lundi 13 décembre 2010

Sebastien La Ruelle, un tribun populaire controversé

Sebastien La Ruelle est le nom de notre ancien local Chaussée des Prés.
C’est un des grands dirigeants populaires liégeois, qu’on évoquera aussi lors de notre ballade « Liège ville ardente ; ville des révoltes » au printemps 2011.
Sébastien La Ruelle s’est opposé au prince évêque Ferdinand de Bavière. Or, fin 2011 il y aura une grande expo au Curtius sur son prédécesseur (et oncle) Ernest de Bavière. La figure de La Ruelle a toujours été très discutée à Liège. J’explique ça après.
Mais d’abord je voudrais situer le personnage dans son époque.
La Ruelle est un leader des Grignoux. Il est élu bourgmestre en 1630. Le prince évêque, refuse le résultat de ces élections. Il est soutenu par les Chiroux. Le 16 avril 1637 La Ruelle est assassiné. La lutte entre Chiroux et Grignoux est pour Liège l’aboutissement d’une lutte entre Réforme et Contreréforme : lutte qui a commencé presqu’un siècle plus tôt, en 1563, avec le concile de Trente. Le 30 janvier 1648 est signé le traité de Münster qui mit fin à ces guerres. Le prince-évêque, avec ses régiments Bavarois et Impériaux, prend militairement possession de Liège, et prive les liégeois de la plupart de leurs droits politiques. Il faudra attendre le début de la Révolution liégeoise le 18 août 1789 pour les reconquérir.
Le concile de Trente, le signal de départ de la Contre Réforme
Toute cette période plus en détail sur http://hachhachhh.blogspot.com/2010/12/des-iconoclastes-aux-grignoux-1563-1603.html
1563 le concile de Trente se termine avec l’appel: « anathème à tous les hérétiques ! » En réaction les iconoclastes mettent à sac les églises en 1566. Philippe II d’Espagne envoie aux Pays Bas le duc d’Albe qui instaure son Conseil des Troubles. Parmi les confédérés qui s’opposent au duc nous retrouvons le liégeois Guillaume de la Marck, seigneur de Lumey.
Très vite, Guillaume d’Orange s’impose comme leader des confédérés. En 1566, son frère Louis de Nassau s’empare de Saint Trond. Le prince-évêque exige les clefs de Liège, par peur qu’on n’ouvre les portes aux protestants. Les bourgmestres refusent. S’ensuit un très long procès devant la Chambre Impériale. Un demi-siècle plus tar1628, c’est l’époque des Chiroux et des Grignoux.
La ‘Truchsessische Krieg’
En 1566 les Oranges n’arrivent pas à rallier Liège. Mais si le peuple de Liège ne s’engage pas directement du côté protestant, il profite néanmoins de la situation pour élargir ses libertés. Le prince Ernest de Bavière a les mains liés par une lutte contre les protestants de Cologne. Pendant huit ans il doit même mener contre eux une vraie guerre, la ‘Truchsessische Krieg’. Et à peine finie cette guerre il doit faire appel aux Espagnols pour chasser les protestants hollandais de Huy. Dans ces conditions, un impôt sur les cheminées et sur les vins et cervoises mène à une violente émeute à Liège, en 1603.
Le Prince doit faire profil bas. Il donne, le 14 avril 1603, un nouveau règlement à la cité. Un système électoral alambiqué reconnaissait aux métiers le pouvoir de nommer les édiles communaux. Il constituait une victoire inespérée pour le parti démocratique. Son successeur Ferdinand se hâtera de remettre ce règlement en question. L’occasion lui est fournie par la ‘Trêve de douze ans’ conclu entre les Pays Bas et les Espagnols, entre 1609 et 1621. En 1613 Ferdinand de Bavière supprime le règlement de 1603. Le peuple ne fit nulle attention: les élections de 1614 ont lieu dans la forme adoptée en 1603. Ferdinand dénonce les bourgmestres à la chambre impériale de Spire.
Mais l’Empire a d’autres chats à fouetter. En 1419 L’Empereur Ferdinand II de Habsbourg déclenche la guerre de Trente Ans. S’ajoute à ça en 1621 l'expiration de la trêve de douze ans conclue entre les Provinces-Unies et l’Espagne. L’Empire prie le prince évêque d’envoyer des troupes au secours du siège de Berg-op-Zoom. L'évêque convoque les Etats. Au départ ceux-ci font la sourde oreille. C’est en 1624 seulement que les Etats autorisèrent un emprunt et mirent des fonds à la disposition de Ferdinand, à titre d'avances.
Ferdinand met la pression sur la Cité et laisse des mercenaires allemands ravager les campagnes liégeoises. En 1628 il arrive à imposer l’élection des bourgmestres selon son nouveau règlement de 1613. Mais les Grignoux investissent la Violette et le parti du prince, les Chiroux, doit retirer ses élus.
Pour un récit détaillé des Chiroux et Grignoux voir http://hachhachhh.blogspot.com/2010/12/chiroux-et-grignoux.html
Le 25 juillet 1630 les Grignoux Guillaume de Beeckman et Sébastien La Ruelle sont élus bourgmestres, d'après les dispositions du règlement électoral de 1603. Ferdinand de Bavière demande de nouveau à l'empereur de casser ces élections. De nouveau il paye des mercenaires Croates qui commettent d'affreux ravages. Mais le peuple repousse les Croates.
Richelieu
En 1630 un nouvel acteur apparaît en scène. En France Louis XIII choisit pour Richelieu contre sa reine-mère Marie de Médicis. Le Cardinal cherche à réduire la puissance des Habsbourg d' et d'Autriche. Pour cela il s'allie aux protestants allemands. Le prince-évêque offrira en 1641 un asile à Cologne à cette ennemie déclarée du Cardinal.
Richelieu soutient toute opposition au prince évêque, et notamment les Grignoux. Le 1 avril 1631 Ferdinand de Bavière accorde, pour pouvoir rentrer à Liège, une amnistie. Le règlement de 1603 est remis en vigueur.
Dans un premier temps le sort des armes ne sourit pas à Richelieu. Richelieu verse 400 000 écus par an au génie militaire et roi de Suède Gustave Adolphe, dont le commissaire général pour les fournitures des armées est le liégeois De Geer. Gustave Adolphe bat l'armée de la Ligue catholique à la bataille de Breitenfeld, le 7 septembre 1631. Le 22 août 1632 les Hollandais prennent Maastricht. Les Grignoux s'enhardissent. Ferdinand s'inquiète et promulgue, le 19 avril 1633, un édit condamnant au bannissement toute personne qui ne professerait pas la foi catholique : l'émigration fut nombreuse. Mais le 16 novembre 1632 à la bataille de Lützen, pourtant remportée par les Suédois, leur roi est tué. Les catholiques reprennent alors l’avantage; ils battent les protestants à Ratisbonne le 26 juillet 1634.
Le 14 novembre 1634 Philippe III d'Espagne envoie son fils, le Cardinal-Infant d'Espagne, comme gouverneur des Pays-Bas espagnols, pour reprendre la situation en main. Celui-ci réunit son armée avec celle de son cousin Ferdinand II de Habsbourg. Ils s'assurent ainsi une victoire écrasante sur les protestants à Nördlingen le 6 septembre 1634.
La défaite des protestants à Nördlingen oblige Richelieu de passer de la guerre couverte à la guerre ouverte. La France et les calvinistes unissent leurs forces pour attaquer ensemble les Pays-Bas espagnols. Point de ralliement: le pays de Liège. Les Hollandais pénètrent par Maestricht et les Français par le Luxembourg. Ils battent le Cardinal-Infant à Tirlemont en juin 1635 et font le siège de Louvain. Mais ils doivent plier bagages quand ils sont menacés par les armées impériales. La contrattaque espagnole menace même Paris. Mais Madrid "ne suit pas" : l’infant tombe à court d'or pour solder ses fantassins.
Richelieu peut respirer.
C’est à son tour de contrattaquer. Ses agents secrets fomentent des soulèvements au Portugal et en Catalogne. Un agent de Richelieu, l'abbé Mouzon de Ficquelmont, s'établit à Liège. La France espère profiter des sympathies des Liégeois. Le 25 juillet de la même année Sébastien La Ruelle est élu une seconde fois.
Sa première décision vise à couper les ailes au prince-évêque: les impôts, votés sous la magistrature précédente, sont abolis. Le 9 avril 1636 les Chiroux tentent un coup de force. Ils sont repoussés par les Grignoux. Le 16 avril 1637 un agent double, le comte de Warfusée, invite La Ruelle à un banquet, où des soldats espagnols le lacèrent de coups de sabre.
Mais la mort de leur leader ne décourage pas les Grignoux. Les élections magistrales de 1637 sont favorables au parti populaire, qui arme les citoyens. Ferdinand doit une nouvelle fois user de diplomatie. Et il faut reconnaître qu’il est doué pour ça. Le 26 avril 1640 il signe avec les Etats la paix fourrée. Or, cette paix n’était en effet que le triomphe d’un parti : celui de l’évêque.
Ferdinand rentre à Liège. Cette Paix est tellement bien ‘fourrée’ que les élections de 1641 sont favorables aux Chiroux. Mais les Grignoux ne se donnent pas encore battus. Le 25 juillet 1646 lors de la rénovation magistrale, les bourgmestres sortants introduisent des soldats espagnols dans l'hôtel de ville, afin d'intimider les Grignoux. Les Grignoux se rendent maitre de l'hôtel de ville. Les portes du palais épiscopal sont enfoncées à coups de canon. Plus de 200 personnes périssent dans la Sainct-Grignoux ou la mâle Saint-Jacques. Les Grignoux triomphent sans partage.
Le 30 janvier 1648 est signé le traité de Münster qui mit fin à la guerre de Trente Ans. Ferdinand sent que son heure est venu. Bavarois et Impériaux marchent sur la ville. Maximilien prend militairement possession de la place. Le prince prive les liégeois de la plupart de leurs droits politiques.
Une dépouille à la recherche du repos éternel
Cet ancien bourgmestre de Liège est une personnalité controversée ; tellement controversée que ses pauvres restes n’ont toujours pas trouvé le repos.
La Ruelle vécut rue du Pot d’or. Il a été assassiné quelque part entre la Place X. Neujean et la Sauvenière. Au moment de sa fondation en 1976, l’asbl les Grignoux choisit ce nom par référence explicite à la faction populaire du XVIIe siècle.
A l’époque, La Ruelle avait été enterré dans l’église Saint-Martin-en-Isle, après des obsèques solennelles dans la cathédrale Saint-Lambert en 1637. Les restes du bourgmestre sont déplacés en 1798, au moment de la destruction de l’édifice religieux. L’exhumation de ses restes ravive les passions des Liégeois à l’égard du bourgmestre-martyr.
L’historien Jules Bosmant rappelle « qu’à cette époque, Sébastien La Ruelle ne reçut pas l’hommage qu’il méritait, parce que la survivance de l’esprit ‘Chiroux’ remit en question les attaques dont La Ruelle fut l’objet, de son vivant et après sa mort. On vit renaître de violentes polémiques, qui ajournèrent indéfiniment les manifestations qui devaient accompagner l’inhumation définitive des restes du tribun populaire » (‘Les Grands Hommes de la Révolution liégeoise de 1789’).
Ferdinand Hénaux, historien libéral anticlérical du XIXe siècle, qualifie les Grignoux de défenseurs de la liberté de pensée et de conscience. Il estime que Sébastien La Ruelle a été victime du fanatisme catholique.
Ces restes reposent pendant vingt-cinq ans chez le chirurgien Nicolas Anciaux, qui les remet ensuite en 1827 au pharmacien Victor Van Orle. Le fils de ce dernier les dépose en 1850 à l’Institut archéologique liégeois. Ensuite ils sont placés dans une chapelle du premier musée provincial au palais des princes-évêques. En 1909, on déménage les collections du musée et Sébastien Laruelle à la maison Curtius. En 1938, le conseil communal décide d’ériger un monument funéraire, place Xavier Neujean.
Lors de la création d’une gare d’autobus à cet endroit, Sébastien Laruelle est transféré dans la Halle aux Viandes jusqu’en 1990 d’où il sera, pour cause de rénovation, déménagé vers le cimetière de Robermont et placé dans un caveau d’attente où il est toujours actuellement. La pierre tombale serait au cimetière de Jupille.
Pendant son séjour chez le chirurgien, des carabins (étudiants en médecine) ont délestés quelques parties du corps dont l’avant-bras gauche, mais aussi la tête, le cœur, et son …sexe.
Un instituteur retraité et passionné d'histoire, José Villez, s’est penché sur les pérégrinations de ses restes mortels. Il tombe sur un rapport d’un professeur de l'Université de Liège effectué sur les restes du bourgmestre en 1857. Selon ce rapport plusieurs parties du corps de l’ancien bourgmestre étaient manquantes dont l'avant-bras et la main gauche. L’avant-bras en question aurait été transmis de génération en génération à une famille avec qui Villez entre en contact. en 2006. Cette famille lui fit part de son désir de remettre la relique à la Ville de Liège. L'échevine Julie Fernandez-Fernandez organise une remise solennelle de cette relique à la Ville de Liège le 16 avril 2007, après trois siècles et demi d’errance. La Ville et un des spécialistes du dossier sont sur les traces de la tête et d’une partie du corps plus intime.
UN MYTHE LIÉGEOIS RÉACTUALISÉ. La commémoration de La Ruelle en 1938
En 1938, les Liégeois célèbrent le tricentenaire de la mort de leur tribun avec faste. Le président de la société royale Le Vieux-Liège affirme que Sébastien La Ruelle a été victime d’une conjuration politique, sur ordre de « l’Évêque Ferdinand, second prince de cette néfaste maison de Bavière, qui s’était donné pour tâche d’anéantir nos chères libertés liégeoises; et ce fut ce personnage qui inventa l’ère des assassinats politiques ».
L’autorité communale propose le 16 novembre 1937 d’accorder une sépulture définitive à l’ancien bourgmestre, place Xavier Neujean. Une exposition a lieu le même jour.
Peu de temps après a lieu l’exhumation de la dépouille du prince-évêque de Liège de Velbruck. La Gazette de Liège, organe du parti catholique, regrette le peu d’intérêt que l’évènement suscite, comparé aux grandes manifestations qui ont ponctué le transfert des restes d’“un Liégeois célèbre, mais dont le rôle historique reste toujours discutable et discuté”. Par contre, le prince-évêque est “un des plus brillants hommes d’État des derniers siècles de la Principauté indépendante” et “doit être honoré comme un prince pacifique, apôtre constant de l’union entre tous ses sujets”, contrairement à d’autres héros de l’histoire liégeoise qui “se sont illustrés dans des guerres et des luttes intestines”.
Mais cette commémoration ne ravive pas seulement la contradiction entre catholiques et maçons. La commémoration de Sébastien La Ruelle célèbre également les liens unissant la France et la Wallonie. Les organisateurs plaident pour une alliance avec la France dirigée contre l’ennemi allemand. Pour l’historien catholique liégeois Paul Harsin par contre, “La Ruelle, champion de la cause démocratique, devient la personnification de l’influence française; il est le jouet de l’étranger et, en un certain sens, il trahit l’idéal séculaire de la tradition liégeoise, qui a toujours été fidèle à la politique de neutralité”.
Tout ce débat là n’apporte pas beaucoup à la vérité historique de la personnalité de La Ruelle. Mais il est symptomatique pour les passions que suscite trois siècles plus tard le conflit Chiroux - Grignoux.
Une bonne raison pour nous pour défendre sa mémoire, et en même temps permettre aux travailleurs de voir plus clair dans les luttes de classes qui ont marquées leur histoire.

1 commentaire:

Julian a dit…

Bonjour,

je suis historien et je m'appelle Julian Huls. Vous parlez de visite guidée de Liège à la lueure des révoltes". Puis-je prendre rdv avec vous pour en discuter car j'aimerais de mon coté faire pour des erasmus une visite de liège à la lueur des luttes sociales ?

Mon adresse mail est julian.huls@ulg.ac.be

A bientôt,

Julian