jeudi 21 novembre 2013

L’instrumentalisation de Charlemagne

Dans un blog précédent j’ai abordé la théorie  de la grande brisure de Pirenne, que Marc Bloch résumait ainsi en 1929: « Vers la fin du VII° siècle, au moment où les Musulmans, brusquement survenus, ferment la Méditerranée occidentale, se place selon Pirenne la grande brisure. Cette théorie a le mérite de toutes les grandes hypothèses scientifiques : elle nous force à réfléchir sur nos catégories traditionnelles et peut être à les remanier. Auparavant, l’économie antique se continuait. Son destin, maintenant, est révolu. En son lieu va régner une économie sans échanges, et toute agricole. Ce système caractérisera à la fois l’époque carolingienne et les siècles qui suivirent, jusqu’à la renaissance du commerce et des villes » (Marc Bloch, Annales d’histoire économique et sociale, 1929, p.251-258).
Ces thèses de Pirenne ont été instrumentalisées par l’extrême droite qui dénonce ‘l’impact catastrophique de l’ Islam’. Marine Le Pen se fait photographier en compagnie d’un ex-Waffen SS  de la division «Charlemagne ».
Mais Charlemagne a été instrumentalisé dès le début ; Geary démontre qu’il a été instrumentalisé par toutes sortes de nationalistes. Il est instrumentalisé aujourd’hui dans le city-marketing et dans le cadre d’une certaine idée de l’Europe. C’est ce que nous approfondirons dans ce blog.

Charlemagne, Barberousse et le patriotisme urbain

Charlemagne  crypte Grossmünster
(cathédrale) de Zürich
Robert Folz passe en revue les différentes cités de l’Empire Germanique avec un culte impérial depuis le XIIIe siècle. Les villes découvrirent tout le parti qu’elles pouvaient tirer d’un souverain saint, réceptacle de légitimité et d’identité. C’était une forme de patriotisme urbain.
Le top, c’est le Charlemagne schtroumpf de Zürich 

En fait, Robert Folz est un peu à côté de la plaque avec son patriotisme urbain. Très souvent ce culte impérial se développe dans les villes impériales,  parce que ça arrange les Empereurs germaniques. C’est ainsi que Fréderic Barbarousse revendique la naissance de Charlemagne pour Ingelheim.
Depuis Otton I, couronné empereur par le pape  en 962, jusqu’à la dissolution de l’Empire par Napoléon, les pouvoirs de l’empereur germanique ont été fort limités. Avec l'affaiblissement du pouvoir carolingien, les ducs avaient reconquis leur indépendance du pouvoir central. Ils créent l'Empire comme instrument des ducs, et ils le créent comme une monarchie élue, dont les règles trouvent leur forme achevée dans la Bulle d'Or de 1356. Dans le Saint-Empire ‘romain’ germanique, sept princes-électeurs (Kurfürst) élisent le roi. Après, ce roi est couronné comme Empereur par le pape.
Cette « élection » est une garantie sûre d’un pouvoir impérial faible, puisque les candidats devaient acheter les voix. Suite à ça ils commencent leur règne avec une caisse vide, voire une dette. Et quand une dynastie commence à menacer le pouvoir des ducs, si cette élection juteuse ne suffit pas, les ducs choisissent l’empereur dans une autre dynastie. Les luttes entre les familles des Welfs et des Staufen ont marqué l’histoire de l’Empire germanique.
Charlemagne avait imposé son pouvoir à ses vassaux entre autres en invoquant la continuité de l'Empire romain (translatio imperii ; le complément Deutscher Nation - en latin Nationis Germanicæ - a été ajouté au xve siècle).
Frédéric Barberousse Kyffhäuser
Ses successeurs jouent aussi sur cette continuité Empire Romain - Charlemagne, et sur leur couronnement par le pape. Frédéric Ier Barberousse n’est pas le premier à avoir instrumentalisé Charlemagne.  On pourrait faire l’exercice pour d’autres empereurs germaniques. Mais Barberousse a poussé le culte de Charlemagne à un sommet rarement égalé. Il fit canoniser Charlemagne en 1165. Il se présente comme le successeur de Charlemagne et d’Othon. Prince de la dynastie des Hohenstaufen, il met en avant que généalogiquement, les Staufen descendaient des Saliens, eux-mêmes parents des carolingiens.
Le couronnement par le pape est un autre argument de légitimité. Depuis le début cela a été un facteur difficile à contrôler par les Empereurs. Déjà Charlemagne a dû se rendre quatre fois à Rome pour arranger les histoires. Ses clercs – et ceux du pape – se sont donnés à cœur joie pour fabriquer des faux, notamment sur la donation de Constantin qui ‘définissait’ la protection du pape par l’empereur. Il faudra à Barberousse six expéditions pour y affirmer l’autorité impériale.
Chapelle palatine Aix
Frédéric fut élu roi des Romains et couronné par l'archevêque de Cologne dans la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle en 1152. Pour son couronnement comme Empereur il se mit en mouvement pour Rome en 1154 seulement. A cette époque, le pape Adrien IV était dans un conflit aigu avec le Sénat romain, qui réclamait la reconnaissance de la nouvelle charte de la ville.
Barberousse calme les Romains, et se fait couronner empereur le 18 juin 1155, mais la population romaine se soulève juste après le couronnement pour capturer le pape. Les troupes impériales et papales combattent les Romains. Le calme fut rétabli, Barberousse ne cherche pas à mater la rébellion, ni à rétablir le pouvoir du pape sur la ville. Adrien se tourne alors vers un autre bras armé temporel dans son conflit avec la cité romaine, et conclut le traité de Benevento avec les Normands en 1156. Ces Normands, descendants des Vikings qui avaient sonné le glas de l’Empire carolingien étaient en Sicile depuis 1035! Et voilà qu’ils se retrouvent sur les chemin des Stauffen. 
Jean Filagato, l’antipape Jean XVI
Saint Jacques Liège 
Après la mort d’Adrien IV en 1159,  le nouveau pape Alexandre III s’avère très hostile à Frédéric. Frédéric impose donc un antipape, Victor IV, préféré par le peuple romain. Frédéric appele un concile en 1160 pour « résoudre » la question de l'élection. Cette conception frédéricienne de la fonction impériale est tout à fait dans la tradition des empereurs francs : l'empereur est le bailli de l'Église et est amené à trancher les élections pontificales incertaines. Le droit pour l'empereur de convoquer un concile était aussi déjà débattu à l'époque.
Voilà le premier d’une longue série de schismes. Alexandre III réagit promptement en excommuniant Barberousse en 1165. En réponse la chancellerie impériale développe les concepts de ‘honor imperii’, ou le pouvoir suzerain de l'empereur, et  de ‘sacrum imperium’ (empire saint). Avec ça Frédéricq gagne le soutien d'une grande partie de l'épiscopat allemand. Les évêques allemands interdisent au clergé de faire appel à la curie romaine. L'influence du pape fut ainsi réduite, ce qui profita à l'empereur comme aux évêques à la recherche d'une plus grande autonomie par rapport à Rome.
Frédéric  s'improvise même diplomate et propose sur une rencontre en août 1162 entre lui, le roi de France et les deux papes au pont de Saint-Jean-de-Losne sur la Saône. Si un pape devait ne pas se présenter, l'autre serait reconnu comme seule autorité officielle. C’était bien trouvé, mais Alexandre refuse de s'y rendre et Louis VII refuse de trancher. La situation reste donc bloquée.
Le schisme apparut tout d'abord résolu à la mort de Victor en 1164. Barberousse tenta de doter la partie allemande de l'empire d'une dimension théologique supplémentaire. Les ossements des trois rois mages furent transportés à Aix-la-Chapelle. À la Noël 1165, Charlemagne est sanctifié à Aix-la-Chapelle, visant une plus grande légitimité pour l'empire par la sainteté de son fondateur, d'autant que Charlemagne jouait un grand rôle dans la conception de Frédéric du rôle impérial.
Frédéric reprend Rome en juillet 1167. Alexandre III s'enfuit à Bénévent, déguisé en pèlerin. Mais l’armée impériale étant frappée par une violente épidémie (probablement la malaria, ou la justice divine, qui sait) il doit reprendre les négociations avec le pape, tout en maintenant un autre fer dans le feu : il fait élire l’anti-pape Calixte III en 1168.
Le ‘vrai’ pape monte les villes lombardes (Milan, Brescia, Parme, Padoue, Plaisance, Bologne, etc.) contre l’empereur. Avec succès puisqu’en 1176 les villes italiennes du Nord infligent  à Legnano une défaite décisive aux troupes impériales. Ce qui amène Frédéric à se racheter en se lançant dans la troisième croisade qui mettra fin à ce premier schisme. Saladin était entré dans Jérusalem en 1187.  En 1189 Fréderic part avec Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Il provoque même Saladin en duel mais il se noie le 10 juin 1190 dans le fleuve Saleph en Anatolie, avant qu'il n'ait pu rencontrer Saladin.
Le lien avec Charlemagne permettait donc à Barberousse de revendiquer un droit dynastique à la charge impériale, et de relier plus étroitement les éléments principaux de l'autorité impériale (couronnement par le pape, souveraineté sur la ville de Rome et protection de l'Église) et ainsi de rabaisser le rôle du pape.
Les schismes continuent par intermittence jusqu’en 1467. Le dernier antipape d’Avignon, Benoît XIII, retiré à Aragon (dernier État à le reconnaître),  meurt en 1423. Trois de ses quatre derniers cardinaux élisent encore l’antipape Clément VIII, qui finit par renoncer quand le roi d’Aragon se rallie au pape de Rome. Les derniers soutiens dans le clergé sont totalement réprimés en 1467.
Et l’instrumentalisation de Charlemagne atteint un sommet artistique avec le portrait de Charlemagne par Dürer pour Maxilimien d'Autriche.
D'ailleurs, quant au schismes, Charlemagne a été à la base du premier schisme avec Bysance...

Les Capets: l'union des lignées carolingienne et capétienne

Hugues Capet
En France, Charlemagne est relancé dans un autre contexte. Les Capets ont écarté les Carolingiens qui ne faisaient pas le poids face aux Vikings. Charles le Simple doit les laisser la Normandie. En 987, Hugues Capet succède au dernier Carolingien Louis V. En fait, c’est un coup d’état plutôt qu’une succession. Or, à cette époque, la naissance et l'élection faisaient le roi légitime. Les Capets doivent donc construire cette légitimation.
L’élection pose beaucoup moins de problèmes que dans l’Empire germanique: très vite, le roi de France couronne son héritier de son vivant. Philippe Auguste est le premier roi - à partir de 1190 -qui signe ses actes  ‘Rex Franciæ’, roi de France, au lieu de Rex Francorum.
Mais la naissance manquait à Hugues Capet. Circonstance aggravante : son père lui-même avait encore reconnu solennellement le droit des princes carolingiens.
La dynastie nouvelle cherche donc à conquérir une légitimité en mariant une descendante de Charlemagne.
Sacre de Philippe Auguste
C’est fait avec Philippe Auguste qui épouse en 1180 Isabelle de Hainaut,  une descendante directe de Charles de Basse-Lotharingie, prétendant carolingien et rival d'Hugues Capet. Vers 1200 le moine Gilles de Paris fait dans son poème Karolinus descendre Philippe de Charlemagne. Par cette union des dynasties carolingiennes et capétiennes il fait de lui le premier vrai représentant d'un genus royal. La royauté est transmise par le sang.
Ses héritiers vont jusqu’à déplacer la tombe de Philippe Auguste, afin de symboliser cette union des deux lignées. Inhumé en la basilique Saint-Denis, au sud du maître-autel, ils la mettront au centre, avec celle de son fils Louis VIII.
Voici la généalogie de Louis VIII par un chroniqueur anonyme : « A cette époque, Hugues Capet, comte de Paris et duc des Francs, s'étant emparé du royaume, il passa de la race de Charles à celle des comtes de Paris, qui provenaient d'origine saxonne. Nous pouvons trouver exactement, depuis le roi Hugues Capet, fils du comte Hugues, jusqu'à Louis, dont nous allons parler, sept générations. Car Hugues Capet, le premier roi de la race du comte Hugues, engendra Robert, qui engendra Henri, lequel engendra Philippe Ier ; Philippe Ier engendra Louis le Gros ; Louis le Gros engendra Louis le Jeune, qui engendra Philippe il, père de ce Louis dont il s'agit ici. Le roi Philippe eut Louis, comme il a été dit, d'Elisabeth ou Isabelle, fille de Baudouin, comte de Hainaut. Ce Baudouin provenait de la race d'Hermengarde, comtesse de Namur, fille de Charles, duc de Lorraine, et oncle de Louis, dernier roi de la race de Charlemagne, et qui mourut sans héritier. Hugues Capet usurpa la couronne sur lui, et le fit mourir en prison. Jusqu'à lui, la race de Pépin et de l'empereur Charlemagne était demeurée en possession du trône. Louis ayant hérité du trône de son père, il est clair que par lui la couronne revint à la race de Charlemagne » ( ANONYME, VIE DE LOUIS VIII, dans COLLECTION  DES MÉMOIRES RELATIFS A L'HISTOIRE DE FRANCE,PAR M. GUIZOT, PROFESSEUR D'HISTOIRE MODERNE A L’ACADÉMIE DE PARIS. 1824).
Remarquons que notre chroniqueur ne pèse pas ses mots quant aux circonstances de ce coup d’état fondateur d’une dynastie : «Hugues Capet usurpa la couronne sur Louis, dernier roi de la race de Charlemagne, et le fit mourir en prison ». Comme acte fondateur d’une dynastie il y a mieux….
Ce mariage de Philippe Auguste avec Isabelle de Hainaut  est le premier d’une longue série. Louis VIII aussi épousa une descendante de Charlemagne. Petit détail :  l’Eglise interdisait pourtant l’inceste (la consanguinité) jusqu’au 7° dégré. Pure hypocrisie : la papauté y voyait un moyen, par le truchement des dispenses, d’accroître son hégémonie, mais aussi, voire surtout, ses revenus (Le chevalier, la femme et le prêtre. Le mariage dans la sociétéféodale, Georges Duby )
En 1429 Jeanne d'Arc http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeanne_d'Arc  s’appuye sur ce culte de Charlemagne pour convaincre les incrédules (l’année avant, son seigneur local la prend pour une affabulatrice ou une illuminée et conseille de la ramener chez ses parents avec une bonne gifle). Jeanette l’épée de Charles Martel. Intéressant pour Herstal, ça. Martel et Pépin, c’est Herstal. Personne ne nous les conteste, contrairement à Charlemagne dont des dizaines de villes réclament le berceau.
La légende veut que Charles Martel a exterminé en 732 les derniers Sarrasins à Fierbois. En ex-voto, il y déposa, derrière l'autel d‘une chapelle, son épée. Et voilà que Jeanne, comme par hasard, sur son chemin vers Chinon où résidait le futur Roi Charles VII,  s’arrête à Fierbois, où elle assiste même à trois messes. Une fois reconnue comme l’envoyée du Seigneur par le dauphin, elle reçoit une armure, mais elle refuse l’épée, prétextant - et je cite les minutes de son procès - « chercher une épée dans
Jeanne d'Arc Fierbois
l'église Sainte-Catherine-de-Fierbois derrière l'autel. Cette épée était en terre, toute rouillée et la garde était ornée de cinq croix». Jeanne d’Arc prend l'habitude de frapper avec cette épée sur le dos des filles de joie, et brisa même cette épée sur le dos d'une prostituée, à Saint-Denis. Au grand dam du dauphin, qui y tenait, à cette épée (ou aux prostituées ?) Selon Wiki, on n'a aucun indice sur ce que sont devenus les morceaux. Pourtant, en 2007, cet épée magique ressurgit comme par miracle: la revue "Le sourire de Marie" annonce que « le souffle de haine de Satan attise les noirceurs d'âmes les plus cruelles au cœur des hommes qui refusent d'être enfants de Dieu. Il faut un catalyseur à la résistance. Jeanne de France annonce que doit se lever maintenant le germe de la résistance à l'envahisseur. A leur chef, je donnerai mon épée car telle est ma dernière mission pour la France et pour le roi de France."
Des imposteurs! Notre Ville de Herstal doit réagir ! Si on creuse un peu derrière l’autel de la Chapelle Orémus, on trouvera à coup sûr un morceau de cet Opinel de Martel…
L'épée de Martel est décisive pour rétablir la légitimité de Charles VII qui conclut six ans plus tard la paix d'Arras qui termine la guerre de cent ans avec les Anglais.
Lors de la Révolution française, la noblesse se réclame toujours de la République romaine et fait remonter
L'abbé Seyès par David
ses privilèges à la conquête franque. Mais l'abbé Sieyès, favorable au Tiers état, rappelle que cette conquête s'est faite sur les Gaulois.
Un peu partout en Europe, l’idée se diffuse que les nations nouvelles ou à former descendent d’un peuple primitif. Pour les historiens français c’est les Gaulois. (Le Mythe national, l’histoire de la France revisitée de Suzanne Citron - éd. de l’Atelier, 2008 - 352p)
Petit retour de balancier avec Napoléon qui s’inspire du mythe de Charlemagne pour instaurer son régime impérial. Il pense un temps à la cathédrale d’Aix pour son sacre impérial. Le sceptre et la couronne de Charlemagne sont restaurés pour son sacre (ou copiés).
Sacre de l'empereur Napoléon et couronnement de l'impératrice Joséphine Jacques-Louis DAVID  1806
Sous la Restauration on revient aux Gaulois et on range Charlemagne aux placards. Napoléon III commande la statue monumentale de Vercingétorix à Alésia. Après la défaite de 1870, sous la Troisième République, Vercingétorix est vu comme un résistant à l’envahisseur, dans le contexte de revanche sur l'Allemagne. Charlemagne, glorifié par Bismarck, est alors en France décrit comme un barbare. Dans Le Charivari du 6 avril 1871,
La phobie du casque à pointe 1871
Daumier
représente l’empereur allemand assis sur le trône de Charlemagne, coiffé d’une « couronne à pointe » et brandissant un os en guise de sceptre.
La division Charlemagne de mauvaise mémoire ne redore évidemment pas le blaon de notre Empereur.
Le culte est repris trente nans plus tard parLe Pen et Cie dans le cadre d’un certain racisme et la recherche du ‘français de souche’. L’historien Jacques Saillot, éditeur en 1979 du Sang de Charlemagne a trouvé plusieurs dizaines de milliers de descendants des Carolingiens. La revue 'Nos Ancêtres et Nous’ estimait en 1986 que depuis au moins cinq générations, tout français de souche descend de l’empereur à la barbe fleurie. En 2000, le généalogiste Frédéric Günst-Horn inscrit tous les descendants de Hugues Capet -plus de 100 000 personnes -dans un CD-Rom. Et comme Hugues Capet descendait plusieurs fois de Charlemagne le compte est sûrement bon.
Précisons que sous les Francs seuls les hommes libres étaient membres de la cité. Si ‘franc’, pendant tout le Moyen-âge a voulu dire ‘libre’ et le veut dire encore, c’est que seuls les libres, à l’exclusion des servi, faisaient partie  du populus Francorum (Marc Bloch, revue de synthèse, t. LIII, 1933, p.324-325). Il faudra donc exclure du peuple de souche les descendants des serfs…

Les mouvements germaniques contre Napoléon inventent les racines de leurs nations

Hegel et Napoléon
Dans une Europe dominée par Napoléon Ier se regroupent autour de la Prusse des patriotes allemands dans une guerre patriotique et nationale que l'on appelle très vite guerre de libération. Apparaissent alors des textes réclamant la constitution d'un État allemand. Le grand philosophe Hegel écrit par exemple : « L'erreur la plus fatale pour un peuple, est d'abandonner ses caractères biologiques. L'Allemagne proprement dite s'est gardée pure de tout mélange, sauf sur les territoires en bordure du Danube et du Rhin soumis aux romains. La région d'entre l'Elbe et le Rhin est restée absolument indigène. »Ces mouvements germaniques firent remonter ces racines au temps historique du mariage de la civilisation romaine et des ethnies barbares, qu’ils présentent unis par Patrick J. Geary, médiévaliste à l'université de Californie (UCLA), explique que ces ethnies furent des agrégations fluctuantes, composites, prêtes à l’occasion à changer de culture, de religion, de statut. L’ethnogénèse n’est pas un processus qui advint une fois pour toutes dans un lointain passé, mais un processus complexe qui est toujours en cours.
des liens ethniques et  des origines communes.
Dans ‘Quand les nations refont l’histoire’, il montre que la notion de peuple n’est pas figée, ni aujourd’hui, ni au Ve siècle. « L’acquisition initiale», un moment, datable, en général au cours du Ier millénaire chrétien, où un peuple se serait constitué, où il aurait acquis des caractéristiques linguistiques, religieuses, culturelles, des traditions, le distinguant des autres peuples, relève largement du mythe. On a construit, rétrospectivement, l’image de peuples éternels, homogènes et marqués par la vision du «nous et eux». Chez les Romains, l’appartenance au « nous », la citoyenneté romaine, est définie par des critères juridiques plus que linguistiques, géographiques ou ethniques. En revanche, les Barbares, nombreux, lointains, mal connus, sont définis selon des critères vaguement géographiques ou linguistiques. Par exemple, les Germains habitaient de l’autre côté du Rhin.
Patrick Geary démontre que cette vision simple cache une réalité beaucoup plus complexe. Là où les Romains virent des «Francs», des «Alamans», des «Goths» ou des «Huns», il y eut des entités politiques qui naquirent, se développèrent, parfois entrèrent en conflit avec l’empire, puis disparurent et furent remplacées par d’autres qui les avaient détruites et partiellement intégrées, mais pas nécessairement assimilées. Ces noms étaient des étiquettes destinées à fournir des représentations commodes.
De tous temps, des peuples barbares pénétrèrent dans l’empire et y furent juridiquement intégrés. La condition juridique ou économique des individus compta toujours beaucoup plus que leur origine ethnique. Le phénomène se reproduisit tout au long du Ier millénaire. Les Saxons jouèrent le rôle des nouveaux Barbares pour les royaumes franc.
Geary, sans nier l’existence de sentiments d’appartenance commune ou de caractères constitutifs d’une identité collective, développe l’idée d’une construction permanente des identités des peuples et des nations, et met en garde contre les représentations figées de l’histoire et surtout contre leur utilisation par des idéologues nationalistes. L’Europe est peut-être née au Haut Moyen Age, mais l’identité de ses peuples se construit au présent et c’est l’avenir plus que le passé qui doit servir de référence.
Les peuples barbares qui transformèrent le monde romain étaient donc, comme d'ailleurs les Romains eux-mêmes, des entités politiques plutôt qu'ethniques, associant des groupes d'origines culturelles, linguistiques et géographiques diverses. D'où l'absurdité à voir dans ces étiquettes des désignations ethniques susceptibles de justifier des revendications nationalistes.
Dans « La Création des identités nationales », Anne-Marie Thiesse, spécialiste de la construction des récits nationaux, explique comment on cherche (et trouve) des ancêtres communs à une population vivant sur un même territoire et postule ensuite une continuité historique jusqu'à l'époque moderne. On trouve ensuite des héros, des monuments culturels, un folklore, une mentalité particulière, etc... Une fois inventé ce patrimoine « commun » et « indivisible », il ne reste plus qu'à le faire révérer par les populations visées ; les nations, fruits de l'imagination et du prosélytisme, sont nées. Les références à de « grands » ancêtres ainsi qu'à un vieil héritage à la fois symbolique et matériel ne relèvent que de la mythologie. On apprend comment des « grands ancêtres » ont été revendiqués par certaines populations malgré la diversité des populations réunies dans une même nation (Seuil, 1999 ; voir compte rendu).

Charlemagne, père de l’Europe : une fable appliquée à des réalités politiques contemporaines

La même A-M Thiesse se demande, lors d’une Table ronde  en 2008 : « Le roman de l’Europe a-t-il remplacé le roman national ? »
« L’histoire de France a longtemps été racontée comme le développement naturel d’un pays qui aurait toujours formé une unité cohérente : ne voit-on pas de nos jours se bâtir le récit d’une Europe de toute éternité ? Il s’écrit une histoire de l’Europe qui rappelle celle des nations de la fin du XIXème siècle, celle d’une grande aventure européenne. Les historiens doivent justifier et financer leurs projets de recherche. Or les objets d’étude européens voient croître leurs chances d’obtenir des financements.
Les récits nationaux ont comme fonction de dire qui fait partie de la communauté nationale, donc qui on peut en exclure.
Il n’apparaît aucun personnage sur les billets de l’euro ; il n’existe pas de personnage européen. Charlemagne, père de l’Europe, est une fable appliquée à des réalités politiques contemporaines. Chacun trouve son Charlemagne, pour servir sa démonstration.  En 1945, pour Fichtenau,  Charlemagne est l’exemple négatif d’une unification par le fer. Tandis qu’à la fin du XXème siècle, on cherche dans l’action de
Charlemagne des éléments intéressants pour bâtir une unité européenne. Le denier d’argent carolingien constituerait un « proto-euro » car il représentait un système monétaire pour toute l’Europe de l’ouest. Des chercheurs allemands vendent la constitution du Saint Empire Romain Germanique comme une préfiguration des institutions actuelles. La guerre ne fait plus partie des valeurs contemporaines, si bien que dans le roman européen, elle est passée à la trappe, alors que c’est sur le Vieux Continent que s’est développé l’art de la guerre et du massacre. C’est sur la démocratie athénienne, la république romaine, l’humanisme, les Lumières… qu’est alors fondé ce roman, un « roman rose », alors qu’on pourrait écrire plus facilement un sanglant roman d’épouvante (un « roman gore »). Le roman rose de l’Europe est pluri-séculaire; il faudrait dès lors le commencer par la fin : il n’est pas l’aboutissement d’un désir d’unité, il est un choix et non une conséquence. Il est plutôt fondé sur le refus de deux mille ans d’histoire » (LE ROMAN DE L’EUROPE, MYTHES ET ANACHRONISMES ParMarion BEILLARD ).

Charlemagne et le city marketing au XXIsiècle

Herstal - étape Charlemagne
Il est évident que le projet d’itinéraire Culturel Européen « VIA CHARLEMAGNE », lancé par plus de cent villes françaises , avec la bénédiction du Conseil de l’Europe, vise à faire apparaître le jubilé de Charlemagne de 2014 comme un grand événement « rassemblant les Européens autour de leur Culture Commune et de leur Histoire Partagée » est construit sur des falsifications historiques. Mais rien ne nous empêche de lancer, à partir de ces évènements, une réflexion sur l’instrumentalisation de l’histoire, de développer le sens critique et de soutenir des initiatives qui développent la multiculturalité et l’internationalisme.
Avec le roman rose de l’Europe pluri-séculaire on retrouve le patriotisme urbain sous la forme de citymarketing. Notre boucle est bouclée. Mais ça mérite un blog à part. On ne mélange pas torchons et serviettes !

Sources

Dans  les hyperliens repris dans le texte je signale particulièrement

Sur Geary et les nations qui refont l’histoire

sur Charlemagne et L’EUROPE

LE ROMAN DE L’EUROPE, MYTHES ET ANACHRONISMES
Par Marion BEILLARD Table ronde 12 octobre 2008 avec comme intervenante e.a. Anne-Marie THIESSE, spécialiste de la construction des récits nationaux au XIXème siècle.

mes blogs sur Charlemagne




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