dimanche 15 décembre 2013

‘Forces Murales : un art manifeste’

Ce 14 décembre 2013 j’ai guidé une visite à l'exposition «L’affiche communiste» pour la Braise et l’Inem (Institut d’Etudes Marxistes). Me voici avec mon pote Fons Moerenhout (témoin à mon mariage) devant l’affiche dans une des toiles d’une dizaine de m2 réalisées par le groupe Forces Murales à l’occasion du 30° anniversaire du Parti Communiste, au Heysel, en 1951. Le groupe voulait des « fresques portatives, des toiles qui ont comme vocation de voyager de manifestation en manifestation ». Les toiles sont en effet faciles à enrouler, à transporter et à accrocher. Ce qui a permis cinquante ans plus tard à Anne Morelli d’accrocher une de ces toiles dans son expo «Affiches communistes en Belgique».
En 2009 le Musée d’Art Wallon (aujourd’hui Beaux Arts Liège) organisait dans les mêmes locaux une expo “Forces Murales".
Trois mousquetaires, Edmond Dubrunfaut, Roger Somville et Louis Deltour espèrent avec leurs œuvres murales rendre l’art accessible à tous. La peinture de chevalet serait trop conditionnée par les forces du marché. Leur manifeste veut  ‘la création d’un art à placer à la portée de tous’. Dans les années 20 une série de peintres soviétiques avaient essayé de se libérer du ‘chevalet’. Ils créent des "tableaux mouvants", des trains d'agitation couverts de peintures, des tramways d'agitation. Le peintre soviétique Brodski écrit en 1928: "Le nouveau tableau sort de sa prison, des quatre murs du collectionneur et du mécène, dans la vaste arène publique pour se mettre au service des masses populaires. Son rôle ne se limite pas à l'exposition. Il apporte la culture aux masses par des millions de reproductions". A la même époque naît en 1922 au Mexique le "Mouvement Muraliste"
« Les Héros du Mexique » - Fresque de Diego Rivera
avec Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et José Clemente Orozco, sous la houlette du "Syndicat des Peintres, Sculpteurs et Graveurs Révolutionnaires".
C’est dans cette tradition artistique et politique que s’inscrit le groupe Forces murales. Attention : c’est un rapprochement qui a été fait après coup. Somville « connaissait mal l’étonnante aventure picturale des Mexicains Rivera, Orozco et Siqueiros… Octobre 1917 était notre phare. C’était notre soleil, notre suprême raison d’espérer en la victoire mondiale du socialisme. Mais en 1942, qui croyait à l’écrasement du fascisme ? A l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles nous n’étions que quelques-uns à défendre les principes du socialisme, comme nous n’étions que quelques-uns à avoir une foi inébranlable en la victoire du peuple soviétique. Je me rappelle les sourires moqueurs et sceptiques lors de nos plaidoyers en faveur de notre idéal. Les oeuvres de Brecht, d’Erwin Piscator, d’Eisenstein nous apparurent, dès la Libération, comme les prémices les plus remarquables de la véritable avant-garde d’une nouvelle unité. Elles contribuaient à jeter les fondements d’un nouveau réalisme. C’est en 1943 que je rencontrai Edmond Dubrunfaut, qui avait abordé les problèmes de l’art mural et s’intéressait vivement à la tapisserie ».
Tournai saints Piat et Eleuthère
Dubrunfaut découvre dans la cathédrale de Tournai une antique tapisserie dit la vie des saints Piat et Eleuthère. Au XVème siècle, les ateliers de Tournai s'étaient imposés par la qualité de leur production de gobelins. Le premier projet du groupe Forces Murales, créé en 1947, est  le centre de Rénovation de la tapisserie : «la tapisserie a été le compagnon le plus quotidien de l’homme ».  
Mais bien vite le groupe doit se rendre compte que le support ‘tapisserie’ n’échappe pas non plus aux ces forces du marché. Les lissiers de la coopérative atteignent une production moyenne journalière de 5,82 dm2. On peut se faire une idée du prix d’un tapis… La première – et seule - grosse commande de trois cents mètres carrés vient de Spaak, à cette époque
Atelier Dubrunfaut - photo I. Philips
Premier ministre et ministre des Affaires Etrangères, pour les ambassades belges à l’étranger. Somville: « cette commande était le résultat de difficiles tractations entre le Conseil Economique Wallon et le Ministère des Affaires Etrangères : nous donnions du travail à des handicapés professionnels, et nous recevions en échange de cet effort sur le plan social, les 300 mètres carrés de tapisserie murale pour un Centre de Rénovation et une Coopérative de production. Je donnais des cours de dessin et d’histoire de l’art à des ouvriers et des ouvrières âgés de 30 à 60 ans qui n’avaient jamais dessiné, ni bien souvent dépassé le stade des études primaires. Ces lissiers firent un effort merveilleux. Malheureusement, au bout de trois années de luttes, notre Coopérative se trouva confrontée à d’énormes problèmes financiers et fut mise en faillite. Les lissiers avaient reçu leur salaire, mais les trois peintres-cartonniers ‘bénéficiaient’ des déficits accumulés par la Coopérative».
Fresque Somville Palais Justice photo Tchorski
Notre trio se tourne alors vers les fresques, une technique moins coûteuse et plus rapide à exécuter. A cette époque, on ne parle pas encore de tags. Le groupe ne manque pas d’ambition : il veut investir le Palais de Justice de Bruxelles. Il formule explicitement son intention: ‘Forces Murales conçoit de prendre pour sujet les différents modes de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ce qui est d’une audacieuse pertinence dans l’antre de la justice de classe’.
La réalité est un peu en dessous de cette déclaration ambitieuse: on leur laisse un obscur couloir étroit précédant le tribunal de commerce, et on se contenta d’assumer les frais pratiques, couleurs, brosses et le travail des plafonneurs. Et le ministère de la Justice demande de s’en tenir à des thèmes très généraux.
Jusque là, Forces Murales a seulement déplacé le problème. Le groupe se trouve toujours devant le mur des forces du marché.
Forces Murales Heysel - Photo M. Mairlot
Le groupe ne laisse pas tomber les bras. A l’occasion du 30° anniversaire du Parti Communiste, au Heysel, en 1951, il réalise des toiles d’une dizaine de m2 qui retracent l’histoire du mouvement ouvrier en Belgique : un Non à la Guerre inspiré du Guernica de Picasso, la grande grève de 1902 pour le suffrage universel, celle de la FN pour les congés payés en 1936, la résistance. Camille Baillargeon (IHOES) : « ils récoltent les témoignages auprès de vieux syndicalistes et d’anciens ouvriers. Ils se plaçaient ainsi en relais de la mémoire d’un peuple, qui participait ainsi à la genèse de la création de l’œuvre. Chacun d’entre eux tirait, de cette expérience et de traces documentaires des événements à évoquer (coupures de journaux, photographies anciennes, etc.), quelques esquisses. Puis, ils convenaient des expressions les plus fortes d’entre elles et approfondissaient collectivement le projet final qu’ils reportaient sur toile. Leur œuvre ne s’arrêtait pas là. Ces œuvres devenaient la
Louvain 1902- photo IHOES
base de leur création à venir. Présentées au public, elles étaient soumises à leur critique. Militants, ouvriers, jeunes artistes, etc., étaient appelés à donner leur avis à partir duquel les artistes de Forces murales questionnaient la valeur de leur expression ».
Ils élaborent sur cette base une œuvre où l’individualité de chacun s’efface au profit de l’expression commune: une méthode proche des bâtisseurs de cathédrales. Et un charme certain pour le spectateur aujourd’hui, qui peut essayer de retrouver le coup de pinceau de chaque artiste dans ce travail collectif ».
Le groupe voulait des « fresques portatives, des toiles qui ont comme vocation de voyager de manifestation en manifestation ». Les toiles sont en effet faciles à enrouler, à transporter et à accrocher. En 2013 Anne Morelli accroche une de ces toiles dans son expo d’Affiches communistes en Belgique.
Entre 1947 et 1959, le groupe  peint des fresques pour le réfectoire de Ford Motor à Anvers, des maisons communales, écoles et crèches, locaux syndicaux, des lycées, des habitations sociales, des centres culturels un mur extérieur d’un bâtiment de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958. Au métro bruxellois (station
Courbet L'origine du monde
Louise) 250 m2 une décoration murale de Somville renoue avec Gustave Courbet,  élu de la Commune de 1871, qui, partant du constat que le peuple n’avait pas le temps de visiter les musées, appelait déjà les peintres à décorer les gares : « Oui, messieurs, les gares sont déjà les églises du Progrès, et deviendront les temples de l’Art. Entrez dans les salles d’attente ; et en voyant ces admirables locaux vastes, hauts, aérés et pleins de lumière, convenez qu’il suffirait d’y accrocher des tableaux, pour en faire, les plus introuvables des musées ; les seuls où l’Art peut réellement vivre. – Car, là où la foule se porte, là est la vie. » Gustave Courbet, connu aujourd’hui pour son ‘origine du monde’ payera cher son audace. La Commune avait démoli la Colonne Vendôme.  Après sa défaite on fait reconstruire la Colonne aux frais de Courbet ; ses biens furent mis sous séquestre et ses toiles confisquées.
Somville métro Hankar
Somville a fait un bilan très lucide du poids exagéré attribué par le groupe au mur : « Nous avons cru que nous devions avancer par exclusions : que nous devions exclure la peinture à l’huile sous le fallacieux prétexte qu’elle était d’essence ’bourgeoise’ et acquise seulement par cette classe sociale1, que l’art mural devenait le remède unique à l’individualisme dont nous souffrions... Mais les peintres mexicains qui ont donné l’extraordinaire exemple d’un art à portée collective n’ontils pas continué à produire, parallèlement à l’art mural, des oeuvres de petits formats, à l’huile, au polyester, à l’acrylique, etc. Il est évident que les découvertes sur petits formats peuvent servir un grand art public. L’art mural, né d’exigences collectives est, aujourd’hui, aussi aliéné au système que la peinture de chevalet elle-même et souvent davantage, dans la mesure où il est non seulement conditionné par les mêmes rapports économiques et sociaux, mais encore contrôlé par le ‘client’ avec d’autant plus d’attention que sa subversivité potentielle est destinée à toucher un public plus étendu ».
Somville affiche PCB
Le groupe ‘Forces Murales’ s’est développé en pleine guerre froide. C’était l’époque où la CIA, via Rockefeller, poussait à fond le non figuratif, l’abstrait. Pas parce que les américains aimaient ça particulièrement. L’abstrait était avant tout un produit d’exportation, une arme idéologique contre le réalisme socialiste et contre tout ce que l’Union Soviétique représentait à la sortie de la guerre. C’était ‘abstrait ou pas de pain’. Malgré ça, les trois artistes de Forces Murales ont produit des œuvres réalistes de haute valeur.

Sources

Catalogue de l’expo ‘Forces Murales un art manifeste’,  éditions MARDAGA
Sur Edmond Dubrunfaut http://domainedelalice.be/node/20 et http://www.ihoes.be/newsletter.php?id=5 
Edmond Dubrunfaut a mis ses talents plastiques au profit de son engagement. Ses œuvres (tapisseries, peintures, dessins, aquarelles, céramiques...) mettent en scène le monde du travail (la mine, le travail de la terre...) sans fermer les yeux sur ses travers (il est l’un des rares artistes à aborder la question du chômage et des accidents de travail) et dénoncent la barbarie de la guerre. Edmond Dubrunfaut a fait don à l’IHOES de plus de 330 œuvres, dessins, de lithographies, d’aquarelles, de cartons de tapisserie et de peintures créées entre 1945 et 1999.
Film " Somville, un artiste parmi les Hommes" Jean-Christophe Yu
Roger Somville Pour le réalisme. Un peintre s’interroge, Bruxelles, Cercle d’Education
Populaire asbl, 1969, p. 233-342. p. 305-311.

Cahiers marxistes, n°137-138, Bruxelles, nov.-déc. 1985, p. 43-44

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