samedi 24 janvier 2015

Fake or not fake, ou le rejet de la copie

C’est compliqué aujourd’hui pour une petite asso d’exposer une œuvre d’art comme la châsse de Sainte-Ode, «trésor de Wallonie». Ce trésor, un chef-d’œuvre de l’orfèvrerie mosane du XIIIe siècle,  ne sortait de son coffre-fort dans la collégiale d’Amay qu’une ou deux fois l’an. On veut la mettre dans une vitrine blindée, elle-même dans un meuble. Meuble qui sera placé dans le capitulaire. C'est presque des poupées russes: une châsse dans une vitrine dans un meuble dans le capitulaire. C’est dans le capitulaire où se réunissaient les neuf chanoines. Heureusement que les temps ont changé: sous l'ancien régime les collégiales étaient la chasse (=/= châsse!) gardée des chanoines, et étaient ouvertes rarement au public. Mais il y a toujours des discussions avec la fabrique d’église sur le meuble. Et quelles discussions ! C’est du droit canonique, on parle de la liturgie de Vatican II. Bref, il faudra que l’on s’adjoigne un spécialiste en droit canonique. Pourtant, la solution est à portée de main : dans la même collégiale d’Amay, il y a le sarcophage de sainte Ode. L’original est dans le crypte . Une copie qu’on peut toucher et palper  est dans les cloîtres. 
Qu’on s’achète une bonne imprimante 3D et qu’on fait une copie de la châsse ; et qu’on range cette œuvre précieuse dans son coffre fort pour la ressortir une ou deux fois par an, comme c’était d’ailleurs la coutume à l’époque. Ca amènera un peu de monde dans la procession !
Finalement, la pièce maîtresse de l’expo « Van Gogh au Borinage » est Le semeur, ou plutôt les semeurs, une partie des innombrables copies que Van Gogh a fait de Millet. Mons expose une grande toile 64 x 55 cm et une petite, 32 par 40 cm, ainsi qu’un dessin sur le même thème que Tomonori Tsuchimori, le conservateur en chef du Uchara Museum of Modern Art, a accompagné personnellement jusqu’à Mons.

Les Musées des copies

Meunier et son fils à Séville
D’où vient ce rejet des copies ? Fin du 19° on a commencé partout des Musée des copies et les plus grands artistes y ont contribué. Ma seule explication est qu’on a réussi à nous faire regarder les œuvres d’art avec les yeux de Picsou : combien de dollars de valeur ?
En 2008 une exposition "Constantin Meunier en l'Andalousie" au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, a réuni 75 esquisses et tableaux, tous des copies ! En 1882 le gouvernement, en la personne du directeur de l'Administration des Beaux-Arts, demande à Constantin de réaliser une copie de la Descente de croix de Pedro Campaña conservée à la Cathédrale de Séville : les autorités bruxelloises imaginent ni plus ni moins la création d'un Musée des copies regroupant les grands chefs-d'œuvre de l'art belge conservés à l'étranger. La France a inauguré un tel musée à Paris vers 1870. Constantin séjourne à Séville d'octobre 1882 à avril 1883. En 1883, sa Descente de croix arrive à Bruxelles pour étoffer les collections du Musée des Copies. Très controversé, celui-ci ferme ses portes en 1891 (le Musée des Copies de Paris fit pareil dès 1876).
Dans l’autre sens, il y a des grandes œuvres restaurées qui ne sont plus qu'une "réédition" de l'original. A Bruges, en 2004, a eu lieu  une expo coup-de-poing sur les restaurations abusives qui peuvent aller jusqu'à la totale falsification mercantile. Car ce qui était considéré voici 100 ou 150 ans comme une restauration justifiée apparaît aujourd'hui comme une falsification en bonne et due forme. « Fake/not fake ? » présentait six tableaux attribués aux primitifs flamands, En vedette de
l'exposition, Joseph-Marie Van der Veken (1872 – 1974), restaurateur belge, praticien pragmatique et expert de renommée mondiale. Au point où on lui a demandé de peindre une copie des « Juges intègres », le panneau du Triptyque de l'Agneau mystique de Jan van Eyck volé en 1934. Afin d'éviter tout malentendu, le restaurateur donna à l'un des chevaliers les traits du roi Léopold III. Mais d’autres de ses tableaux sont des faux. « Vierge à l'Enfant » se métamorphose en « Repos pendant la fuite en Egypte ». Il y ajoute saint Joseph, un panier et un baluchon. Le visage d'une Vierge, entièrement refait, prend les traits de la fille de son jardinier ! Primitif ?

Il n'hésite d'ailleurs pas à assembler des mains d'un tableau de van Eyck, une tête prise chez Hans Holbein, un corps piqué chez Cranach. Il vend cela à des antiquaires qui font passer ces tableaux pour des primitifs authentifiés. Pas bête, l'homme va très vite se mettre à son propre compte et vendre lui-même « ses » primitifs. On le voit poser à la manière de Memling en photo, puis se dessiner dans la plus pure inspiration du maître flamand. C'est le champion de l'art de la craquelure. On le voit dans la « Vierge à l'Enfant » attribuée initialement à Rogier de la Pasture et dite Madone Renders, du nom du banquier et ami de Van der Veken qui lui avait confié la restauration. Il a gratté une partie de la couche picturale jusqu'au bois pour la repeindre. Van der Veken a développé un concept inédit, d'un point de vue juridique beaucoup moins dangereux que la création de toutes pièces d'oeuvres anciennes : l'hyperrestauration, ou le faux partiel sur base d'un ancien tableau. Van der Veken rachète des oeuvres endommagées ou médiocres. On imagine la suite de la création totale... Pendant la Seconde Guerre mondiale, Emile Renders vendra sa collection au maréchal Goering. Sa plus grande fierté: « La Vierge au chanoine Van der Paele ». L’homme est tellement incorrigible qu’à sa mort, il  lègue encore à ses petits-fils quelque « Vierge à l'enfant », l'une copiée d'après Bouts, et l'autre, d'après Gossaert. Mais on ne parle pas ici des œuvres qu’il a officiellement retaurés et qui se trouvent dans tous les musées belges…

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