samedi 12 octobre 2013

Le berceau de Charlemagne : à Aix, Düren, Prüm, Thionville, Saint Denis, Quierzy-sur-Oise, Gauting, Mürlenbach, Ingelheim, Jupille ou Herstal ?

Pierre sur laquelle Charlemagne se serait assis. 
Frédéric célébration des 1200 ans de la mort de  Charlemagne qui aurait vu le jour à Herstal. Pour notre député européen le calendrier ne tombe on ne peut mieux : les élections européennes auront lieu en 2014 (ls .
Il y a quand même un ‘petit’ problème: certains suggèrent que le roi des francs serait plutôt né à Jupille, patrie de Willy Demeyer. D’où mon petit conseil d’ami à Frédéric : n’insistez pas trop sur Herstal, berceau de Charlemagne. Non seulement c’est une ineptie historique, mais on va se mettre la moitié de l’Europe sur le dos qui revendique aussi ce titre.

Herstal ou Liège, berceau de Charlemagne : une ineptie historique

Le lieu de naissance de Charlemagne est ignoré. Eginhard, qui fait partie du (très) petit cercle d'érudits qui entoure Charlemagne, passe volontairement sous silence tout ce qui a rapport à la première partie de la vie de son héros. Notre historien Ferdinand Henaux (°Liège 1815 + 1880), à qui ont doit un livre sur Charlemagne, éloigne le témoignage d'Éginhard, sous prétexte qu'en paraissant ignorer le lieu de naissance de son maître, il n'a voulu que « jeter un voile sur les débuts peu brillants et les faits peu honorables de sa jeunesse, ainsi que sur les origines peu illustres de la famille royale, famille de parvenus ». Ce n’est déjà pas un compliment pour Charlemagne. Et c’est un pauvre argument pour éloigner le témoignage d'Éginhard.
Par contre, Henaux met sur un piédestal un moine de Saint-Gall, qui, dans le cadre la canonisation de Charlemagne lancé par son empereur Fréderic Barberousse, recueille une foule de pieuses anecdotes dans «Les faits et gestes de Charlesle Grand, roi des Francs et empereur". Les contes plaisants ou grotesque qui forment la matière de son livre ne mériteraient guère de retenir notre attention si les plus graves érudits ne s’y étaient laissés souvent prendre », dit Louis Halphen, l'un des grands historiens français du haut Moyen Âge (Louis Halphen,  ÉTUDES CRITIQUES SUR L'HISTOIRE DE CHARLEMAGNE. Le Moine de Saint-Gall, Revue Historique,T. 128, Fasc. 2,1918).
Selon notre moine, l'église d'Aix-la-Chapelle a été érigée là où il vit le jour, « in genitali solo».  ‘Là où il vit le jour ‘. C’est une indication qui pourrait situer la naissance à Aix. Henaux la situe hardiment à Liège, vu l'absence de réclamations de la part des savants d'Aix, en  exaltant de son mieux la douteuse autorité du moine de Saint-Gall, « qui était encore environné de toutes les preuves vivantes ».
M. Henaux accumule ensuite les textes et les souvenirs locaux pour prouver à partir de l'existence de nombreuses résidences dans le pays liégeois des Pépins, la conclusion fort hasardée, que tous, et par conséquent Charlemagne aussi, ont dû y voir le jour.
D'autre part, appuyé cette fois-ci sur des chroniques liégeoises fort récentes qui racontent entre autres que Charlemagne a déclaré les Liégeois les plus nobles citoyens de ses États, et qu'il leur a donné une bannière magnifique de satin blanc qui existait encore en 1660, il prétend constater dans tous ces faits l'attachement filial de l'homme au sol qui l'a vu naître, et par suite la nécessité de la naissance de Charlemagne dans le pays liégeois.
Liège - Charlemagne après  restauration
M. Henaux met Herstal hors de concours, parce que c'était « un manoir sombre et antique que pouvaient chérir l'homme d'armes et le chasseur, mais non une femme jeune, pieuse, aimant à être entourée de ses proches». Un « manoir sombre et antique » : ce n’est pas une publicité pour Herstal. Pas besoin d’en rajouter. Avec ce genre de ‘preuves’ Henaux arrive ainsi à la conclusion tant désirée, que le berceau du grand empereur n'a pu être que dans la vieille cité de Liège, dans le palais bâti par son aïeul Charles Martel!
Ce n’est pas moi qui juge Henaux ; c’est Auguste Himly, un historien français spécialisé en histoire carolingienne, qui a publié en 1876 «  Histoire de la formation territoriale des États de l'Europe centrale ». L’Ulg reprend ce texte de Himly dans un blog « réflexions historico-folkloriques, sur les origines liégeoises deCharlemagne et ses accointances avec Tchantchès ». En effet, nos théâtres de marionnettes voient déambuler côte à côte, Tchantchès, Nanesse, saint Lambert et Charlemagne. Et les thèses de Henaux ne sont que des  réflexions historico-folkloriques dignes d’un théâtre de marionnettes. Dans le domaine sportif, on enlève rétroactivement le maillot jaune à un dopé. L’Ulg aurait peut-être intérêt, pour maintenir son prestige, à faire de même avec Henaux ?

On ne va pas se mettre la moitié de l’Europe sur le dos pour le berceau de Charlemagne…

Donc, situer cette naissance à Herstal est une ineptie historique ; mais avec ça on ne risque le ridicule, et le ridicule ne tue pas. Ce qui est plus grave, c’est qu’on risque de se mettre la moitié de l’Europe sur le dos. Plein d’autres villes revendiquent aussi le berceau de Charlemagne: Aix, Düren, Prüm, Thionville, Saint
Aula regia - reconstruction digitale
Denis, Quierzy-sur-Oise, Gauting, Mürlenbach, Ingelheim. Un certain Sebastian Münster situe en 1544 dans sa Cosmographia  le Curtis Regis à Ingelheim, où Charlemagne a construit son  Aula Regia.
Thionville (Diedenhofen à l’époque) se base sur une biographie (Vita) de ses parents Pepin III et sa mère Bertrada.
Saint Denis invoque comme preuve  le sacre de Pépin avec ses fils Carloman et Charlemagne et la mère, Bertrade de Laon, le 28 juillet 754, à l'abbaye royale de Saint-Denis, par le pape Étienne II en personne.
Avec  Bertrade ou Berthe au grand pied nous ne sommes pas sortis de l’auberge non plus. A Herstal, nous avons une confrérie des filles de Berthe, du prénom de la mère de Charlemagne. Berthe aurait habité à la ferme Charlemagne (« Du temps que la reine Berthe filait »). Hélas, triple hélas, Charlemagne a été
Bertradaburg
chercher sa Berthe à l’Est. Mürlenbach met en avant son Bertradaburg.
 Pour eux, « les historiens modernes, mais sérieux », retiennent plus volontiers maintenant les environs de Prüm en Allemagne comme lieu de naissance du futur empereur. Près de cette localité, une abbaye bénédictine avait été fondée en 721 par Bertrada de Cologne qui était la grand-mère de Charlemagne, puisqu'il s'agissait de la mère de Bertha (alias Berthe-aux-longs-pieds nommée aussi Bertrada la Jeune). Sa famille possédait là-bas un bourg fortifié, appelé alors Bertradaburg, aujourd'hui Mürlenbach. « Comme il était d'usage qu'une femme se fasse aider par sa mère pour l'accouchement, il est probable » que Berthe ait rejoint en 742 le manoir de sa mère Bertrada - ou y séjournait déjà depuis qu'elle était enceinte - pour y donner le jour à son fils aîné.
Mais les contradictions ne viennent que de commencer. Gottfried von Viterbo, l’aumônier de Fréderic Barbarossa, situe la naissance de Charlemagne à Ingelheim – comme par hasard lieu de résidence de son patron.  Il a aussi brouillé les pistes sur Berthe : dans un poème en latin il parle de Berthe la hongroise. Elle ne serait donc pas originaire de Laon mais de quelque part en Hongrie :
Pipinus moritur, consurgit Karlus acer,
Natus in Ingeleheim, cui Berta fit Ungara mater
(traduction : A la mort de Pepin est monté sur le trône le vaillant Charles, né à Ingelheim, dont la mère était Berthe la Hongroise).
Je n’ai pas retrouvé traces de villes hongroises qui revendiquent Berthe au grand pied, mais berthe est revendiqué en Bavière.

blason gauting
La commune bavaroise de Gauting prétend, comme d’autres villes en Bavière d’ailleurs, que le berceau de Charlemagne se trouvait dans le moulin du village. Ses armoiries portent d'ailleurs une roue de moulin d'argent surmonté d’une couronne impériale. Et toujours dans le patrimoine immatériel,  Gauting a une belle histoire à raconter. Ecoutez moi ça :
« Pépin demande à son maréchal de la cour d’accompagner sa fiancée Berthe à Freising. Mais le maréchal abandonne la fille dans la forêt et présente au  roi sa propre fille comme jeune mariée. Berthe  trouve refuge dans un moulin. Des années plus tard, Pépin s’égare lors d’une chasse dans la forêt et arrive à la maison du meunier. Il reconnaît sa fiancée qui portait toujours sa bague. Cette nuit-là Charlemagne aurait été conçu. Et dans la foulée on te montre encore le berceau dans le moulin ».
«Li Roumans de Berte aus grans piés» du troubadour Adenet brode en 1270  la même trame. Pour lui aussi, Berthe est une  fille du roi de Hongrie. Elle n'avait qu'un seul défaut: l'un de ses pieds était trop grand. «Les pieds restent cachés sous les jupes», se dit le roi. «Qu'on amène donc Berthe à Paris! » Pépin fit alors charger trente chevaux d'or et d'argent, équipa une douzaine de chevaliers le plus richement du monde, et  Berthe s'en alla vers la France. En route, son cortège fit une halte chez le duc de Mayence, qui avait une fille, Alista, qui ressemblait à Berthe comme une soeur. Sauf les pieds, qu'elle avait justement très petits. Berthe était si
enchantée de sa nouvelle amie qu'elle proposa de l'emmener avec elle en France. Arrivée à Paris, la
Gisant Bertrade à Saint-Denis
princesse hongroise fit cette proposition à sa nouvelle amie : «Chère Alista, que l'on te présente au roi à ma place. Cela ne durera pas longtemps, et de toute façon les gens n'y verront rien. Nous nous ressemblons tellement! » Alista accepta très volontiers ; tellement qu’elle y prit goût et décida de remplacer sa maîtresse pour toujours. Alista paya deux serviteurs, qui enlevèrent Berthe et l'emmenèrent en secret dans la forêt la plus profonde. Là, ils avaient ordre de la tuer. Mais ils n'en eurent pas le coeur, ils hésitèrent devant tant de beauté. Ils l'abandonnèrent donc à son sort, et s'en retournèrent à Paris. La pauvre Berthe erra longtemps dans la forêt obscure, et se nourrissait de fraises et de framboises, jusqu'à ce qu'un jour, elle vit une petite chaumière où vivait le charbonnier Simon, avec sa femme et ses deux filles. Berthe vécut neuf ans et demi dans la cabane du charbonnier, et jamais elle ne trahit sa véritable
identité. La reine de Hongrie Blanchefleur était fortement inquiète de ne recevoir de sa fille que de très brèves informations. Elle décida d’aller voir Berthe en France. Alista se déclare malade. La reine se jeta sur la fausse Berthe dans son lit, et se mit à caresser sa fille comme un bébé. Ce fut alors qu'elle remarqua que celle qui était dans le lit avait bien le même visage que Berthe, mais avait des petits pieds. Pépin le Bref se fâcha très fort. Il fit rechercher Berthe, et il chercha lui-même. Un jour le hasard l’amène devant la chaumière du charbonnier, où il vit une très belle jeune femme qui rapportait une cruche d'eau de la fontaine. Et il remarqua aussi l'un de ses pieds était chaussé d'un très grand sabot. Tout se termina très bien. Alista fut honteusement chassée de Paris. Les deux serviteurs reçurent une bonne volée de coups de bâton, mais ensuite le roi les récompensa richement parce qu'ils n'avaient pas tué Berthe. Le charbonnier Simon fut élevé au rang de chevalier ».
Reconnaissons que le récit de nos « Filles de Berthe » de la Préalle  manque un peu de romantique :  « Berthe au Long Pied est la fille du Comte Haribert II de Laon et de Gisèle d'Aquitaine. Haribert II suivait Pépin le Bref dans ses déploiements guerriers. De ce fait, il s'installa avec sa famille à la Préalle non loin du château de Pépin le Bref, au moulin du Rida. C'est là que Berthe rencontra le très jeune Pépin le Bref qui était venu se reposer au château entre deux batailles, au moulin de la Préalle. Quelque temps après naquit Charlemagne. Bien plus tard, Pépin épousa Berthe ».
Si on veut se faire entendre dans le concert des nations, il faudra rajouter quelques lignes à ce récit austère. Dommage que Henaux n’est plus parmi nous : il aurait biren fait la besogne.
Pour conclure : évitons de nous prendre trop au sérieux dans cette affaire. Invitons toutes les villes qui prétendent être le berceau de Charlemagne à un grand tournoi de conteurs d’histoires. Qu’on donne un prix au meilleur conteur, amuseur, anecdotier, auteur, fabuliste, farceur, hâbleur, menteur, narrateur, narratrice, raconteur… Vous avez compris : il faut que tout le monde gagne. Et qu’on en profite aussi, un peu –trop de sérieux tue – pour expliquer pourquoi et comment ces ballades sont nées. Et ici on rentre dans le sérieux. Mais ça sera le sujet d’un prochain blog.

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