mercredi 2 mai 2012

Un Herstalien, Edouard Wagener, à au cœur de la révolte de 1886


Lettre de Wagener à La Meuse lors de son procès en Assises en 1886: "Il faut démantibuler le Vieux Monde. C'est quand le porc est gras, bourgeois, qu'on le tue. Ouvrier, prends la machine! Paysan, prends la terre!".
1886. Année de crise.
Début 1886, les mineurs de Décazeville, dans l'Aveyron, se mettent en grève. La troupe intervient sans succès. Une campagne internationale de solidarité se développe. A Liège on vend Le Catéchisme du Peuple à 10 cts au lieu de 5 cts, au profit des mineurs de Décazeville.
En février Cockerill ouvre une souscription parmi son personnel au profit des ouvriers nécessiteux, pensionnés ou renvoyés faute d'ouvrage. Elle se charge gracieusement d'en verser le produit à un bureau de bienfaisance. Ces mesures, estime le directeur baron Sadoine, n'ont pas été sans influence sur l'assiduité des travailleurs de cette entreprise lors des grèves de mars.
18 mars 1886: Meeting public organisé à l'occasion de la Commune de Paris
En 1881, Edouard Wagener, cafetier au Rivage à Herstal, prend la présidence des "Va-Nus-Pieds", la fédération liégeoise de l'Association Internationale des Travailleurs.
Jeudi 18 mars 1886 Wagener appelle à un grand meeting public en commémoration du 15° anniversaire de la Commune en la salle  du Café National, place Delcour, suivi d’une manifestation place Saint Lambert.
C'est ce meeting qui sera le point de départ d'une bourrasque sociale . C'est ces émeutes qui amèneront Wagener aux Assises.
Ce jour-là les mineurs abandonnent leurs fosses. On y crie "vive la république". Parti de Seraing, un cortège ramasse les travailleurs de Jemeppe, Ougrée, Tilleur, à la suite d'un drapeau rouge. D'autres arrivent de Saint-Nicolas, de Herstal.
A 18h, la place St Lambert est noire de monde: un millier, estime la police. Wagener arrive, porteur d'un drapeau rouge. Arrivé rue Léopold, le cortège casse la grande épicerie Mauguin. Un torrent s'écrase en Neuvice, la rue aux orfèvres. Dans l'arrière salle du café National un Warnotte, qui se réfère aux thèses défendues par le POB (le PS d'aujourd'hui), « fait honte aux manifestants des désordres : point n'est besoin d'appeler à la révolte pour revendiquer nos droits. Vive l'ouvrier lorsqu'il pense et qu'il agit après voir bien pensé". Ce Warnotte témoignera contre Wagener au procès aux Assises. Il lui mettra ces mots à la bouche : «  Les propriétaires, nom de D…, c’est avec la dynamite qu’il faut les traiter. Une bête vous saute au nez pour défendre ses jeunes, et vous autres vous êtes assez c… pour ne pas donner à manger à vos enfants. Ceux qui ont des enfants qui crèvent de faim et ne cherchent pas à leur procurer du pain, n'importe par quel moyen, sont N… de D… des rosses. La faim justifie le vol et le pillage. Vive la Commune». Vers 20h30 la place Delcour devant le café National est couverte de 3 à 4000 personnes.
Le bourgmestre de Liège avait signé une interdiction de rassemblement de plus de 5 personnes. La vue de 18 gendarmes à cheval et de 12 gendarmes à pied des Chasseurs Eclairés et des Artilleurs de la Garde civique provoque une immense clameur: "A bas les gendarmes! A bas la garde civique!"
Des coups de feu éclatent. La place est évacuée. La foule assiège l'hôtel de ville. Du pétrole en flamme est projetée sur les gendarmes à cheval. Le bilan: 17 blessés amenés à la permanence, 60 arrestations, 104 édifices endommagés. La Meuse écrit: "vers 4 heures, les anarchistes étaient retournés dans les villages de la banlieue d'où ils étaient sortis comme des bandes de barbares".
Le ministre de la guerre inspecte les troupes dans la berline de Cockerill. Il est prié à dîner par le baron Sadoine, directeur général de Cockerill.

Le mouvement du 18 mars1886 était parti du Charbonnage de la Concorde à Jemeppe. Tous les mineurs qui avaient quitté leur travail sont congédiés sur le champ comme grévistes et fauteurs de révolution. Dans la nuit, la rage au cœur, quatre fugitifs rentrent de Liège. La grève éclate. Les vitres de la maison du directeur Kelecom volent en miettes. A 7 heures, une centaine d'hommes à Seraing , derrière un drapeau rouge improvisé, exhortent les habitants à marcher sur Liège.
Trois bataillons d'infanterie, suivi de la brigade de gendarmes à cheval et d'un escadron de lanciers marchent sur Tilleur et Jemeppe. Deux compagnies sont postées aux Usines Cockerill, encore que le baron Sadoine, administrateur directeur général de la Société Cockerill, fasse admirer la discipline de ses gens, tous au travail, eux.
Samedi, traditionnellement, le jour de paie: des piquets de police se portent aux Charbonnages du bois d'Avroy et du Val Benoît. Au palais de justice pénètrent par fournée les détenus dont hâtivement on instruit le procès. L'escorte de policiers revolvers au poing fait des moulinets du sabre pour dégager la passage.
A 19h30 le couvre feu est décrété. A Tilleur, on a brisé portes et fenêtres des boutiques. Beaucoup de revolvers entre les mains des grévistes, assure la Journal de Liège, des casse-tête formés d'une boule de fer ou d'un boulon au bout d'une corde. Deux cents grévistes, descendus de Saint Nicolas, attaquent le charbonnage du Horloz: fusillade devant la maison du directeur. Des éléments du 9° de ligne chargent à la baïonnette.
A Seraing, des grévistes tirent sur la permanence de l'hôtel de ville, où sont enfermés des camarades.
A Liège, c'est l'alarme. On clabaude: "les mines flambent à Tilleur. Cockerill, le Horloz, seraient au pillage. Le château, l'hôtel de ville de Seraing brûlent" (journal de Liège 21.3.1886). Horreur, "on aurait même hissé la tète d'un maître ouvrier au bout d'un bâton" (Le peuple 22.3.1886).
Le 21 mars, le soleil qui se lève annonce le printemps. Il brille aussi sur les 6000 troupiers chargés de l'ordre dans le bassin à demi paralysé.
Le déploiement des forces militaires dans la région a de quoi impressionner: 6 bataillons de ligne, 5 escadrons de lanciers, 2 batteries d'artillerie à cheval, 100 gendarmes renforcés d'unités des 9°, 10° et 12° de ligne venant d'Arlon et de 3 bataillons du 4° de ligne venant de Bruxelles. Le ministre de la guerre lui-même, le général Pontus, a parcouru les positions dans la berline de Cockerill, escortée par les lanciers. Il a été prié à dîner par le baron Sadoine, administrateur directeur général de la Société Cockerill.
Les soldats tirent
A Tilleur, ça se gâte. Les soldats tirent. On relève un mineur armé d'un pistolet, une femme qui allait quérir son enfant à l'école, un père de famille qui sera amputé, un jeune passant touché au ventre. Il décédera à l'hôpital. A Jemeppe, Joseph Dewar, 18 ans, Lambert Sody,15 ans, tous deux membres de la fanfare locale, tombent mortellement frappés.
A Seraing, il y a bataille rue du Bac. Un  lancier touche Henri Deridder d'une balle dans la face. A sa fenêtre, rue des Pierres, Nicolas Jacob, cafetier et agent d'affaires, a la tête emportée d'un coup de fusil par un fantassin chargé du couvre feu.
Le 23.3 une échauffourée oppose la police à des grévistes au haut de la Chauve Souris, près du Charbonnage de la Haye, à Saint Gilles. Deux luxembourgeois, Charles Manderscheid et Pierre Schroeder, sont très grièvement blessés.
La grève est maintenant totale dans la plupart des charbonnages. A Herstal 129 des 169 mineurs de la houillère Gérard Cloes refusent de descendre. Le bourgmestre apprend qu’une dizaine d’individus s’étaient promenés à Wandre, avec drapeau rouge et bonnet phrygien, sous les fenêtres du Charbonnage, qu’ils avaient traversé le pont de Wandre-Herstal et qu’ils étaient venus manifester devant la maison occupée par la famille du détenu Wagener. Il décide de faire fermer les cafés à 19h, d’interdire des rassemblements et la circulation sur le pont sans laissez-passer.
Cette interdiction de circuler sur le pont fraichement inauguré est assez cocasse si l’on sait que ce pont avait été réclamé depuis des décennies par Herstal. Signalons en passant que l’année après, en 1887, le même bourgmestre interdit une réunion de propagande en plein air à l’occasion de l’inauguration de la première Maison du Peuple au n° 13 de la rue Hoyoux (source : P. Baré p297).
Malgré les ordres donnés, le café Wagener, au Rivage, était resté ouvert ; une visite du commissaire « en fit sortir plusieurs individus notoirement connus comme adeptes de Wagener. Ils furent conduits, sous escorte de police et de pompiers, jusqu’au-delà du pont ».
Le mouvement s'use, sauf à Herstal où la grève s’étend de Cloes à la Petite Bacnure, Bonne Espérance et Bonne Foi Hareng.
A Seraing on défend de parler sur la tombe de Nicolas Jacob pour les funérailles duquel un bataillon de carabiniers, un bataillon de lignards, un fort détachement de lanciers sont mobilisés.
Les obsèques de Lambert Sody, à Jemeppe, se déroulent sous l'œil de la troupe. La fanfare dont il était membre n'a pu sortir de l'église. Seule la famille a pu suivre le cercueil au cimetière.
Les métallurgistes hésitent. Il y a bien grève dans les tôleries et laminoirs de Jemeppe et d'Ougrée. Un mouvement s'est amorcé à l'Usine de fer de Cockerill. Mais le baron Sadoine est sur la brèche. Il sait stimuler les forces de l'ordre et haranguer ses salariés. Ce n'est pas pour lui, proclame-t-il, qu'il va chercher des commandes aux quatre coins de l'Europe et qu'il travaille à perte; c'est pour leur donner de l'ouvrage et subvenir aux besoins de leurs femmes et enfants.
Tragédie à Roux
La situation est devenue tragique dans le bassin de Charleroi. La paie du 25 mars, réduite, a indigné les mineurs. Le 26 mars, la fermentation gagne les verreries. A Lodelinsart, l'usine Baudoux flambe, ainsi que le château du propriétaire. Tragédie à Roux, le lendemain, des morts parmi les grévistes trop audacieux devant des militaires en haute amenés forcés.
Le 28 mars 1886 la Sûreté publique fait un bilan des émeutes à Liège: 4 morts, 43 blessés. Le 31 mars le roi écrit: "Il faut faire une loi pour atteindre les meneurs et leurs écrits, une autre pour réprimer le port d'armes sans autorisation". Le 16 avril le ministre de la Justice présentait à la Chambre le projet de loi qui servira (e.a.) à accuser les 13 de Clabecq.
La justice se veut rapide, exemplaire. Les sentences tombent: 77 condamnations par le Tribunal correctionnel de Liège, nous négligeons les cas de police dont regorgent les prisons. On reproche à Edouard Wagener son attitude "révoltante", son air de "bravade" et ses réponses "cyniques". Il est âgé de 37 ans. Il est rapidement devenu sous-officier, grâce à "une grande facilité de conception et d'élocution". Il a été ramené au rang de sergent, puis dégradé. Il monte à Liège une affaire de galvanoplastie, travaille à la Fonderie des canons, négociant, commissionnaire, il est maintenant fabricant de chaises et cabaretier, près du Pont de Wandre, à Herstal. Il est réputé comme communard dans le Luxembourg, à Liège et à Dison. Lors de son procès en Assises, La Meuse publie des extraits d'une de ses lettres à un journal de Herstal: "Il faut démantibuler le Vieux Monde. C'est quand le porc est gras, bourgeois, qu'on le tue. Ouvrier, prends la machine! Paysan, prends la terre!".
La cour frappe Wagener au maximum: 6 mois de prison.
Le 28 mars la Gazette de Liège avait dénoncé "le mal immense accompli dans les masses par le Catéchisme du Peuple, catéchisme perfidement et habilement rédigé, en vue d'exciter les colères et les haines des travailleurs contre le capital". Alfred Defuisseaux prend 12 mois pour son Catéchisme du Peuple, Edouard Anseele 6 mois pour injures contre le Roi.
La règle « non bis in idem » est un principe classique de la procédure pénale, déjà connu du droit romain, d'après lequel nul ne peut être poursuivi ou puni pénalement à raison des mêmes faits. La justice belge de 1886 n’en a cure : le 9 août 1886 Wagener affronte la cour d'Assises de Liège, à coté de deux autres accusés, Ruttens et Billen. L'avocat général Delwaide invoque l'article 125 du code pénal. Celui-ci vise "la dévastation, le pillage, le massacre". Les faits sont établis quant à l'intention. Wagener, le principal instigateur, porte donc la responsabilité des morts de Roux et des condamnations déjà infligées.  Wagener nie et reproche à l'accusation et aux témoins d'avoir dans ses propos recherché les gros mots. Le jury formé de négociants, de banquiers, de rentiers, de propriétaires, d'industriels retient "la provocation par discours à la dévastation, au pillage, au massacre". Malgré les circonstances atténuantes dues à leurs bons antécédents, les accusés essuient 5 ans de réclusion et 10 ans de mise à disposition de la police.
C'est le même jour, le 9 août, qu'est voté la loi qui est libellé comme suit:
" Seront punis comme auteur d'un crime ou d'un délit ceux qui, soit par des discours tenus dans des réunions ou dans les lieux publics, soit par des écrits, des imprimés, des images ou emblèmes quelconques, qui auront été affichés, distribués ou vendus, mis en vente ou exposés aux regards du public, auront provoqué directement à le commettre ... ".
La sentence cassée le 3.10 par la cour de Cassation, sera confirmée en Cour d'Assises de Namur le 21.12.1886.
Le 11 août 1886 Oscar Falleur, dirigeant de l'union Verrière, et son compagnon Xavier Schmidt encoururent 20 ans de travaux forcés devant la Cour d'Assises du Hainaut pour les journées tragiques de Charleroi.
Ce texte est rédigé sur base de deux textes : René Van Santbergen, une bourrasque sociale Liège 1886, Lg 1969). Rapport de Mr. Le Bourgmestre sur les grèves du mois de mai dernier présenté en séance publique du Conseil Communal du 3 mai 1886 ; dans le N°24 du « Musée Herstalien », p11 à 23.

Aucun commentaire: