ile.  Mon ami François Ferrara avait déjà averti en  février 2014 : «on ne peut pas faire l’économie d’une autocritique sur la stratégie suivie en matière d’implantations commerciales ».
Doit-on sacrifier le Canal de l’Ourthe à la concurrence entre centres commerciaux ? L’aménagement du côté des Vennes vient à peine de commencer, avec le plan communal, et on risque déjà de sacrifier le site ; en plus, un sacrifice qui risque d’être inutile !  Cet espace est une liaison entre les quartiers d’Angleur et des Vennes, pris en sandwich aujourd’hui par des autoroutes et voies express. Le site peut devenir une porte d’entrée pour l’Ourthe et son canal, comme Carcassonne, Nantes et Dijon ont fait un top touristique de leur canal : le canal du midi, le canal de Bourgogne etc.

Une liaison Meuse – Moselle : déjà un rêve des Romains

Il est vrai que ce canal n’a jamais été achevé, et que les vestiges sont assez éparpillés dans le paysage. Mais il y a le Ravel Ourthe comme épine dorsale. Ce RAVeL n°5 emprunte l’ancien chemin de halage entre Poulseur et Chanxhe, l’un des mieux conservés du canal d’origine.
C’est un canal qui parle à l’imagination : les Romains ont déjà essayé de relier Meuse et Moselle, du côté de Toul. Il suffit de regarder la carte de Peutinger.
La liaison Meuse- Moselle romaine n’a pas abouti, pas plus que le canal de l’Ourthe. Les romains ont dû se contenter d’une liaison par route. Une liaison à tel point importante qu’elle permettait d’entretenir une flottille sur la Moselle, au nez et à la barbe des barbares. On peut encore jusqu’au 1er mars 2015 aller voir une grande exposition historique « 2000 ans de navigation sur la Moselle, de la voie de transport romaine au trait d’union européen » au  Stadtmuseum Simeonstift à Trèves.

Il y a eu en 1626 un autre projet de canal Meuse-Rhin, le projet Spinola. L’Infante Isabelle voulait un canal par Venlo et Ruremonde vers Rheinberg, pour ne plus dépendre de ses ennemis des Provinces Unies. Mais ces gueux hollandais se sont opposés par les armes et le projet est définitivement abandonné avec la Paix de Westphalie.
Napoléon pousse aussi l’idée d’un Canal du Nord qui joindrait Rhin, Meuse et Escaut, mais ce projet n’aboutit pas non plus.
L’idée est reprise après Waterloo par le roi hollandais Guillaume I. Son AR 1/7/1827 accorde la concession au groupe ‘Société du Luxembourg’ au capital de 10 millions de florins, pour une canalisation de l’Ourthe et la Sûre pour une jonction Meuse- Moselle pour des bateaux de 60 tonnes ; 263 km ; 215 écluses. Guillaume croit tellement dans le projet qu’il souscrit lui-même à un quart du capital.
Le colonel De Puydt
Le roi Guillaume recrute Michel-Henri-Joseph Maus, qui inventera plus tard le plan incliné. Le chef du projet est colonel De Puydt, qui avait fait le tracé d’un canal à travers  de l’isthme de Panama, reliant l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique.
La concession prévoyait trois tronçons : de Liège au confluent des deux Ourthes, avec un souterrain au Hérou. De Wasserbillig à Hoffelt 73 km. Et finalement la réunion des deux versants Meuse – Rhin : un tronçon de  25 km avec au milieu un tunnel de 2,5 km entre Hoffelt et Bernistap. En août 1831 le tunnel est percé sur 1130 mètres, à partir des deux bouts mais aussi à partir de  7 puits verticaux. La galerie est taillée au pic puis à la poudre noire et est voutée au fur et à mesure que les travaux progressent.
En 1830 l’indépendance de la Belgique brouille les cartes avec la Hollande et les travaux sont d’abord suspendus. De  Puydt passa en 1830 au service de la Belgique, comme ingénieur en chef des Ponts et Chaussées et commanda en chef de génie l’armée belge au siège d’Anvers de 1832. Ce qui n’a sûrement pas réjoui son actionnaire principal Guillaume de Hollande. L’arrêt du projet se prolonge suite aux tentatives belges d’incorporer le Grand Duché. La Belgique abandonne cette revendication en 1839 seulement. Mais entretemps le projet a été abandonné.
Tunnel de Bernistap
Aujourd’hui le seul tronçon qui reste est ce tunnel à Bernistap. Il a même été classé monument historique en 1988. Le tunnel même est obstrué par effondrement mais des deux côtés on voit encore la tranchée très large et profonde.
Des 16 maisons éclusières prévues entre Liège et Barvaux, 10 subsistent… Celle de Sy est l’une des mieux conservées. Ces maisons ont une visière en pierre moulurée ornant le dessus du linteau de la porte d’entrée toujours située au centre de la façade, du côté de la rivière, ce qui permet de les identifier. Les bâtiments étaient assez éloignés de la rivière et construit sur une butte, ce qui s’explique par le relèvement du niveau de l’Ourthe prévu après l’achèvement des travaux. Aux Aguesses on voit encore l’amorce de l’ancien bras initial qui se dirigeait vers le quai du Condroz et celui des Ardennes, en coupant l’usine des Conduites d’eau. Bref, à part l’amorce du tunnel à Bernistap, peu de visibilité…

La Grande compagnie du Luxembourg

écluse N°6 Sainval
Les travaux sont interrompus par la crise de 1848. En 1862 la Compagnie obtient une concession pour ligne chemin de fer de l’Ourthe et est exonéré de la poursuite de la canalisation jusqu’à Laroche. En 1873 l’Etat racheta toute la concession, y compris le chemin de fer. En 1913 il y avait encore 13 éclusiers et 3 éclusiers receveurs, et en 40-45 on naviguait encore jusque Tilff. Et le premier tronçon a été utilisé jusqu’à la fermeture des Conduites d’eau.
Les vestiges de ces deux projets sont en quelque sorte un monument aux travaux inutiles du capital privé. Un peu comme l’autoroute à côté, géré par la "Sofico" pourrait devenir un monument du Partenariat Public Privé (certains parleront de Pillage Public Privé), depuis qu’Eurostat a basculé la Sofico dans la dette de la Région Wallonne.
Une partie du canal latéral, entre Sainval et Hony, a été comblé ou déplacé lors de la construction du chemin de fer. Le début du canal a évidemment été bouleversé par l’exposition universelle de 1905, où l’on dévie le cours initial de l’Ourthe et on comble la branche principale du cours d’eau pour créér le boulevard, aujourd’hui baptisé ‘de l’automobile’.
photo P. Lemaire
Mais malgré ça ce projet de 1846 a laissé des traces charmantes, notamment en Belle Ile. Entre l’écluse 1 et 2 au lieu-dit « Moulins Marcotty » la maison avec pont-levis était la demeure du pontonnier. A la jonction du canal avec l’Ourthe un 2° pont-levis avec habitation et tête de garde.
De Chênée à Tilff le canal existe toujours. A Streupas on rentrait encore dans le canal latéral par écluse 3 jusqu’à l’écluse 4 de Sauheid ; puis réutilisation de la rivière jusqu’à Colonster. Par l’écluse 6 de Sainval on rejoignait le canal latéral jusqu’à écluse 7 de Tilff. Ce tronçon a été déplacé lors de la construction du chemin de fer. Le tronçon de canal de Méry  à Hony aussi a fait place pour le chemin de fer. La section Fêchereux- Devant Rosière existe encore. On rentre dans le dernier canal par l’écluse de Poulseur N°15 et Chanxhe N° 16 jusqu’à l’écluse terminus N°17 en aval du pont de Scay. De Poulseur au barrage de Brigaton le canal est abandonné à l’état sauvage. C’est évidemment des vestiges assez disparates, qui ont quand même un lien vivant avec le Ravel Ourthe. Faire du cyclotourisme, c’est aussi un peu (beaucoup) de rêves. Il suffit d’un peu de travaux et beaucoup d’imagination pour faire revivre ce vieux rêve de liaison Meuse- Moselle….

l’Ile aux Corsaires

Et puis, nous avons dans le coin encore l’île aux corsaires. Un nom romantique pour un ancien crassier (ou terris ou "haldes"), très pollué par le dioxyde de soufre et par des poussières de zinc et de plomb, où s’est développée une flore riche en zinc, notamment la pensée calaminaire et le gazon d’Olympe calaminaire. Umicore, anciennement la Vieille Montagne, se trouve juste en face de la réserve, de l’autre côté du Canal et où y produit toujours de la poudre de zinc. Umicore a trouvé un moyen commode pour ne pas dépolluer le site.  Carpe, je te baptise lapin : un crassier est baptisé réserve naturelle… L’Ile aux Corsaires et les berges du canal de l’Ourthe font partie de l’unité Natura 2000 dénommée «Vallée de l’Ourthe entre Comblain au-Pont et Angleur». En 2005, Umicore contacte Natagora afin de mettre en place une gestion efficace du site menacé par les pressions humaines sans cesse en augmentation (motocross, décharges, projets d’urbanisation...). Une convention confie à Natagora la gestion du site, Umicore en restant propriétaire. Umicore pose d’une clôture, réalise un caillebotis en bois, installe deux panneaux informatifs et des bancs. Le site est seulement accessible pour  des visites guidées.
Un peu plus loin, à Chênée-Thiers, sur la rive droite, nous avons encore une pelouse rase dite calaminaire  et sur la rive gauche, la lande de Streupas.
L’usine de Vieille-Montagne s’est installée à Angleur en 1838. En 1806 un décret impérial de Napoléon 1er concédait l’exploitation du gisement calaminaire hydraté de zinc de la "Vieille-Montagne" à la Calamine (calamine= un silicate hydraté de zinc) au chanoine Jean-Jacques Dony. Celui-ci construit une usine à zinc à Saint-Léonard. En 1856, l’usine rend particulièrement insalubres les conditions d'habitation dans ce quartier. Le Comité du Nord dirige une campagne pour l'expulsion de contre cette "nouvelle oligarchie qui menace de tout arranger à son profit". En octobre 1857, ce comité provoque et gagne une élection par la démission de son porte-parole au conseil communal : "la république démocratique et sociale vient de battre ... les libéraux". La Vieille Montagne s’installe à Angleur. Ceci dit, je n’ai rien contre le fait de laisser évoluer des friches comme l’île aux corsaires. Tout compte fait, les coteaux de Saint Léonard se sont très bien régénérés…
Depuis l’Ile aux Corsaires, on peut apercevoir, au sud, un site calaminaire primaire, la Pelouse de la Diguette, surplombant l’ancienne galerie de la Mine de la Diguette située le long de la route reliant Angleur à Tilff. Ici affleurait en surface une veine de minerais.  Au nord du site, le regard découvre, sur Grivegnée, le Thier de la Croix, un site tertiaire, contaminé par les fumées de la Vieille Montagne. On a ainsi dans la vallée de l’Ourthe à Angleur-Chênée trois types de pelouses : primaires, secondaire et tertiaire.

Biblio

Robert Dalem, Mille ans de navigation sur l’Ourthe, Ed. Petitpas 1973
http://users.skynet.be/canal.ourthe/page01.htm Le site est divisé en 7 parties concernant le Canal
https://canalmeusemoselle.wordpress.com/ site du Cercle d’Etudes du Canal de Bernistap-Hoffelt - Jean-Marie, Georges, Nicolas et Thibaut nous font partager leur passion pour « le canal et le tunnel de Bernistap-Hoffelt »
sur l’Ile aux Corsaires http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/90354
http://www.natagora.org/files/author/rudi.vanherck/Article%20Ile%20Corsaires.pdf L’ILE AUX CORSAIRES, UN INTÉRESSANT SITE CALAMINAIRE AUX PORTES DE LIÈGE (BELGIQUE). APERÇU ET MISE À JOUR DE SA BIODIVERSITÉ  par Pascal HAUTECLAIR
http://users.belgacom.net/claude.warzee/fragnee/fragnee.htm

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