mardi 11 février 2014

La Bataille de Vottem de 1346 : notre bataille des Eperons d’Or

En 2013 Liège a commémoré le 700° anniversaire du « Mal Saint Martin ». Le 3 août 1312 le peuple a incendié la collégiale de Saint Martin où 200 nobles s’étaient barricadés. Les nobles s’étaient repliés sur Saint Martin parce que les portes de la ville étaient bloquées par  les maraîchers de Vottem et les houilleurs de Sainte-Marguerite.  Mais si le Mal Saint Martin, c’est les Matines brugeoises, Vottem a eu sa bataille des Eperons d’or, et cela à deux reprises ! En 1307 le prince évêque Thibaut de Bar doit fuir à Maastricht, et cite les chefs des révoltés à Vottem. En 1346 rebelote avec Englebert De la Marck. Et, à deux reprises, les princes se font battre par les milices !

Le Perron  de Vottem au centre d’une bataille en 1307

A Liège le perron était à l’époque le symbole du pouvoir de justice, le pouvoir temporel, du prince-évêque. A Vottem se trouvait un Perron de « dépannage », quand le Perron Place du Marché était inaccessible au prince évêque. L’historien Claude Gaier le situe à l’angle de la vieille voie de Tongres et l’actuelle rue des Neuf Journaux. D'ailleurs, le meilleur texte sur La Bataille de Vottem est de sa main, dans 'Armes et combats dans l’univers médiéval' TI (De Boeck 1995p.27-37).
Au début du siècle suivant Jean d'Outremeuse témoigne encore de l’existence de ce Perron à Vottem.
Tout ça remonte à 1254, année où Henri deDinant devient le premier bourgmestre liégeois nommé par un suffrage vraiment populaire. Il organise les milices populaires par vinâves, des compagnies de vingt personnes, commandées par des vingteniers. Quelques années plus tard, il est prêt pour la confrontation avec le prince. Le prince s’était plaint au Pape de ce que les bourgeois de Liège avaient institué des compagnies (Cart. de Saint-Trond, t. I) et excommunie les Liégeois. En 1255, le prince arrive avec l’aide du duc de Brabant, du comte de Gueldre, du comte de Juliers et du comte de Looz d’imposer la paix de Bierset. Par prudence, le Prince y avait prévu le droit d'ouvrir un plaid à Vottem, quand la Cité était trop dangereuse pour lui.
Quand un demi siècle plus tard, en 1307,  le prince évêque Thibaut de Bar doit fuir à Maastricht, devant la pression du peuple, il cite donc les chefs des révoltés à Vottem. Le peuple en armes occupe le lieu avant l'arrivée du prince. Le prince n’ose pas lancer le combat et doit signer la paix à Seraing.

La Bataille de Vottem de 1346 : notre bataille des Eperons d’Or de 1302

En 1346 le prince évêque Englebert De la Marck croit que le rapport des forces a changé. Il cite de nouveau les citains à Vottem. Le peeuple répond en envoyant 3000 miliciens qui se retranchent à Vottem, près du Perron. 19 juillet 1346. Face à eux, 4000 cavaliers, dont le roi de Bohème, le roi des Romains, le comte de Looz, le marquis de Juliers et j’en passe. Devant la détermination des milices liégeoises, la brillante armée des princes se débande. Claude Gaier compare cette victoire inattendue de la piétaille sur la chevalerie à la bataille des Eperons d’Or des flamands à Courtrai en 1302.
Cette bataille de Vottem est aussi une rupture par rapport au Mal Saint Martin en 1312. Là, les chanoines du Chapitre de Saint Lambert s’étaient retrouvés à côté des ‘Petits’, contre les nobles. Cette alliance était conjoncturelle, facilitée en plus par le vide de pouvoir après la mort du prince Thibaut de Bar. A l’époque, c’était le prévôt du chapitre de Saint-Lambert qui assume la régence.
A Vottem par contre les milices des métiers se retrouvent face au Prince: c’est clairement le beau côté contre le mauvais  côté. Marx : « La production féodale aussi avait deux éléments antagonistes, qu'on désigne également sous le nom de beau côté et de mauvais  côté de la féodalité, sans considérer que c’est toujours le mauvais côté qui finit par l'emporter sur le côté beau. C'est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l'histoire en constituant la lutte. Ainsi, pour bien juger la production féodale, il faut la considérer comme un mode de production fondé sur l'antagonisme. Il faut montrer les forces productives se développaient en même temps que l'antagonisme des classes, comment l'une des classes, le mauvais côté, allait toujours croissant, jusqu'à ce que les conditions matérielles de son émancipation fussent arrivées au point de maturité. » (Misère de la philosophie. Réponse à la Philosophie de la Misère de M. Proudhon)
Henri Pirenne aussi – contemporain de Marx - interprète l'histoire politique et sociale liégeoise en termes de luttes de classes. Dans le Mal Saint Martin il voit les Petits qui par l’intermédiaire des corporations de métiers s’imposent face aux Grands, aux patriciens des lignages. A l’époque du Mal Saint Martin, ces corporations de métier sont un phénomène assez récent : dès 1237, il existait une corporation de foulons et de tondeurs à Saint-Trond; en 1255, les batteurs de Dinant reçurent un règlement. Partout en Europe, les métiers – le ‘mauvais côté’ - s’affirmaient face aux nobles et au clergé. En 1297, le prince évêque avait du autoriser le regroupement des travailleurs en corps de métier.
Palerme Vêpres siciliennes
En Sicile, le 31 mars 1282, les cloches de Palerme avaient sonné les Vêpres Siciliennes. A Bruges en 1302 on a eu les Matines. Les mouvements du Moerlemaaie et du Cockerule avaient déjà secoué Bruges en 1280. Tournai a connu sa rébellion en 1279-1281, Saint Omer en 1280-1283, Gand en 1280. Des troubles urbains s’étaient produits  à Provins en 1279, à Rouen en 1281 et 1292, à Arras en 1280, à Laon en 1295, à Calais en 1298, à Saint Quentin en 1293 et 1299, à Magdebourg en 1301, à Augsburg et Trèves en 1303, Spire en 1304, Strasbourg et Brême en 1308, Ulm en 1327, Mayence et Strasbourg en 1332 (P. Boucheron et D. Menjot, La Ville médiévale, Seuil 2011 p338).
Cette montée en puissance est facilitée et nourrie par les disputes féodales stériles entre les familles nobles ; disputes qui n’ont rien à envier aux vendettas siciliennes.  Dans la principauté les Awans et Waroux se sont entretués pendant trente-huit ans, de 1297 à 1935. Au moment où la paix est signée entre les deux clans, trente mille hommes ont perdu la vie, et la noblesse a perdu une bonne partie de son pouvoir. En 1384, les "Grands" renonceront à tout pouvoir politique, laissant au peuple le droit de choisir tous les membres du conseil de la Cité.

Le pouvoir central s’appuie sur les villes pour affaiblir la noblesse

D’une manière générale, le pouvoir central s’appuie sur les villes pour affaiblir cette noblesse féodale. En France les rois établissent ainsi leur monarchie absolue. Mais Liège appartient au Saint Empire Romain Germanique où le pouvoir centralisé – l’Empire - est faible. Pourtant, l’Empire germanique avait un système
assez original d'Église impériale, la Reichskirche, dont Notger avait été un membre-fondateur. "Inventé" à Liège, ce système transforme l'évêque en véritable comte-fonctionnaire au service de l'empereur-roi. Théoriquement, l'empereur gardait à sa disposition des ressources très considérables, qui ne risquaient jamais de lui échapper puisque les évêques, célibataires de par leur fonction même, ne pouvaient les transmettre à d'éventuels héritiers.
Mais la désignation des princes-évêques n’échappe pas aux  querelles féodales, d’autant plus qu’il s’agissait formellement d’une élection. Pas par le peuple, bien sûr, mais par le Chapitre Saint Lambert.  Cela faisait soixante chanoines à acheter. C’est beaucoup d’argent, même pour un Empereur. Les ducs et princes germaniques essayent de placer leurs enfants dans les évêchés, contre le candidat de l’empereur.
Dans la principauté de Liège, dans le quart de siècle précédant le Mal Saint Martin, le peuple avait vu ainsi cinq évêques se succéder sur le trône de Saint Lambert. En 1288 le prince évêque Jean de Flandre avait été  enlevé pendant une partie de chasse et emprisonné pendant cinq mois. Il avait été libéré après paiement
d'une rançon. Déstabilisé, il avait confié la charge de la principauté à son père Guy de Dampierre, comte de Flandre et comte de Namur. Il meurt en 1291. L’interrègne dure quatre ans, suite à la mésentente au sein du Chapitre qui reflète une mésentente entre la maison d'Avesnes et la maison de Dampierre. La maison d'Avesnes joue la carte de la France ; la maison de Dampierre mise sur l’Empire (G. Xhayet p 423). Il faut une intervention du pape en personne pour clore cet interrègne : Boniface VII nomme en 1296 Hugues de Chalons comme prince évêque. C’est dans ce contexte que celui-ci doit autoriser les travailleurs à se grouper en corps de métiers en 1297. Et c’est dans le même contexte que nous verrons une alliance Chapitre – métiers en 1312.
Dans les années précédant le Mal Saint Martin, les nobles avaient essayé de restaurer leur pouvoir. Suite à un appel des nobles au pape, en 1301, celui-ci avait enlevé l'évêché à de Chalons et l’avait remplacé par Thibaut de Bar qui avait essayé de récupérer le terrain perdu avec le soutien  des Grands.

17 août 1307 : La première bataille de Vottem et la paix à Seraing

D’un côté donc les princes-évêques doivent faire des concessions aux métiers, pour briser le pouvoir des nobles. D’un autre ils ont besoin du soutien des nobles contre les métiers. En 1307 Thibaut de Bar fuit à Maastricht. Il s’assure du soutien du duc de Brabant et du comte de Looz, et cite les chefs des révoltés à Vottem, le 17 août 1307, ne pouvant siéger à Liège. Mais le peuple en armes occupe Vottem avant l'arrivée du prince et de sa cour de justice. Le prince renonça à tout combat et doit accepter le 19 août 1307 dans la paix à Seraing les privilèges qui leur avaient été accordés.
Lors du conflit qui mènera au Mal Saint Martin, le Chapitre de Saint Lambert s’appuie sur les  métiers contre les nobles. Quand en 1312 Thibaut de Bar  meurt, le prévôt  du chapitre de Saint-Lambert, Arnold de Blankenheim, assume la régence. Celui-ci joue la carte des métiers pour établir son autorité. Il fait exécuter
promptement trois hommes d'armes du lignage des Waroux (Awans et Waroux s’entretuaient depuis 1297). Les Grands (= nobles) envoient le comte de Looz battre le rappel de ses vassaux. Dans la ville les nobles projettent d’aller brûler la halle des mangons. Arrivés à la «manghenie », ils la trouvent gardée de toutes parts. Les Grands se replient sur le Marché, lorsqu’à la pointe du jour Blankenheim sort de la Cathédrale à la tête de ses chanoines, armés de pied en cap pour fondre sur les nobles. Les Grands, jugeant la position intenable, se décident à gagner les hauteurs de Publémont, où ils espèrent rencontrer bientôt les troupes du comte de Looz. Ils se jettent dans l'église de Saint-Martin et s'y barricadent de leur mieux. Mais rien ne peut arrêter le peuple en délire: l'église est entourée de monceaux de paille et de bois sec: bientôt un vaste brasier consume le temple et tous ceux qu'il renferme. Quand le comte de Looz arriva aux portes de la Cité, le 4 août au matin, l'aristocratie liégeoise était détruite.
Adolphe de la Marck, qui succède à Thibaut, se limite à faire payer la reconstruction de l’église et termine l’affaire par la paix de Fexhe en 1316. C’est selon Wikipedia « le document le plus célèbre de l’histoire du Pays de Liège où elle prend la même place que la Magna Carta dans l’histoire d'Angleterre ».  

1346 : la seconde Bataille de Vottem

Si Adolphe de la Marck se montre conciliant, c’est par nécessité. Le pouvoir d’état féodal était basé sur l’ost, ce service militaire que les vassaux – ban et arrière-ban - devaient à leur suzerain. Après le massacre de la fleur de la noblesse lors du Mal Saint Martin, ce pouvoir de « ban » ne pèse plus bien lourd. D’autant plus que les nobles continuent de s’entretuer. Le 25 août 1325 par exemple, lors de l’affrontement de Dommartin entre 350 chevaliers du côté Waroux et 270 chevaliers côté Awans, 65 nobles trouvent la mort.
Pendant toute cette période, le seul recours pour le prince évêque est l’aide militaire à l’Empire Germanique. 
Tombeau d'Englebert de la Marck
Mais l’Empire est déchiré de contradictions profondes. Englebert De la Marck,
neveu de son prédécesseur,  doit attendre l’avènement au pouvoir de l’empereur Charles IV en 1346 pour remettre les métiers à leur place. Il obtient enfin l’aide de l’armée impériale et cite, comme en 1307, les métiers au Perron de Vottem. Les métiers liégeois confient le commandement à Raes de Waroux et à Berthold d'Ockier. L'armée liégeoise alla prendre position à Vottem, près du Perron, et s'y retrancha au moyen de fossés et de palissades (C. de Borman : Les Echevins de la souveraine justice de Liège  Imprimerie L. Grandmont-Donders,  T. I., pp. 142 et suiv. Liège, 1892).
Face à eux 4000 cavaliers, dont le roi de Bohème, le roi des Romains, le comte de Looz, le marquis de Juliers et j’en passe. C’est "la plus formidable cavalerie qui eut à cette époque foulé le sol de la ‘patria’ : plus que le roi d’Angleterre en avait pour attaquer la France !" (C. Gaier, Armes et combat dans l’univers médiéval II, éd. De Boeck, p.81).
« L'évêque s'avançait vers le Perron pour procéder aux formalités du jugement ; mais exposés aux traits qui partaient du camp ennemi, menacés d'être lapidés par le jet des machines de guerre, ils durent se retirer et allèrent s'abriter derrière un moulin à vent, situé hors des limites de la franchise. Bientôt on en vint aux mains. Toute la tactique de l'armée liégeoise, exclusivement composée de fantassins, consistait à rester en rangs serrés et à opposer un mur de lances et de piques aux charges de la cavalerie ennemie ; en même temps celle-ci était accablée par la grêle de projectiles qui partaient du camp retranché. Voyant que les efforts de la cavalerie venaient échouer contre l'invincible discipline des milices urbaines, beaucoup de chevaliers mettent pied à terre et engagent la lutte corps à corps. La brillante armée des princes se débande et fuit honteusement » (C. de Borman : Les Echevins de la souveraine justice de Liège  Imprimerie L. Grandmont-Donders,  T. I., pp. 142 et suiv. Liège, 1892).
Claude Gaier compare à juste titre cette victoire inattendue de la piétaille sur la chevalerie à la Bataille de Vottem à la bataille des Eperons d’Or des flamands à Courtrai en 1302 et la victoire des archers anglais à
Crécy - wikipedia
Crécy en 1346.
Un an plus tard  l'évêque avait de nouveau réuni une armée formidable, dont ses anciens alliés fournissaient le principal contingent. Un de ses alliés, le seigneur d'Argenteau, ravage Hermalle, Heur-le-Romain, Aaz et Haccourt. Les milices de Liège mettent le siège devant Argenteau, firent crouler le château au moyen d'une mine et le démolirent de fond en comble. Enhardies par ce succès, elles marchèrent résolument au devant de l'évêque.  Ils acceptent le combat en rase campagne et se font battre à plate couture à Tourine. Huit jours après, la paix de Waroux leur impose un lourd tribut.
Mais cette défaite n’arrête pas le cours de l’histoire. Quelques décennies plus tard, en 1384, les "Grands" renoncent à tout pouvoir politique, laissant au peuple le droit de choisir tous les membres du conseil de la Cité.

Voilà pourquoi mon historique des révoltes de Herstal commence en 1307, tout en sachant que c’est le hasard de la fusion des communes de 1977 qui a réuni Herstal à Vottem. Il est clair que ces deux batailles du XIII° siècle sont intimement liées à l’histoire de la cité de Liège, beaucoup plus qu’à celle de la Seigneurie de Herstal.



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