vendredi 3 janvier 2014

Le palais carolingien de Herstal : aucune trace matérielle indubitable.

Palais (présumé) à Aix-la-Chapelle
Herstal a alloué 50 000 euros pour une scénographie d’un espace Charlemagne, avec comme fil conducteur le palais carolingien de Herstal. Cette somme financera du matériel multimédia et d’infographie. L’inauguration est pour le 21 février 2014.

La présence impériale à Herstal n’a laissé aucune trace matérielle indubitable.

Palais Charlemagne Attigny
Ce n’est pas la première fois que Herstal s’intéresse à ce ‘palais’. Il y a eu notamment en 1972, à l’occasion de la rénovation de notre petit musée, une exposition ‘Herstal avant l’an mil’, avec un beau catalogue bien fait.
André Joris, prof à l’Ulg, a publié beaucoup sur le ‘palais carolingien de Herstal', notamment dans le N°1 des ‘DocumentsHerstaliens’ de 1973. Ce texte avait fait l’objet  d’une intervention à un colloque franco-allemand en 1973. Joris nous avertit directement : « La notion de palais ne doit pas nous égarer car à  l’époque le palais est surtout une exploitation domaniale où  le prince réside. Il s’agit donc plus d’une grande ferme fortifiée que d’une sorte de Versailles sur Meuse. En dehors des documents qui en conservent le témoignage, la présence royale et impériale à Herstal n’a laissé aucune trace matérielle indubitable. Aucune fouille n’a pu confirmer ou infirmer cette hypothèse ».
Le chercheur Karl Ferdinand Werner a mis sur fiches tous les séjours des rois carolingiens jusqu'au XIe siècle. Un ensemble d'environ 10 000 séjours royaux donne 1000 localités de séjour, dont 500 ne se trouvent mentionnées qu'une seule fois. Une centaine seulement de lieux de séjour sont fréquemment mentionnés. Les conditions économiques n’étaient pas mûres pour nourrir une cour centralisée. Les rois carolingiens allaient donc se nourrir sur place. Ils avaient des dizaines de domaines dont la gestion est définie dans le capitulaire « De Vilis ». Ces domaines s’appelaient fisc. D’où nos fiscards aujourd’hui…

Une cour itinérante de fisc en fisc

Annapes (fiction)
C’est ainsi que l'inventaire du fisc d’Annappes  mentionne des milliers de muids d'épeautre et d'orge, des centaines de muids d'avoine, de seigle, de froment, quantité de fèves et de poids ; 1005 porcs salés, 5025 livres de fromages, de la bière, 1250 muids de vin , 1150 moutons, béliers, brebis et agneaux, des centaines de chevaux, ânes et mulets, des centaines de porcs, de chèvres et de vaches, 50 ruches d'abeilles, des oies, des canards et des paons. Un haras fournissait la cavalerie impériale. Voici la composition de son cheptel en 799 : 51 juments, 3 étalons, 10 poulains, 2 ânes,  16 bœufs, 50 vaches, 20 génisses, 3 taureaux, 38 veaux ; 260 porcs, 100 porcelets, 5 verrats ; 150 brebis, 120 moutons, 200 agneaux ; 30 chèvres, 3 boucs, 30 chevreaux; 30 oies, 80 poulets, 22 paons. La royauté est donc nomade. Elle se déplace d´un fisc à l‘palais’ n’évoquait pas un bâtiment, mais l’endroit où le roi exerçait son pouvoir. Ce n'est pas le bâtiment qui semble important, mais les hommes qui y habitent et qui forment l'entourage permanent du prince. La notion de palatium dans la tradition romaine pouvait designer, dune part, les lieux du gouvernement princier et, d'autre part, le centre institutionnalise du pouvoir qui accompagnait le roi itinérant. Autrement dit, il y avait un palatium, mais aussi des palatia particuliers diffuses dans le royaume. Le mot ‘cour’, ‘Curtis' en latin, signifie primitivement un enclos, mais aussi un groupe d'hommes ou des animaux, en général, pour ainsi dire ‘enclos’, comme par exemple dans le cadre militaire de la ‘cohorte’. Les évêques rassembles ä Quierzy disent : « il revient au roi d'avoir toujours les moyens de vivre décemment et de tenir son rang avec sa domesticus cortis et de recevoir les délégations qui viennent ä son palatium ».
Palais Tribur
´autre et consomme sur place les produits du domaine. L´Empire est un vaste itinéraire. A l’époque, le terme
En plus, si le palais de Herstal a existé, il y a beaucoup de chances qu’il ait été pillé par les Normands en 881. 

Le ‘palais’ à la Licour : un tissu de traditions qui recèlent sans doute un fond de vérité ?

Cela ne décourage pas notre prof qui conclut : « Force sera donc de recourir à  des méthodes d’investigation moins rigoureuses. C’est la tradition qui localise le ‘palais’ à la place Licour.  Il s’est formé à son sujet un tissu de traditions qui recèlent sans doute un fond de vérité ».
Ingelheim Kaiserpfalz
Quel est ce fond de vérité ? En quoi consistent ces méthodes d’investigation moins rigoureuses ? D’abord André Joris évoque l’origine carolingienne de l’église Notre-Dame de la Licour, même s’il doit reconnaitre que cela se base « sur des observations sommaires et disparates ». En 1914, lors du creusement des fondations d’une chaufferie à la Licour, les terrassiers mirent à jour les assises en maçonnerie qui aurait servi de base à l’ancienne tour. M. Collart-Sacré était intervenu pour sauvegarder deux baies aveuglées superposées, qui auraient pu faire partie du jubé primitif. La fabrique
d’église s’ingénia « à endormir la méfiance de la Commission royale des monuments. A l’intérieur de la nouvelle sacristie on a laissé subsister un coin perdu de maçonnerie masquée par un panneau massif » (cs tii p415).
Cette maçonnerie masqué est probablement le seul témoin du batiment primitif. L’église actuelle est une reconstruction de 1750, après un incendie en 1737. Lors de cette reconstruction on n’a gardé que quatre piliers qui étaient carrés au départ. Pour faire joli, on les a arrondis…
A partir du constat que le patronyme de Notre-Dame est particulièrement en honneur dans les palais de l’époque, notre prof  déduit que « rien n’empêche donc de supposer que cette église est bien l’héritière de ‘oratorium’ du palais carolingien. Les séjours fréquents des souverains postulent l’existence d’une chapelle particulière réservée au service de la cour royale. Dans ce cas, l’église Notre-Dame constituerait un point de répère précieux pour déterminer l’emplacement du palais carolingien ».
Ses ‘méthodes d’investigation moins rigoureuses’ sont pas très sérieuses. Il aurait mieux fait de s’en tenir à sa première conclusion : on n’a de ce palais aucune trace matérielle indubitable et décelable.

Actum haristalio palatio publicum in dei nomine. Amen

Don à l’abbaye de Fulda Herstal 777 Janvier 7. 
Restent donc les capitulaires. Herstal est cité dans un tas de documents carolingiens. Il s’agit ici de documents émis à Herstal, qui se terminent par la phrase  ‘actum haristalio palatio publicum in dei nomine. Amen
La seule copie disponible sur internet est un document du Codex Eberhardi, une liste récapitulative (cartulaire) des différents titres de propriété du monastère de Fulda. Vers 1150 le moine Eberhard fait des copies des actes dont certains avaient 350 ans. Le monastère se trouvait dans un état ​​économique désolé. Son objectif est de récupérer le plus possible de propriétés dont certaines n’avaient même jamais été la propriété de l’abbaye. Il n’hésite pas devant la falsification et la contrefaçon. L’ Eberhardi Codex est «une des plus grandes actions de contrefaçon jamais réalisés dans un atelier unique au Moyen Age" (Vogtherr).
De Vilis chap. LXX
Un des plus grands médiévistes carolingiens de niveau mondial est M. Ganshof qui a fait des recherches très poussées sur les Capitulaires carolingiens. Il commence son étude par un constat de carence : disparition de tous les originaux des capitulaires, absence de copie prise sur des originaux. Par une critique interne très serrée des capitulaires, M. Ganshof montre que, sauf pour quelques actes très importants comme la Divisio Regnorum de 806, les capitulaires ne sont pas l'œuvre de la chancellerie mais de secrétaires qui ont assisté aux délibérations. M. Ganshof estime que les Carolingiens n'ont pas légiféré, au sens étroit du terme. Pour lui, les capitulaires restent avant tout des instruments d'administration très souples (F. L. Ganshof. Recherches sur les Capitulaires. Sirey, Paris,1958, 127 p.)
Ganshof retrouve des indications que les capitulaires ont été transmis sur des feuilles volantes: « ils avaient au cours des temps été écrits ça et là sur de nombreux petits morceaux de parchemin ». Pour Ganshof, le capitulaire n’est que le vestige d’une pratique d’écriture d’importance secondaire, dans un système de législation, d’administration et de communication très largement construit sur l’oral. Cela n’étonnera personne d’apprendre que notre historien a remplacé Henri Pirenne à l’Ugent. Ses thèses sont dans la droite ligne des thèses de Pirenne sur Charlemagne et Mahomet.  Pirenne parle de la régression carolingienne. (voir mon blog).
Le ‘pessimisme’ de Ganshof a été contesté par d’autres historiens intéressants comme le marxiste Eckhardt Müller Mertens de la RDA et Werner, participant  assidu du séminaire de Georges Duby au Collège de France, que je cite en début de ce blog. Je ne vais pas trancher dans ce débat. Mais je suis d’accord avec Ganshof qu’il faut commencer par une critique interne très serrée du texte des capitulaires. Y compris la mention de Herstal. Surtout si on sait qu’après 930 le nom de Herstal  disparut de l’histoire jusqu’en 1096,
époque à laquelle nous retrouvons notre ville comme fief brabançon.  (cs tii p415).
«Le souvenir de la résidence des souverains francs nous parait décelable au début du 13° siècle au plus tard, quand les ducs de Lotharingie (plus tard ducs de Brabant) ont obtenu Herstal en apanage. Ceux-ci s’efforcèrent, après l’an mil, d’accaparer le souvenir de Charlemagne à leur profit. L’historiographie officielle brabançonne associa le trio Pépin – Berthe- Charlemagne à Herstal afin de faire passer le fief pour l’ancienne capitale du duché. La généalogie complaisamment composée vers 1271 par un moine de l’abbaye d’Affighem n’affirme-t-elle pas que ‘le roi Pépin et la reine Berthe, son épouse, résidèrent à Herstal, jadis célèbre palais des ducs de Lotharingie et de Brabant, dont on dit qu’il fut la capitale du Brabant’ » (A. Joris). Notre moine de l’abbaye d’Affighem n’est probablement pas plus honnête que le moine Eberhard dont le Codex est dans le Guiness comme le top de la  contrefaçon jamais réalisés dans un atelier unique au Moyen Age…Et la mention ‘actum haristalio palatio publicum in dei nomine. Amenne vaut probablement pas plus que le parchemin sur lequel elle a été écrite.

Faire des fouilles pour retrouver des traces du palais carolingien de Herstal ?

Pl. St. Lambert Fouilles 1907 ill. C. Warzée
Je ne sais pas où l’on en est avec cette scénographie d’un espace Charlemagne. Mais on pourrait la construire autour d’une démystification de ce culte Charlemagne. Développer un certain sens d’esprit critique est important et dépasse largement le sujet ‘Charlemagne’.
J’espère surtout que ce texte convaincra tout un chacun de l’inutilité de faire des fouilles pour retrouver des traces du palais carolingien de Herstal. Dans le meilleur des cas on pourrait retrouver une couche de terres noires, une couche de terreau qui sépare presque partout la ville antique de la ville du Moyen Âge. Ces terres noires confirment la thèse de Pirenne d’une rupture violente entre Antiquité et Moyen Âge, avec une reprise de la nature sur l’urbain (jardinage, abandon). On a commencé à faire attention à ces terres noires en 1980, à Londres.   Avant, ces terres noires étaient généralement évacuées à la pelle
Villa Romaine Pl. St. Lambert ill. C. Warzée
mécanique. Depuis que les archéologues sont attentifs à ça, a retrouvé cette couche de dark earth un peu partout, à Tours ou à Lyon
(THÈSE SORBONNE Quentin BORDERIE  octobre 2011 p.29-30). On aurait même retrouvé des couches similaires en dessous de l'esplanade Saint-Léonard (Chronique de l'Archéologie wallonne, 13, Namur, 2006, p. 124-127)
Mais c’est un peu maigre pour rêver d’un  Archéoforum à Herstal autour d’une couche de terreau!  Même si avec la participation active des vers de terre à l’enfouissement des vestiges, nous sommes chez le grand  Darwin qui en a fait l’objet de sa dernière publication en 1881.
Contentons-nous de la pierre sur laquelle Charlemagne s’est assis, derrière notre petit musée. Un tiens vaut mieux que deux ‘tu l’auras’ !
Et mettons un peu plus en avant notre chapelle Orémus. Mais cela fera partie d’un prochain blog. Personne ne nous contestera Pépin de Herstal !

Sources

 http://citeres.univ-tours.fr/doc/lat/pecada/F2_15.pdf Herstal avant l’an mil http://books.google.be/books/about/Herstal_avant_l_an_mil.html?id=0CJMHAAACAAJ&redir_esc=y catalogue de l’exposition, Maison de Lovinfosse, 11 mars-9 avril 1972, Herstal, Commission de la culture du Syndicat d'initiative de la Commune de Herstal, avec le concours de la Fabrique nationale Herstal, 1972 - 107 pages
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1961_num_16_1_421684_t1_0167_0000_3# F. L. Ganshof. Recherches sur les Capitulaires. Sirey, Paris, 1958, 127 p.
http://www.mgh-bibliothek.de/dokumente/a/a119368.pdf PALAIS R OYAUX ET PRINCIERS  AU MOYEN AGE Actes du colloque international au Mans

les 6-7 et 8 octobre 1994

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