mercredi 26 mars 2014

Balade « Liège des révoltes. Les braises de la Cité ardente»

Les Principautaires- Pl. Saint Barth- photo ubear skyrock
En 1615, Philippe de Hurges écrit : « Les Liégeois sont les plus mutins de tous les peuples de l'Occident, exceptez les Gantois seulement ; de sorte que ces deux villes, qui sont des plus grandes d’Europe, s’entreressemblent et en assiette et en structure, et aux humeurs et inclinations de leurs habitants." "Tièsse di hoye" désignera jusqu'à nos jours les Liégeois, volontiers obstinés et insubordonnés.
Voici ma ballade « Liège des révoltes. Les braises de la Cité ardente». Lors du Festival des promenades  de 2012 les organisateurs ont cru nécessaire d’ajouter dans leur brochure un avertissement contre mon approche très spécifique. Elle l’est, même si tracer à Liège une balade sur le thème des révoltes n’est pas difficile : presque chaque génération a eu la sienne. A ceux que ça intéresse, je veux bien faire le ‘greeter’. Mais on peut la faire parfaitement sur base de ce texte-ci. Elle part de l’Esplanade Saint Léonard. Mais comme elle est en boucle on peut très bien la démarrer n’importe où, par exemple à la gare de Liège Palais ou la Place Saint Lambert.
A partir de l’Esplanade, on prend la rue Hors Château, rue du Palais et on monte sur la dalle de la future gare Liège Palais. De là, on descend sur la Place St Lambert via la passerelle au dessus de la rue de Bruxelles.  Place du Marché pour revenir sur l’Esplanade.

Mille ans de révoltes

Le problème principal avec une telle ballade est que les révoltes ont laissé peu de traces visibles.
En 1254, Henri de Dinant, le premier bourgmestre liégeois nommé par un suffrage vraiment populaire, organise les milices populaires et taxe les riches. Il a aujourd’hui une rue à son nom en Outremeuse.
En 1395 des manants sérésiens, les Hédroits, se révoltent. Le peuple perd la bataille d’Othée. Sur le monument à Othée le nom « Hédroits » n’est pas repris. La seule rue des Hédroits se trouve à Seraing.
Outremeuse a sa rue Raes-de-Heersà la mémoire du tribun populaire qui a dirigé le soulèvement contre le prince évêque Louis de Bourbon et Charles le Téméraire, qui brûlera la ville en 1468.
Charles Decoster décrit dans son Ulenspiegel comment les Rivageois firent émeute, en 1491. Les Rivageois ont donné leur nom à une rue et à une Haute Ecole.
Le 16 avril 1637 des soldats espagnols assassinent Sébastien La Ruelle, leader des Grignouxtout près de la rue qui a pris son nom. La vengeance des Grignoux est terrible : le 26 juillet 1646, lors de la Sainct-Grignoux ou la mâle Saint-Jacques, deux cents Chiroux perdent la vie. Après trois siècles et demi d’errance, la dépouille de La Ruelle se trouve dans un caveau d’attente à Robermont.
Une des traces les plus spectaculaires est la Citadelle. C’est une trace négative : elle montre la réaction des princes face aux révoltes. Cette citadelle est construite après la défaite des Grignoux, en 1650. Ses bastions sont dirigés vers la ville, vers l’ennemi intérieur.
photo ulg.ac
Si la citadelle est un témoin ‘négatif’ des révoltes, il y a aussi le néant qui parfois parle. Le tracé des piliers de la cathédrale Saint Lambert témoigne de l’emplacement d’une des plus grandes cathédrales du monde occidental, « démontée » en 1793 par les révolutionnaires liégeois, comme symbole de la tyrannie de l’Ancien Régime.
La place Saint Lambert a été le témoin de tous les grands combats du XX° et XXI° siècle. La Populaire, c'est-à-dire la Maison du Peuple du Parti Ouvrier Belge, a été détruite en 1977. Il nous reste comme trace une rue « de La Populaire ».

La Rue Hors Château

Photo www.wbarchitectures.be 
Au bout de l’Esplanade, une structure évoque la porte de Vivegnis, témoin de l’acte final de la lutte des liégeois contre le prince évêque Louis de Bourbon surnommé ‘premier mendiant du pays’. Les Liégeois n’étaient pas seuls : en 1452, Gand se révolte contre Philippe ‘le Bon’. Et en 1463, Cologne conteste la nomination de son archevêque Robert de Bavière. Louis de Bourbon s’installe comme prince évêque de Liège le 30 mars 1456. Raes de la Rivière de Heers poursuit avec beaucoup d’esprit de suite une stratégie révolutionnaire.  En 1465, Louis de Bourbon doit chercher asile à la cour de Bourgogne. En 1467, Charles le Téméraire rassemble une armée de 30 000 hommes qui écrase les rebelles à Brusthem. Le 26 octobre l'avant-garde bourguignonne campe devant la porte de Vivegnis.  Jean de Wilde tente une sortie où il est mortellement blessé.
photo www.saint-léonard
Au pied des coteaux une œuvre reprenant une phrase de Lorca: "Dans le drapeau de la liberté, j'ai brodé le plus grand amour de ma vie".  Ce projet d’hommage public a été conçu par le « Collectif Génération Lorca », en collaboration de l’artiste Alain De Clerck et des deux architectes de l’esplanade, Aloys Beguin et Brigitte Massart. Pour nos deux architectes c’est en quelque sorte la cerise sur le gâteau de ‘leur’ Esplanade, pour laquelle ils ont aussi conçu la Méridienne : gravé dans un bandeau d’inox un poème deSavitzkaya évoque les remparts, les charbonnages, les luttes et la multi culturalité. 
Dans la rue Hors Château nous faisons un petit crochet par la Cour Saint-Antoine, un mélange de constructions neuves et 17e et 18e siècles, rénové par Charles Vandenhove en 1979. La sculpture-fontaine Tikal d’inspiration Maya est de la main d’Anne et Patrick Poirier. Vandenhove est un de nos architectes les plus intéressants. En 1945, il commence ses études à Saint-Luc à Liège puis à La Cambre, avec Victor Bourgeois qui va beaucoup influencer son travail. Il rencontre entre autres Le Corbusier. Il aime mêle l’architecture classique à l’architecture moderne, avec beaucoup de respect pour l’histoire du bâtiment comme pour l'Hôtel Torrentius ou le  Balloir, en Outremeuse, que l’on voit de l’Esplanade. (voir mon blog). Le CHU de Sart-Tilman, avec sa verrière colossale qui couvre le hall d’accueil déjà classée par l’administration du Patrimoine en 1994, c’est lui. Au cours de sa longue carrière il réunit une importante collection d’œuvres d'art. En 2012 Liège apprend que le Musée et l’Université de Gand accueilleront ces collections. Le conseiller communal Pierre Gilissen interpelle le Collège : « vous préférez agir comme pour le CIAC : tout dans les briques et on verra après pour savoir comment gérer et sur base de quelle politique culturelle ! Brillant résultat ! ». Vandenhove ne s’est jamais expliqué sur ses problèmes avec Liège, mais Gilissen tient certainement un bout de la vérité.
impasse de l'ange photos-de-liege.skynetblogs.be 
Les impasses de la rue Hors Château sont très pittoresques. Cela ne doit  pas nous faire oublier qu’elles datent de la révolution industrielle: les bourgeois faisaient construire des logements pour les ouvriers à l’arrière de leurs maisons de maître.
Les 374 marches de la Montagne de Bueren réfèrent à Vincent de Bueren, leader des six cent Franchimontois. En 1468 celui-ci a essayé  de capturer le duc de Bourgogne à Sainte-Walburge, où était établi son campement. Mais ce n’est pas par ces ‘degrés’ que les Franchimontois sont partis à l’assaut. Les escaliers ont été créés en 1875, pour que les 1.200 militaires casernés à la Citadelle ne descendent plus en ville par Pierreuse.
La Fontaine Saint-Jean Baptiste s’appelait au XIVe siècle fontaine Pisseroule. Jusqu'en 1667, la fontaine n'avait à son sommet qu'une espèce de rocher. C'est à ce moment que l'on plaça sur celui-ci le groupe en bronze de SAINT-JEAN BAPTISTE, une des premières œuvres de Jean Delcour. La statue évoque le repos d’Hercule, plutôt qu’un St-Jean décharnée sortant du désert. Mais elle est belle. Cette fontaine était alimentée en eau par l’araine de arainiers’ une redevance sous forme de pourcentage de leur production. Et ces areiniers se faisaient encore payer pour la fourniture d’eau potable à partir de ces areines. Richonfontaine passe sous la citadelle et aurait des bifurcations jusqu’à Vottem. Elle serait coupée par le tunnel de chemin de fer. A 113 m de l’oeil se trouve un bassin avec un tuyau de plomb de 19 cm de diamètre pour porter l’eau au bassin de distribution construit dans le socle de la fontaine qui est donc reconnectée à l’areine Richonfontaine, dont on peut voir l’œil  rue Mère-Dieu, un peu plus loin. Une areine désigne une galerie creusée pour évacuer l’eau des houillières. L’areine de Richonfontaine (1244) était une areine ‘franche’, fournissant de l’eau potable à diverses fontaines de la ville, dont celle de Jean Baptiste. Elle était protégée par une législation complexe. Les exploitants de mines payaient aux ‘

La gare Liège Palais

La statue « la Patrie protégeant ses enfants » au sommet des degrés des Dentellières qui relient la rue du Palais et la rue Pierreuse est une oeuvre du statuaire liégeois Oscar Berchmans (1869-1950). Il est dédié à Georges Montefiore-Levi (1832-1906), ingénieur des mines de l'université de Liège, industriel, homme
politique et grand mécène. Le monument qui le portait a terminé dans  le container des encombrants, lors des incompréhensibles destructions de la fin des années 1970. Retrouvée dans un dépôt et restaurée en 1995, la statue a été exposée dans la cour de échevinat de l'Environnement avant de retrouver +- son empmlacement d’origine.
Nous montons sur la dalle qui doit acceuillir si tout va bien notre gare Liège Palais, qui est en fait notre gare centrale. La SNCB a dépensé un budget pharaonique pour la nouvelle gare des Guillemins (la gare Calatrava ). On avait budgetisé le dixième de cette somme pour une nouvelle gare Palais. Ce maigre budget a encore été divisé par deux en février 2011 ! Et la date de réalisation est systématiquement postposée.
Rues Salamandre, des Ravets et de Bruxelles photo wittert.ulg.ac
Liège Palais fait partie du chemin de fer de ceinture mise en service le 1er septembre 1877. On a démoli entre le tunnel du Mont Saint-Martin et celui sous Pierreuse, cent quinze maisons. Disparaissent ainsi en partie les rues Fond-Saint-Servais et Salamandre, la rue Table de Pierre, la rue des Ravets, la ruelle Pied de Vache et la rue Dessous le Chernaz.
De la nouvelle passerelle nous avons une belle vue sur un bâtiment néogothique, le Palais Provincial, poussé en 1847 dans le flanc du vénérable Palais des Princes-éveques, construit en 1526 (la façade Louis XIV date de 1734). Le maître d’œuvre Art van Mulkim avait certes construit le chœur de la collégiale Saint-Martin en gothique sévère, et Saint-Jacques en gothique flamboyant. Mais le Palais réunit en lui des réminiscences de l'architecture du xve siècle de la France et de l'architecture Tudor, voir l'Orient. Ca serait en fait le prince Érard de La Marck lui-même qui avait donné ses directives. Toujours est-il que Delsaux n’avait aucune raison d’imposer le gothique pour cette restauration- démolition. En plus, quelques années auparavant, un projet pour démolir cette aile orientale avait été rejeté par l’opinion publique. Le ministre de l’Intérieur Van de Weyer avait été obligé d’organiser un concours gagné par le jeune architecte provincial J-Ch. Delsaux. Delsaux prétendait que «moins la main de l’architecte sera visible, plus il y aura de mérite». Il démolit toute une aile du Palais. Il faut reconnaître néanmoins que cette intervention ‘lourde’ peut passer inaperçue, même en se promenant à l’intérieur…
En France Viollet-le-Duc ‘restaure’ avec la même main lourde Vézelay et Notre Dame. A cette époque les contradiction entre catholiques et libéraux sont vives, et les néogothiques (et Saint-Lucistes) belges s’opposent aux francs maçons, en marquant leur territoire avec des bâtiments néo-gothiques… 
L’Hôtel Torrentius par contre est pour moi un bel exemple de restauration respectueuse par Vandenhove. En descendant vers l’ilôt Saint Michel nous pouvons comparer avec deux restaurations ‘lourdes’
Desoer de Solières photo wallonie.be
contemporaines. L'hôtel Desoër de Solières est du grand architecte liégeois Lambert Lombard (1505-1566). L'architecte Philippe Greisch y a ajouté des éléments modernes en 2001: «Quand on regardait ce bâtiment, avec tout ce qu'il pouvait avoir de retouché, de remanié, de délabré, on était séduit. Mais par quoi? La réponse est simple: les tufeaux ». On comprend qu’à partir de là il se donnait la liberté complète de faire ce qu’il voulait. Ceci dit, il a raison sur le point qu’un vieux bâtiment a été remanié maintes fois. A
natole France constatait qu’un monument ancien est rarement d’un style dans toutes ses parties. « Il a vécu et tant qu’il a vécu, il s’est transformé. Chaque âge l’a marqué de son empreinte. C’est un livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer aucune de ces pages. Elles ne sont pas de la même écriture parce qu’elles ne sont pas de la même main. Il est d’une fausse science et d’un mauvais goût de vouloir la ramener à un même type. Je n’aime pas beaucoup qu’une œuvre du XII° siècle soit exécutée au XIX°. Cela s’appelle un faux ».
Les Degrés de Saint Pierre évoquent la plus vieille collégiale de Liège, vendue comme bien national et démolie en 1811, comme Saint Lambert. Blonden fait en 1860 raser la colline et les fondations des anciens cloîtres pour libérer la vue sur la Palais Provincial de Delsaux.

La statue de Grétry.

photo veroniqueliege
Place de l'Opéra trône la statue d'André Ernest Modeste Grétry.  Grétry commence comme enfant de chœur à l'église Saint-Denis de Liège. Il est ami de Voltaire, mais aussi un des compositeurs préférés de la Reine Marie-Antoinette de qui il obtient une rente royale. Le compositeur perd cette rente avec la Révolution française, ainsi que ses économies englouties  dans une faillite. Ce qui ne l’empêche pas de soutenir cette révolution. Dans une lettre du 4 novembre 1792 à Rouget de Lisle, compositeur de la Marseillaise, Grétry écrit: « bonjour, mon Brave, revenez m’embrasser, soyez tout couvert de gloire, un de ces jours, mon Pays de Liège sera françois, j’en suis enchanté, j’en suis tout fier ».
Son air ‘La Victoire est à nous’ est chanté lors de l’entrée à Moscou en 1812. Napoléon le décora chevalier de la Légion d'honneur en 1802. Son corps repose au Père-Lachaise, et la statue Place de l'Opéra renferme une urne avec le cœur du compositeur, ce qui était l’usage à cette époque.

Rue de La Populaire, place Verte et le suffrage universel

Vers 1900 « la Populaire », place Verte, est le siège du Parti Ouvrier Belge (POB, dissout en 1940 par son président Henri de Man et reconstitué comme PSB, Parti Socialiste Belge après 1945 ; ensuite PS tout court). Cet immeuble est un ancien hôtel des Méan construit en 1662 (comme Crowne Plaza un peu plus haut). Il devient Maison du Peuple en 1895 : la Parti Ouvrier s’installe dans l’hôtel d’une des familles les plus en vue de l’ancien Régime. François-Antoine-Marie-Constantin de Méan est « élu » prince-évêque en 1792, protégé par les baïonnettes autrichiennes. Hélas pour lui, la révolution gronde et il ne gardera ce titre que deux ans ! Qu'à cela ne tienne, il est choisi par le roi Guillaume de Hollande comme nouvel archevêque de Malines en 1816. Décédé en 1831, il aura donc été le dernier prince-évêque de Liège et le premier archevêque de la Belgique indépendante.
«La Populaire » a été  détruit en 1977.  Dans l’ilôt Saint Michel une rue a été baptisée de ce nom. La façade a été sauvée et Raoul Hedebouw (conseiller PTB+) a soutenu lors du conseil communal du 25 mars 2013 « le projet de reconstruire au quartier Léopold la prestigieuse façade historique de la maison du peuple de Liège, nommée la ‘Populaire ‘ ». Tout compte fait, en tant qu’héritier de la Première Internationale, il pourrait réoccuper le bâtiment.
Le 3 juin 1912 il y a une émeute à Liège suite à la défaite du cartel libéral-socialiste aux législatives. Vers 21 h, on entend plusieurs coups de feu. Les dirigeants de la Populaire font entrer les manifestants pour les mettre à l’abri. Les gendarmes mitraillent l’intérieur du café, tuant 3 personnes et en blessant une vingtaine d’autres. Le Conseil Général du POB lance un appel au calme mais doit s’engager à organiser en 1913 une grève générale "et pacifique" pour le suffrage universel. Cette grève aboutit à un compromis. Il faudra attendre la fin de la première guerre mondiale pour que le suffrage universel soit adopté.

La cathédrale Saint Lambert démontée par les révolutionnaires liégeois en 1792

Sur la dalle de la Place Saint-Lambert, la trace la plus spectaculaire d’une époque franchement révolutionnaire est le néant: la cathédrale Saint Lambert, une des plus grandes de l’occident, a été démolie par les révolutionnaires liégeois en 1792 comme symbole de la tyrannie de l’Ancien Régime. Pour l’historien français Michel Vovelle, la place Saint-Lambert est un trou de mémoire. Au BAL, dans l’Ilot Saint Georges, on peut voir les toiles de l’artiste qui a dirigé le « démontage » de cette cathédrale : le peintre Léonard Defrance, qui a peint avec beaucoup de talent la vie dans les ateliers…. 
En octobre 1795, le gros œuvre de la démolition est achevé, mais des monceaux de débris encombrent l’endroit. En 1801 Bonaparte offre à la ville la propriété de l’emplacement de la cathédrale. Un élan aux travaux de déblaiement est encore donné en 1808, lors du second passage de Napoléon à Liège. En 1812, le Conseil municipal compte y aménager une place Napoléon le Grand, mais la défaite de Napoléon arrête ces projets. C’est seulement en 1827 que le Conseil de Régence baptisa officiellement ce lieu. Un siècle et demi plus tard ce n’est pas un trou de mémoire, mais un vrai trou qui se crée pour trente ans, suite à l’abandon d’amener une autoroute par le centre ville…
Jusqu’à cette époque la seule place centrale de Liège est la place du Marché. Depuis, plein d’évènements importants se sont déroulés sur la place Saint Lambert, trop pour énumérer.
C’est de la place Saint-Lambert que part en 1960 la manifestation qui mettra à sac les Guillemins, lors de la grande grève. Et c’est ici aussi que le 12 mars 2003 une manifestation de solidarité avec Cockerill, contre la fermeture de la ligne à chaud, a rassemblé 50.000 personnes. Mais le chœur de la cathédrale saint Lambert a été aussi témoin d’évènements importants, à commencer avec la Mal Saint Martin.

La place Saint-Lambert et le «Grand Yo-Yo» d'Alain De Clerck.

La fontaine a fait l’objet d’une consultation populaire en 1995. 3.000 personnes seulement s'étaient exprimées. C’est peu. Mais 46,7 % avaient opté pour le «Grand Yo-Yo» d'Alain De Clerck.  Le collège échevinal de Liège désigna finalement la deuxième classée, Halinka Jakubowska  (21,2 % des voix), comme lauréate. En guise de prix de consolation, un prototype 1/3 d'EVE 171 (son Yo-Yo) a été installé en 2013 place de l'Eglise à Sainte-Marguerite, à l’occasion des Journées du Patrimoine.
Alain De Clerck http://www.liege.biz/alaindeclerck/  est un artiste engagé que nous retrouverons un peu plus loin, rue Féronstrée, avec son S.P.A.C., Sculpture Publique d’Aide Culturelle.

La Place du Marché et le perron

Depuis des siècles, le Perron et la Place du marché ont été le cœur politique de la ville. On pourrait donc y rattacher des tas d’évènements historiques. Nous nous limiterons aux Hédroits qui le 30 juin 1407 y ont exécuté des fidèles du prince évêque Jean de Bavière, après avoir proclamé sa déchéance le 18 mars. Comme l’écrit G. Kurth: « avec l’épée ils ont écrit un nouveau droit.» Leur révolte avait commencé en 1395 à Seraing. En 1408, poussé à bout, l’éveque appelle à l’aide son frère, comte de Hainaut, et Jean sans Peur, duc de Bourgogne. La bataille d’Othée est véritable boucherie. Le duc de Bourgogne y gagne le titre de « Jean sans Peur ». Soixante ans plus tard, son petit-fils Charles le Téméraire mettra la Cité ardente à sac ! Le prince évêque Jean de Bavière, qui n'avait pas assisté à la bataille, y gagne le surnom de «Jean sans Pitié». Il ne l’a pas volé : il arriva le lendemain de Maastricht lorsqu’on découvrit quelques Hédroits sur la plaine jonchée de cadavres: il les fit pendre ou écarteler.
Le 5 octobre 1409,  Jean de Spa, chef des Hédroits, est écartelé sur cette Place du Marché, et les quartiers de son corps sont portés par quatre de ses complices hors de la porte Sainte-Walburge où ceux-ci sont également décapités.
On ne saurait passer sous silence l’enlèvement du Perron Le Perron, par Charles le Témérairequi l’installe à Bruges, près de la Bourse, pour témoigner de l'anéantissement de la nation liégeoise. Et pour que nul n'en ignorât, le Téméraire fit graver sur le piédestal
N'ELEVEZ PLUS VOS FRONTS SI HAUTAINS VERS LE CIEL !
PAR MA CHUTE, APPRENEZ QU'IL N'EST RIEN D'ETERNEL
SYMBOLE DE COURAGE ET DE GLOIRE, NAGUERE
JE PROTEGEAIS UN PEUPLE INVINCIBLE A LA GUERRE,
ET J'ATTESTE AUJOURD'HUI, VIL JOUET MEPRISE
QUE CHARLES M'A VAINCU, QUE CHARLES M'A BRISE !
En 1478, après 10 ans d’exil, le Perron est réinstallé à Liège. Les trois Grâces qui le couronnent sont une copie de l’original de Delcour, exécutée par le premier échevin communiste de la culture, l’artiste Paul Renotte dans l’après guerre.
Le 1er Août 1795, « la municipalité liégeoise résolut de mutiler les armoiries de la cité, en leur enlevant la croix, qui était disait-on, fort absurdement plantée sur la pomme de pin ».
Au Palais se forme le 12 novembre 1918 un Soldatenrat sous la conduite d’un certain Manner. Le 22 novembre ce Rat s’éclipse (Bruno Demoulin Liège et le palais p.119).

1983 : les agents communaux sur la « dalle »

Nous continuons par la rue Féronstrée (Ferons : artisants du fer), Au croisement avec la rue Saint Georges la Sculpture Publique d'Aide Culturelle est un genre de « C.P.A.S » qui achète des œuvres à des artistes contemporains vivants. Lorsqu’on introduit de la monnaie dans l’horodateur de cette SPAC, la Flamme de la Culture s’allume au sommet d’un arc métallique. Chaque fois 1 euro est versé par des entreprises partenaires.
En avril 1983 l’îlot Saint Georges devient pendant 3 mois le haut lieu de la mobilisation sociale… La ville de Liège doit faire face à des difficultés financières, elle ne peut plus payer ses agents communaux. Les travailleurs cessent le travail. Le collège ECOLO RPSW (socialiste et wallons progressistes) met un plan d’austérité sur la table. Chaque jour, les agents en lutte se retrouvent sur « la dalle » à l’îlot Saint Georges, pour faire le point sur l’avancée des «négociations». Ce mouvement a laissé des séquelles  indélébiles. Tous les agents seront touchés : pertes de postes, pertes d’emploi mais aussi pertes salariales, privatisations de certains services ou mise en intercommunale.
En 1981, Liège avait 7914 agents ; en 2008, il en restait 3043. Il n’y a que 44% d’agents nommés en 2008 contre 84% en 1981.  Le rattrapage salarial est loin d’être rétabli, les sous-statuts  sont légions et les problèmes financiers ne sont pas aux oubliettes… Peut-être reverra-t-on les agents communaux « sur la  dalle »?

Les principautaires’ de Mady Andrien

A la Place Saint Barth, la statue ‘les principautaires’ de Mady Andrien, en acier Cor-Ten. payée par Cockerill Sambre. Pour Philippe Delaunois, administrateur délégué de Cockerill, traduction principautaire du thème biblique de David et de Goliath, défi des petits aux grands. L’échevin Michel Firket parlait lors de l’inauguration en 1992 de l'esprit liégeois, de la belle vitalité qui survit aux épreuves s'appuyant sur un courage qui toujours se dissimule sous les apparences d'une insouciance quelque peu frondeuse. Pour le journaliste du Soir, chacun se mettra à comprendre l'oeuvre à sa manière. Mais sans doute sans s'éloigner beaucoup de l'hommage au peuple et à ses luttes pour la liberté
De la même artiste, il y a Place de la Bergerie à Seraing, un monument pour le syndicaliste René Piron, et à Wandre un pour Robert Gillon.
Le palais Curtius du XVIIe siècle du richissime munitionnaire liégeois Jean de Corte abrite aujourd’hui le complexe muséal le « Grand Curtius ». Au XIII e siècle déjà se trouvait dans l'ancienne porte Saint-Léonard une prison. Le fronton de cette porte est dans la galerie lapidaire de Curtius (en visite libre). Un héros de la Révolution liégeoise, François-Léonard Duperron, y est enfermé par le prince-évêque Constantin de Hoensbroeck surnommé le ‘bourreau roux’. Duperron est libéré par le peuple  en 1792, dès avant l'entrée des Français à Liège.

Esplanade Saint Léonard

Au dessus de l’Esplanade, la citadelle est construite après la défaite des Grignoux, en 1650. La citadelle n’a pas de bastions vers la campagne – contre l’ennemi extérieur- tous les bastions sont tournés vers la ville, donc contre l’ennemi intérieur. En 1676 les troupes de Louis XIV font sauter le fort lors de leur retraite, au grand contentement du peuple. Lors du retour du Prince Evêque en 1684 son premier souci est de redresser la citadelle « pour permettre aux bon citoyens de dormir en paix et empêcher les débordements des autres ».
En 1709 les Provinces-Unies obtiennent dans le premier traité de la Barrière le droit d’occuper la citadelle. Le prince-évêque veut ‘mettre la cité à l’abri des troubles auxquels elle serait exposé si l’on ne pouvait, par ce moyen, contenir la populace dans le devoir’ et obtient en 1717 que la Citadelle lui sera restitué « dans l’état où elle était, avant la dernière guerre, du côté de la ville, mais les ouvrages du côté de la campagne seront démolis »  En 1974 on détruit les bastions vers la campagne pour  la construction de l'hôpital de la Citadelle. La citadelle se retrouve donc aujourd’hui dans un état de départ, pour mater la ville…
Eugène SAVITZKAYA  est l’auteur de la bande de texte sur l'esplanade. Quelques extraits : « Allez comme vous voulez sur le fil de l’ancienne muraille de la ville étendue à tous ses habitants morts, vivants et à venir, émigrants de toujours et nouveaux migrants…».
Et nous restons dans la grande littérature : au pied des coteaux, une phrase de Lorca: "Dans le drapeau de la liberté, j'ai brodé le plus grand amour de ma vie".  Un projet  du «Collectif Génération Lorca», en collaboration avec l’artiste Alain De Clerck et les deux architectes de l’esplanade, Aloys Beguin et Brigitte Massart. Pour nos deux architectes c’est la cerise sur le gâteau de ‘leur’ Esplanade, pour laquelle ils ont aussi conçu les poubelles et la Méridienne avec le poème de Savitzkaya.

Conclusion

Nous avons parcouru ainsi sur un bon kilomètre un millénaire de luttes et de révoltes. On pourrait se demander : tout ça pour ça ? Je vous livre un bout de réponse, cueilli dans une préface à l’édition allemande de 1883 du manifeste du Parti communiste :
«Toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes dominantes, aux différentes étapes de leur développement social; mais cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes; cette idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx ».

Sites intéressants

A part les hyperliens partout dans le texte, je conseille les sites suivants:
http://liege-belle-epoque.wifeo.com/place-du-marche.php


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