vendredi 4 octobre 2013

Léonard Defrance, révolutionnaire liégeois, pionnier de la peinture d'inspiration sociale, ostracisé pour le 'demontage ‘ de la cathédrale Saint-Lambert.

Bonaparte peint par David
Saint Lambert –déjà démontée
à l’époque - en arrière-plan. 
En 1789, Liège fait sa  Binamêye revolucion. Pour une première approche de la Révolution liégeoise, j’ai choisi de partir de quelques figures marquantes, même si une révolution n’est jamais fait par un individu, mais par les masses, les classes. Le sujet de ce blog est le révolutionnaire liégeois Leonard Defrance, un grand peintre et un pionnier de la peinture d'inspiration sociale. Defrance a été ostracisé pendant un siècle. Il est pour certains le pire des Liégeois que la terre ait porté. Les révolutionnaires liégeois ont 'demonté ‘en 1793 la cathédrale Saint-Lambert. Defrance y a joué un rôle important, mais il n’était pas à Liège au moment où la décision de principe est tombée.

Résumé

En 1779, le Prince-Evêque Velbruck institue la "Société d’Emulation" où le peintre Léonard Defrance rencontre J-J Fabry et J-N Bassenge. Tous les trois joueront un rôle clef dans la révolution qui couve.
Sous C-F de Hoensbroeck l'affaire des jeux de Spa dévient un détonateur. Léonard Defrance  est l'auteur du « Cri général du peuple liégeois », qui dénonce cette affaire. Le 14 juillet 1789, la bastille est prise à Paris, l'effervescence grandit à Liège. Le 18 août, l'hôtel de ville est envahi.
Le 17 août 1790 un Te Deum est chanté à la cathédrale Saint Lambert « en honneur de l’anniversaire de la révolution ». Les révolutionnaires sont à mille lieues de songer qu’ils détruiront cette cathédrale … Et que la fin de leur Binamêye revolucion est si proche.
Fin 1790, les Autrichiens ramènent le Prince-Evêque. Les révolutionnaires Liégeois s’exilent. La France révolutionnaire bat l’Autriche à Jemappes le 6 novembre 1792. Liège décide en février 1793 de démonter sa cathédrale. Les opérations sont interrompues par le retour des Autrichiens. Au  retour des Français en 1794  la démolition de Saint-Lambert est mise de nouveau à l’ordre du jour. Une commission s’occupera de la démolition, avec Defrance comme président.
En 1801 Bonaparte offre à la ville de Liège la propriété de l’emplacement de la cathédrale. La place Saint-Lambert devient un trou de mémoire. Aujourd’hui encore le fouillis inextricable de l’Archéoforum en dessous de cette place est un véritable trou de mémoire.
Ses premiers biographes décrivent Defrance comme l’ami de la liberté, proscrit et persécuté. Mais la réputation du peintre se ternit avec Jules Helbig, Gustave Francotte et Théodore Gobert.  Les expositions artistiques de Liège de 1881, 1893 et 1905 réhabilitent Defrance. En 1945 l’échevin communiste Paul Renotte le relance dans le cadre du projet d’un Musée d’Art Wallon.

Defrance publie le « Cri général du peuple liégeois »

Léonard Defrance est né en 1735. En 1763 il devint professeur à l’Académie de Liège fondée par le prince-évêque Velbruck. En 1779, Velbruck institue la "Société d’Emulation" où notre peintre rencontre Jacques-Joseph Fabry et Jean-Nicolas Bassenge, qui joueront un rôle clef dans la révolution qui couve. En 2013 le "Théâtre de la Place" prendra ses quartiers dans le bâtiment, entièrement rénové, de la Société Libre d’Émulation, pour désormais devenir le "Théâtre de Liège".
Velbruck meurt le 29 avril 1784. Son successeur Constantin-François de Hoensbroeck considère "l'Emulation" comme une propagande philosophique. Il ferme l'Académie et démet Léonard Defrance de ses fonctions.  Il ferme aussi une maison des jeux de Spa qui ne respectait pas le monopole du Prince-Evêque sur les jeux. L'affaire des jeux de Spa va prendre une ampleur inattendue. Léonard Defrance  est avec l’abbé Thomas-Joseph Jehin l'auteur du « Cri général du peuple liégeois », qui met en cause le prince et plusieurs chanoines dans l’affaire des jeux de Spa. Pour éviter l’arrestation, Jehin se réfugie au duché de Limbourg où il se croit en sécurité. Violant la territorialité du Limbourg, donc des Pays-Bas Autrichiens, le procureur-général Freron et quelques hommes armés viennent l’arrêter, l’emmènent à Liège à la prison Saint-Léonard où il est enfermé dans une cage en fer avec comme voisins un ancien officier devenu fou et une pauvre vieille femme incarcérée depuis 10 ans. 
Dreppe www.arquebusiers.be
C’est le même Jehin qui en tant que président de l’Administration centrale provisoire invitera le 20 septembre 1794 la municipalité à prendre rapidement des mesures pour la démolition de Saint Lambert. 
Léonard Defrance diffuse aussi les "lettres" de son ami Bassenge que le prince essaye de saisir. La nuit, les patriotes transportent leurs imprimés au domicile privé de Defrance, rue du Péry (rem. HH Defrance a habité effectivement à  l’ancienne infirmerie du Couvent des Minimes, Au Péri 6 ; mais il a acquis ce bâtiment après la révolution, comme bien national confisqué).
C'est dans un climat d’agressivité continuelle entre le peuple et le pouvoir que la famine menace après le rude hiver de 1788-89. Léonard Défrance et ses amis lancent, au début de 1789,  «L’avant-coureur», un journal qui exprime d’énergiques revendications à l'égard de Hoensbroeck. L'imprimerie Urban, à Tignée, est saccagée par des hommes du Prince. Suite à cet acte de brigandage et de provocation, des émeutes éclatent dans tout le pays.
Le 14 juillet, la bastille est prise à Paris, l'effervescence grandit à Liège. Le matin du 18 août, l'hôtel de ville de Liège est envahi. Le 28 juillet 1790 a lieu l'élection des Conseillers où Defrance est élu.
Le 17 août 1790 un Te Deum est chanté à la cathédrale Saint Lambert « en honneur de l’anniversaire de la révolution ». Les révolutionnaires sont à mille lieues de songer qu’ils la détruiront un jour… Et que la fin de leur Binamêye revolucion est si proche. Fin 1790, les Autrichiens ramènent le Prince-Evêque sur son trône. Le 11 janvier 1791, les principaux chefs révolutionnaires Liégeois doivent s’exiler, la plupart en France où ils se réunissent en un « Comité des Belges et Liégeois unis ».
Mais la situation bascule en leur faveur quand le 20 avril 1792 l’Assemblée nationale législative française déclare la guerre à Autriche. 150.000 Prussiens et Autrichiens, joints par 20.000 émigrés français, pénètrent le 12 août sur le territoire français. Mais ils ne rentrent pas dans la France révolutionnaire comme dans du beurre : Dumouriez les bat à Jemappes le 6 novembre 1792 et  entre à Liège le 28 novembre 1792.
Lors des scrutins des 14 et 20 décembre 1792 tous les habitants âgés de 18 ans et plus élisent 120 députés dans une Convention Nationale liégeoise qui devient le 3 janvier 1793 l’administration centrale (ou générale) provisoire du ci-devant pays de Liège.
C’est cette administration centrale qui prend le 19 février 1793 la décision de démonter la cathédrale. « La proposition d’abattre la cathédrale, pour effacer tout vestige de la tyrannie ecclésiastique dont le pays a tant souffert, est acceuillie avec la joie la plus vive et décrétée à l’unanimité (Bulletin du déppartement du pays de Liège et de la Belgique, 1793, N°7, p.33). On soupçonne que l’auteur de la proposition est Lambert Bassenge, frère de Jean-Nicolas Bassenge http://perso.infonie.be/liege06/12douze05.htm.
Le 28 février 1793 un comité des travaux publics chargé de la démolition est créé, mais les opérations sont brusquement interrompues par le retour des Autrichiens à Liège au début du mois de mars 1793, après la défaite deNeerwinden. Je n’ai pas réussi à déterminer si Defrance a rejoint Liège pendant cette première occupation française. Un article de MARTINE DUBUISSON nous apprend qu’« au rythme du duel franco-autrichienne de prises et reprises de la ville, Léonard Defrance balance entre l'exil et le retour, entre la vie cachée et publique, entre l'élection au conseil liégeois et la fuite à Paris. Girondin, il connaît à nouveau la clandestinité à la chute de ses amis. De retour à Liège après Thermidor, il abandonne pratiquement la peinture pour se consacrer à la gestion de la ville, en tant que membre de l'assemblée liégeoise et responsable de la politique culturelle ». Cette ‘balance entre l'exil et le retour’ ne tranche pas la question. Mais au moins l’article en question ne fait pas l’amalgame comme le fait  l’historien Helbig qui ne porte pas la révolution dans son cœur. Helbig situe l’exil de Defrance en 1793 seulement, lors de la seconde Restauration : « Les troupes impériales ramenèrent le prince-évêque à Liège. La municipalité révolutionnaire prit la fuite, et avec elle Defrance, qui n'était pas des moins compromis. Quittant Liège en toute hâte le 5 mars 1793, il se réfugia à Paris, où se trouvaient déjà un groupe de ses coreligionnaires politiques. Mais ces hommes qui avaient soufflé la haine et la discorde dans leur propre pays ne purent s'entendre entre eux dans l'exil. Defrance ne trouvant pas le séjour de Paris assez sûr, chercha un asile à Charleville. Quant à la démolition de la cathédrale, l'arrivée triomphante des armées impériales trois semaines plus tard, ne permit point alors de mettre la décision à exécution. Il fallut attendre la seconde invasion des troupes républicaines le 28 juillet 1794 » (Jules Helbig, La peinture au pays de Liège et sur les bords de la Meuse, Liège, Imprimerie liégeoise Henri Poncelet, 1903, pp. 460 et suiv.).
Helbig fait donc l’impasse sur la première restauration de 1791.

1794 : la démolition de Saint-Lambert de nouveau à l’ordre du jour.

image: Trésor de Liège
Il faut attendre le retour des Français à Liège en 1794  pour que la question de la démolition de Saint-Lambert soit de nouveau à l’ordre du jour.
Dès le 3 août 1794, le commissaire-ordonnateur Vaillant invite la municipalité de Liège à faire enlever dans le plus court délai tout le plomb qui est sur l’église Saint-Lambert « pour faire des balles pour exterminer les satellites des tyrans ».
Defrance dit dans ses mémoires: « J’arrivai à Liège le 23 [thermidor an II - 10 août 1794]. Déjà l’on enlevait le plomb du toit de la cathédrale » (Gobert, 1905, p. 193).
Le 14 septembre 1794, l’Administration centrale provisoire discute deux projets étroitement liés dans leur portée symbolique, le rattachement à la République française et la démolition du « repaire des oppresseurs, du monument d’orgueil et d’hypocrisie ».
Je laisse la parole à son détracteur Théodore Gobert: Si  tant d'édifices ou travaux d'art apparaissent défigurés, sont dépourvus d'armoiries, leurs actes de naissance, de bas-reliefs ou d'autres ornements artistiques, à Defrance revient la responsabilité d'avoir, le 24 septembre 1794, provoqué ces destructions, par la proposition ci-après, écrite entièrement de sa main :  "Je demande qu'il soit arrêté que tous les signes féodaux et les armoiries, inscriptions féodales dans toute l'étendue du ci-devant pays de Liège, soient anéanties aux édifices publics, aux poteaux de juridiction, aux maisons religieuses, aux châteaux et maisons particulières, le tout sous l'inspection des municipaux des communes où ces signes sont existants, à peine d'être traités comme suspects ».
Il propose le 1er novembre 1794 la création d’une commission pour s’occuper de la démolition. Le citoyen Simonis, maître-fondeur, demandait qu’on l’autorise à descendre les cloches de Saint-Lambert.
Defrance fut désigné président. Dans son premier rapport, Defrance évoque « ce monument de l’orgueil et de l’intérêt qui va, j’espère, rentrer dans le néant d’où il n’aurait jamais dû sortir. Quelle immense extension d’idées, ce vaste monument des prêtres doit nous donner, si nous portons nos réflexions sur l’idée primitive de la religion: le fils d’un charpentier prêchant la pauvreté, l’humilité, le pardon des fautes, disant que son royaume n’est pas de ce monde. Si les tyrans séculiers avec leurs satellites ont fait bâtir par la force, des bastilles pour nous tenir sous le joug, les prêtres plus adroits, ont fait construire des bastilles d’un autre genre pour enchaîner la raison: ces bastilles de l’Église, c’est là et par là qu’ils ont dominé impérieusement sur l’espèce humaine » (Gobert, Liège à travers les âges : les rues de Liège).
En novembre, Defrance dresse l’état de la situation : 298.200 livres de plomb et 44.818 livres de cuivre et de bronze ont déjà été livrées à la République. Par ailleurs, les commissaires de la République ont saisi les colonnes qui supportaient le jubé et l’entablement du maître-autel, les ornements précieux des chapelles, le tableau du grand autel, et trois autres tableaux provenant des chapelles. Une partie des matériaux récupérés est utilisée pour la réparation des maisons incendiées d’Outre-Meuse et du quartier d’Amercœur.
Enfin, un concours est ouvert pour répondre à la délicate question de la place mise à nu: construction d’une place octogonale, ronde, carrée avec des galeries... Defrance y déposa le sien et mérita un accessit. C’est l’artiste Joseph Dreppe qui obtint le prix de 400 livres. En 2013 on discute à Liège toujours sur la destination de l’espace Trianon, pierre angulaire de trente ans de travaux sur la place Saint Lambert...  
En mars 1795 commence la vente publique du mobilier de la cathédrale : tableaux, sculptures, orgues, manteaux des tréfonciers, vêtements sacerdotaux, livres liturgiques, mausolées, pavements, autels... au profit de la République.
Le 23 juillet 1795, la grande tour, mise en adjudication, est démolie. Il reste à abattre les pans de murs. Après une grève des ouvriers pour des raisons salariales, en octobre 1795, le gros œuvre de la démolition est achevé, mais un hideux squelette défigure la ville et des monceaux de débris encombrent l’endroit, et cela pour longtemps.
Le 4 février 1801 Bonaparte offre à la ville de Liège la propriété de l’emplacement de la cathédrale, les matériaux de cette dernière étant abandonnés aux Liégeois. La ville fut confrontée à un cœur devenu un vide. L’historien français Michel Vovelle qualifiera la place Saint-Lambert de trou de mémoire. Un élan aux travaux de déblaiement fut donné en 1808, lors du second passage de Napoléon à Liège, choqué par le délabrement de la place qu’il avait découverte lors d’une première visite en août 1803
Le 30 septembre 1812, le Conseil municipal adoptait le plan de rénovation d’un architecte bruxellois qui comptait aménager une place Napoléon le Grand, garnie d’une statue de l’empereur. Mais la défaite de Napoléon arrête ces projets. C’est seulement le 26 juin 1827 que le Conseil de Régence baptisa officiellement ce lieu, qui était une cicatrice de l’histoire, place Saint-Lambert. Aujourd’hui le fouillis inextricable de l’Archéoforum en dessous de la place Saint-Lambert est un peu à l’image de ce débat sur
l’affectation de ce ‘trou de mémoire’. Comme si cela ne suffisait pas, plusieurs campagnes de fouilles remuent les fondations, à partir de 1898, lors de la pose d’un égout. En 1907 nouvelles fouilles, suite à la pose d’une conduite de gaz. Une dalle en béton est alors posée en appui sur les fondations de la cathédrale une « crypte archéologique » accessible au public  par une trappe.   Entre 1977 et 1984, une campagne de fouilles sur un site étant alors voué à une destruction totale par l’implantation de parkings et d’un réseau d’autobus souterrains. En 1990, un ultime sauvetage archéologique. Le projet Archéoforum vit le jour en 1995, à l’issue des fouilles. En 2003,  l’Archéoforum fut inauguré.

1797 : premières attaques sur Defrance

Chestret par Defrance
Aux élections du 21 mars 1797, Léonard Defrance n’est pas été réélu membre de l’Administration centrale. Il est attaqué par De Chestret  qui demandait ouvertement des comptes à Defrance. Defrance avait encore fait son portrait en 1788, in tempore non suspecto.
On dit parfois que la révolution dévore ses enfants. Mao dit ‘un se divise en deux’. Toute révolution est portée par différentes forces qui, une fois l’ennemi commun défait, se divisent inévitablement sur les objectifs de la révolution.
Le 13 janvier 1791, lorsque  les Autrichiens pénétraient dans Liège, les exilés se tournent de plus en plus à la France. Chestret lui se retire à Ruremonde, s'obstinant â tout regarder « à travers une lunette prussienne». Les proscrits liégeois reparurent à la suite du vainqueur de Jemappes; Chestret rentra aussi, et fut élu suppléant à la convention nationale liégeoise. Mais il était suspect de modérantisme ; il dut donner sa démission. A la seconde Restauration, au lieu de s’exiler en France en 1793, il alla s'installer à Bruxelles, territoire de l'Empire, où il avait des contacts assez intimes avec le ministre Metternich.
Il revint dans sa ville natale en 1797 et se mit sur les rangs pour la législature où il essuya un échec, comme Defrance (Mémoires du citoyen Chestret, an V, in 8°). Mais probablement pour des raisons opposées.
1797 est une année charnière en France, et j’aurais tendance à inscrire la contradiction Defrance- Chestret dans le même cadre.
Babeuf est condamné à mort le 25 mai. Aux élections de germinal an V,  250 députés républicains perdent leurs sièges, au profit de la droite royaliste. Les bandes de la Terreur blanche font des représailles contre les acquéreurs de biens nationaux. Avec le coup d'État du Directoire, les élections de germinal sont annulées dans 49 départements (177 députés sont invalidés).
C’est dans ce contexte que le 5 septembre 1799 l’administration centrale réclamait le registre destiné au matériel de la démolition de la cathédrale à un Defrance incapable de le produire.
Le 2 juillet 1800, le préfet Desmousseaux aussi menaçait Defrance. Le 25 février 1802 Defrance sera suspendu de ses fonctions de membre du Conseil communal de Liège, officiellement ‘pour raison de santé’.
Chestret par contre sera  élu par le Sénat conservateur en 1804 pour représenter le département de l’Ourthe.

Gobert fait de Defrance un profanateur, destructeur d’un édifice religieux et de la patrie, vulgaire collaborateur, valet de l’étranger

Léonard Defrance est donc un personnage controversé de l'histoire liégeoise. Pour certains, c'est un grand patriote. Mais pour d'autres, c'est “le pire des Liégeois que la terre ait jamais porté”. On lui met dans ses basques la démolition de la cathédrale. Or que Defrance arrive seulement à Liège «alors que l’on enlevait le plomb du toit de la cathédrale » (c’est son détracteur Gobert qui le dit).  C’est une époque où l’on vend des dizaines de bâtiments tout à fait comparables à Saint Lambert pour récupérer des matériaux, simplement parce que ces bâtiments étaient devenus inutiles témoins d’une époque révolue (cfr blog). Les Français ont détruit la Bastille comme symbole de l'Ancien Régime, les Liégeois font pareil, ils détruisent un symbole.  
Nous avons déjà décrit comment aux élections de 1797 Defrance n’avait pas été réélu, suite à une campagne réactionnaire. Selon PhilippeRaxhon, ses premiers biographes le décrivent comme le constant ami de la liberté de son pays, proscrit et persécuté, comme Mathieu DELVENNE dans sa « Biographie du royaume des Pays-Bas, ancienne et moderne » de 1828.
La réputation du peintre se ternit au cours du dernier tiers du xixe siècle. Les élections du 2 août 1870 donnent à la Chambre une majorité de catholiques  et même une majorité absolue en 1884. Les pourfendeurs de Defrance s’appellent Jules Helbig, Gustave Francotte et Théodore Gobert. 
image wikipedia
Aux yeux de Théodore Gobert, Defrance est repoussant pour trois raisons. Il est un profanateur, un destructeur et d’un édifice religieux, et de la patrie. Il se révèle être un vulgaire collaborateur d’un occupant, l’auxiliaire, l’homme de paille, le valet de l’étranger. Enfin Defrance est un voleur car les avantages pécuniaires retirés de cette affaire furent considérables.
Néanmoins, Gobert est obligé de constater l’absence de réaction de la population liégeoise à la démolition : « quant à la bourgeoisie et au petit peuple, ils ne s’émouvaient en rien de ces spoliations et de ces crimes anti-artistiques ».
Dans un autre registre et à une autre époque, l’avocat Georges Petit, rexiste liégeois notoire, insiste en 1938 sur le caractère génétique pour expliquer le cas Defrance : « Pauvre sire que ce peintre-là. Dissolu dans ses mœurs au point de s’en vanter lui-même, haineux, méchant, dépourvu de scrupules, il fut à vrai dire, la victime d’un lourd atavisme. Son grand-père étant un défroqué, son père un être bizarre ».
Defrance  intérieur d'une fonderie
Les expositions artistiques de Liège de 1881, 1893 et 1905 réhabilitent Defrance. Le public apprécie ses tableaux (dix-huit tableaux en 1881 ; vingt-trois peintures, deux dessins et une gravure en 1905). Et même Gobert doit faire profil bas et reconnaître que « nombre de ses œuvres sont marquées au coin d’un réel cachet artistique » (Gobert, 1905, p. 145).
Le principal artisan de la réhabilitation de Léonard Defrance fut Jules Bosmant. Selon Bosmant, Defrance est un précurseur de l’art social tel qu’il nourrira la pensée socialiste à la fin du xixe siècle en Belgique Defrance annonce Meunier dans la mise en scène de l’humble travailleur.
Après la deuxième guerre mondiale l’échevin communiste Paul Renotte fera beaucoup pour mettre en avant Defrance, dans le cadre du projet d’un Musée d’Art Wallon.

Biblio

N’oubliez pas mes autres blogs sur Defrance :         
http://hachhachhh.blogspot.be/2013/09/leonard-defrance-et-saint-lambert.html Léonard Defrance et Saint Lambert : profanateur ou administrateur de recyclage d’un ‘bien national’
Léonard Defrance sur les broyeurs de couleurs : pionnier des maladies professionnelles http://hachhachhh.blogspot.be/2013/10/leonard-defrance-sur-les-broyeurs-de.html

J’ai retrouvé les références suivantes au cours de mes recherches. Ca ne veurt pas dire que j’ai tout lu.

Théodore Gobert, Liège à travers les âges : les rues de Liège, Editions Culture et Civilisation
F. DEHOUSSE, et M. PAUCHEN, Léonard Defrance. Mémoires, Liège, 1980
F. DEHOUSSE et M. PACCO, Léonard Defrance. L’œuvre peint, Liège, 1985
http://perso.infonie.be/liege06/12douze02.htm avec e.a . Gobert et des extraits de Helbig
Historiographie de deux épisodes de la Révolution liégeoise. La destruction de la
cathédrale Saint-Lambert, dans Bulletin de  l'Institut archéologique liégeois, Liège, 1987, p.47-75.
La mort d'une cathédrale et la fin d'un monde, dans le catalogue de l'exposition « La Révolution liégeoise de 1789 », Crédit communal, 1989, p.89-98.
Révolution et vandalisme: le cas de la cathédrale Saint-Lambert de Liège, dans La
Pensée et les Hommes. Quelle religion pour la Révolution?, Bruxelles, 1989, p.145-172.
De la cathédrale à la place Saint-Lambert. Histoire d'un nivellement, mémoire d’une
absence, dans Liège, Saint-Lambert 1990-1995. Traces-Sens-Identité. Etudes et
documents archéologie 6, Namur, Ministère de la Région wallonne, 2000, p. 52-94.
La démolition de la cathédrale Saint-Lambert à Liège, dans « La cathédrale gothique
Saint-Lambert à Liège. Une église et son contexte », sous la direction de Benoît Van den
Bossche, Liège, Etudes et Recherches Archéologiques de l’Université de Liège, 2005, p.
59-69.

Œuvres de Defrance

Au Musée de l’art wallon de Liège (aujourdhui BAL) nous avons La houillère, L’intérieur d’une fonderie, la manufacture de tabac.

http://www.rtbf.be/vivacite/article_video-reconstitution-de-la-cathedrale-st-lambert?id=7957027&category=ALLER+RETOUR+LIEGE&emissionId=4133&sourceTitle=Aller+Retour+Li%C3%A8ge A l'archéoforum il y a une reconstitution de la cathédrale St Lambert. Elle mesurait 96m sur 40m. La flèche de la grande tour orientale culminait à 130m.

Mes autres blogs sur la révolution liégeoise

http://hachhachhh.blogspot.be/2013/08/1792-1808-gosuin-revolutionne.html 1792-1808 Gosuin révolutionne l’armurerie à Liège


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