samedi 16 novembre 2019

53ième balade-santé MPLP Herstal : Oupeye, ses vestiges miniers, son château Curtius et son abbaye de Vivegnis


Notre 53ième  balade-santé MPLP Herstal, le 8 décembre, part à 10h pile sur le petit parking rue Wérihet, juste après le croisement avec la rue en cul-de-sac du Bois de l’Habbay, en venant du rond-point de la rue d’Argenteau, en bas du pont sur le canal.
Nous avons aussi notre  rendez-vous habituel à 9h30 devant notre Maison Médicale Médecine Pour le Peuple, Avenue Francisco Ferrer 26, à Herstal, d’où nous partons en covoiturage vers Oupeye.
Le clou de notre balade sera une visite à l’areine de Nopis, vestige ancestral des premiers charbonnages dans le coin. L’idée de départ était de suivre cette areine de son aboutissement au puits Collard, dans la campagne des Monts, jusqu’à son œil à Hermalle-sous-Argenteau. Cela aurait  permis à ceux et celles que ça intéresse de rendre visite, après la balade, au plus petit village de Noël, à Milmort. Mais c’était compliqué à organiser : cela fait 7 bons kilomètres et il aurait fallu organiser le covoiturage pour revenir à notre point de départ. Et surtout,  le deuxième dimanche du mois tombe trop tôt cette année (nos balades-santé, c'est chaque deuxième dimanche du mois): le seul et unique chalet de Milmort n’ouvre que le 13 décembre!
Nous gardons donc le concept de balade en boucle et nous suivrons +-  le trajet la balade ‘Alpaide’ balisée par la commune d’Oupeye, avec à la fin la visite de l’areine.

L’effondrement d’un puits d’aérage au dessus d’une chambre à coucher

Oupeye est la «capitale wallonne de la fruiticulture», avec ses 150 ha de poiriers et de pommiers, sans compter les vignes! Et le Pek'Oupeye n'est pas le péket du houilleux, c’est sur base de fruits. Peu de personnes associent encore Oupeye à un passé minier, qui est pourtant bien là, même si ces souvenirs ne reviennent qu’à l’occasion d’un accident, comme en2012, avec l’effondrement du puits d’aérage du siège d’Oupeye – dit « Pieter», rue Cockroux. En 1974 quelqu’un avait construit une annexe au-dessus de ce puits, pour en faire sa chambre à coucher. Et il y avait envoyé ses eaux usées et l’eau de pluie. Quarante ans plus tard l’habitation a été évacuée sur arrêté du bourgmestre, avec sécurisation d’urgence pour empêcher l’extension de l’effondrement et la ruine totale de l’habitation. Il a fallu remblayer en urgence le puits avec 200 m³ de béton.
Ce puits « Pieter »  appartenait à la houillère Biquet-Gorée qui avait arrêté l’exploitation en  1919. L’administration avait ordonné la mise en sécurité des 2 puits comme condition d’abandon, avec remblayage des 2 puits + voûtes + serrement de la galerie à l’accrochage. Apparemment, ce travail a été mal fait. La preuve un siècle plus tard !  Pourtant, en 1920, la concession avait été déclarée ‘déchue’, ce qui vaut décharge pour les propriétaires qui peuvent se partager ce qui reste de la concession. Ce qui explique qu’en 2012 le frais sont pris en charge par l’administration – en l’absence de concessionnaire -  et imputés au budget dgo3 .
Cet effondrement a fait l’objet d’un colloque en avril 2014.
effondrement du puits d'aerage photo dgo3
Le puits d’extraction se trouve pas loin du puits d’aérage effondré. Une galerie à l’étage de 65 m réunissait  les 2 puits à la paire de Hermalle-sous-Argenteau. Ca se pourrait que cette galerie correspond à la sortie de l’areine. Notre areinier nous raconte que l’on sortait vers la fin de l’exploitation le charbon par là, ce qui explique le diamètre surdimensionné de l'oeil. La paire aurait pu se trouver alors de l’autre côté de la rue Wérihet.  

La houillère Biquet-Gorée

Au départ il y a donc deux charbonnages, Biquet et Gorée. Dans un mémorial administratif de la province de Liège de 1816 nous retrouvons comme propriétaires de la houillère Biquet Hyacinthe de Saroléa. Les Saroléas sont des maîtres de fosses depuis des siècles. Le charbon à Cheratte, c’est Gilles de Sarolea qui racheta en 1643 la Seigneurie de Cheratte au roi d’ Espagne. La majestueuse entrée du château de Cheratte (en piteux état) est toujours surmontée de son monogramme. Et en 1710 Jean-Baptiste Curtius donne l’usufruit du château d’Ouepeye à Mathieu Joseph de Saroléa, qui paye les disputes sur la possession du Château par sa mort, dans un duel à l’épée en pleine rue de Liège, huit ans plus tard.
monogramme Gilles de  Saroléa à Cheratte
Dans  un autre document de 1837 on retrouve un autre Saroléa, Hyacinthe, comme concessionnaire de la houillère Biquet. On retrouve la famille plus tard dans les grandes familles industrielles de Liège, avec notamment les motos du même nom.
Quant à la mine de Gorée, qui fusionnera plus tard avec Biquet, elle est la propriété de Grégoire Wariment, de Herstal ; de Lambert Paquo, de Liège et de la Vve Demezt, à Liège
(On retrouve dans le même document comme proprio de la première extension de Bon-Espoir et Bons-Amis à Hermée M. Daniel Colson, et d’une 2ième extension de Bon-Espoir et Bons-Amis, à Oupeye, Vve Daniel Colson, à Liège. Le proprio de Homvent ou Bonnefin, à Herstal est un certain Tollet d’Oupeye et uneVve Albert Colson, de Liège).
Dans un document de la Chambre des représentants de 1837 sur les mines exploitées avec ou sans concession on retrouve dans la liste des bureaux particuliers qui dépendent du bureau central de Herstal, un bureau à Oupeye « entre les deux houillères dites Biquée et Gorée ».
(Il y a aussi un bureau à Vivegnis, pour Bon Espoir et Bons Amis, un à Ste Walburge, pour la houillère Bonne-Fin, un à Biernalmont (sic), pour la Grande-Bacnure, un à Coronmeuse, pour la Bienvenue et un à Hoyoux, pour les houillères dites Huffenal et Bacnure).

La grande veine d’Oupeye

Oupeye est un peu la fin du bassin charbonnier liégeois. En 2015 par exemple nous sommes passés avec une balade-santé au Fragnay près des chais du Vin de Liège.  En 1810 Napoléon avait donné une concession pour 50 ans pour une recherche de houille au nord des chemins du Fragnay et du Haut Vinave ( Décret du 6 février 1810 Napoléon Empereur des Français volume 28). Cette recherche de charbon s'est avéréeinfructueuse.
Mais les premiers comparchonniers étaient intéressés dans la couche 'Grande Veine d'Oupeye' qui a été largement exploitée. Son épaisseur diminue en allant vers l'Ouest : à hauteur d'Ans, elle n'a plus que 30 cm de charbon. Mais  à Oupeye elle dépasse les 70 cm. Entre la Grande Veine d'Oupeye et Petite Veine d'Oupeye, il y a 52 m de stampe avec comme seule veinette dénommée la couche Boutenante qui n'a que 9 cm.
On retrouve les veines exploitées à Biquet-Gorée dans la Stratigraphie du bassin houiller de Liège, de X. Stainier, de la société belge de géologie et  de paléontologie. 
P.62 Une veinette insignifiante de 0m10, 35 mètres en-dessous de la Grande-Veine d’Oupeye, se retrouve une dernière fois au charbonnage de Biquet-Gorée, sous forme d’une veinette mince de 35 mètres en-dessous de la veine Belle-et-Bonne.
p.63 Au charbonnage de Bois-d’Avroy, le veine connue sous le nom de Désirée a fréquemment jusque 0m70 de charbon à un seul lit avec 0m02 de faux toit. Au charbonnage d’Abhooz, la veine très régulière, avec une puissance constante de 0m50, est activement exploitée sous le nom de Grande-Veine d’Oupeye. Enfin, à Biquet-Gorée, la veine appelée Belle-et-Bonne est tantôt d’un seul lit de 0m70 à 0m80, tantôt il y a dans le mur une petite veinette de 0m10.
N°102 A Biquet-Gorée on exploite la Veine Petite-Pucelle régulièrement sous le nom de Boutenante en un seul lit de charbon de 0m30 en moyenne. Ce qui est remarquable pour cette veine, c’est la constance du caractère de son toit. A Bon-Espoir, Abhooz, Biquet-Gorée le toit est d’un schiste noirâtre, feuilleté, doux au toucher.
p.65 N°104 A Biquet-Gorée on exploite la Macy-Veine sous le nom de Boulotte, avec une puissance cependant très faible de 0m25 à 0m30 sans havage.
Notre géologue est évidemment aussi intéressé par les fossiles. C’est ainsi qu’il signale à Biquet-Gorée « un fossilifère très remarquable, au toit d’une veinette souvent sans charbon, à la bacnure nord de l’étage de 130 mètres, 1.100 mètres à l’Ouest du puits Pieter. Le toit de la Grande-Veine d’Oupeye aussi est très riche en végétaux, avec des fougères Sphenopteris hoeninghausi, Alethopteris decurrens, Mariopteris acuta, Diplotmema sp., etc. Et le toit de la veine Boutenante se montre d’une richesse prodigieuse en Anthracomya Williamsoni notamment ».
Comme on le voit, le bassin houiller de Liège collectionnait les difficultés : outre les abondantes venues d'eau, les mineurs n'avaient pour ressources que des veines d'une faible ouverture, 50 centimètres en moyenne avec un maximum frisant les 90 centimètres, mais disposées dans une grande variété de pendages, allant des plateures aux dressants. Par chance, il s'agissait essentiellement d'un charbon maigre à faible teneur en matières volatiles et en cendres (7 à 8 %), recherché sur le marché et pas trop grisouteux,
Les registres de quinzaine nous dévoilent les dénominations de ces veines, comme la Grande Veine d'Oupeye...
En août 1951 la grande veine des Dames, avec son bon toit, et la ‘petite Dame’ avec une couche de charbon de trois pieds est pour le député Timmermans, du PCB, un argument contre la fermeture du charbonnage Abhooz, à Vivegnis: "Le puits était encore rentable. C’est d’autant vrai qu’à l’étage 125 se trouve la grande veine d’Oupeye, qui s’étend sur des hectares et qui est rentable avec très peu de frais d’investissements. Il y a également la grande veine des Dames, qui a été exploitable peu avant la guerre: elle rapportait par ouvrier plus de 5 tonnes par jour. La grande veine des Dames avait un bon toit, d’où moins de risques d’accidents mortels. Pourquoi a-t-on abandonné la veine qu’on dénomme ‘la petite Dame’ et qui pouvait encore produire 90.000 tonnes de charbon? »

L'areine Jean Nopis

Si les couches de charbon sont assez minces vers Oupeye, il y a quand même quelques veines intéressantes. Assez pour qu’en 1622 Jean Nopis investit dans une areine de 7 kilomètres, un  grosse dépense pour l’époque.
l'oeil de l'areine photo J-J Lorquet
A Liège on exploite le charbon de terre depuis 1300 parce que le charbon affleurait, et les premières exploitations extrayaient la houille facilement accessible. Lorsque leurs travaux étaient envahis par les eaux, l'exploitation était abandonnée et on creusait un nouveau puits dans les environs. Il arrivait fréquemment que les mineurs soient victimes d'un coup d'eau en tentant d'exploiter des veines inférieures. L'eau accumulée au-dessus de leur tête faisait brutalement irruption dans les galeries, ne leur laissant aucune chance.
Pour résoudre ce problème d’eau on a commencé à creuser des galeries d’exhaure - les premières areines. Je dis galerie, mais c’était parfois une simple buse, comme on peut encore voir dans le bassin d’orage de la rue du Pied du Bois Gilles à Herstal. Il existe plusieurs orthographes : arène, araine, arhaine ; en région liégeoise, où on parle aussi de d'exhaure ou  xhorre. En Hainaut c’est seuwe, sèwe, saiwe, et dans le Borinage on parle de conduit.
Assez vite on comprend que l’on a intérêt à ce que l’œil de l'areine se situe au point le plus bas possible de manière à drainer un maximum d'eau. On entreprend alors le creusement d’areines qui partaient au niveau du fleuve, en pente très douce, vers les petits puits qui se trouvaient un peu partout.
photo Bruno Guidolin Blegny-Mine
Le point de rencontre entre l'areine et une mine s'appelle steppement, les diverticules sont appelés rotices. Une areine couvre un district repérable grâce au niveau de sa « mer d'eau » et est séparée des autres areines par des serres (zones d'exploitation interdites) ou des failles.
La Cour des Voir-Jurés de charbonnage statuait sur les (nombreux) conflits entre les exploitants, les propriétaires et les areiniers. Elle comptait quatre membres dès avant 1355. Ce nombre fut porté à sept en 1487.
Quatre franches areines servaient également à l'alimentation en eau de la ville de Liège; les autres, une trentaine, étaient dites bâtardes, elles ne servaient qu'au démergement.
On obligeait les comparchonniers qui étaient démergés par une areine de payer une sorte de taxe, le cens d'areine : 1,25 pour cent du produit brut des extractions  sur la rive gauche et 1 pour cent sur la rive droite.
 L'Édit de Conquête de 1582, du Prince-Evêque Ernest de Bavière, donne un boost énorme à ces areines: il autorise celui qui parvient à exhaurer un gisement à l'exploiter lui-même si le propriétaire des lieux est dans l'incapacité de le faire lui-même. C’est probablement dans ce cadre que Nopis commence son areine, en 1622: un travail gigantesque pour l’époque: 7 kilomètres, de Hermalle-sous-Argenteau au puits Collard,  au chemin dit du Fond d'Oupeye. Profond de 67 mètres à la fin de l’exploitation, en 1898, il fut muni plus tard d'un ventilateur hélico-centrifuge pour servir, jusqu'en 1954, de puits d'aération au charbonnage des Boules à Milmort. La tombe est encore là aujourd’hui, avec une dalle en béton marquée ABFH P.B. 67 m.
 Je ne sais pas si ce puits Collard a un rapport avec la Veuve Collard qui hérite en 1795 le château de Bouxhtay situé sur un terrain riche en affleurements charbonniers.

Derrière l’araine, la mer, mahais, district…

photo George Modoveanu
L’areine Nopis drainait (à moins 80 mètres sous terre) 14 puits de mine dont le bur n° 8, dénommé Bourriquet situé le long de la rue du même nom, et les puits dans la campagne des Monts, dont témoignent les petits terrils dans les champs. Derrière cette areine, il y a la mer. Mr De Crassier, membre des états de Liège, écrit en 1827 son  'Traité des Arènes, construites au Pays de Liége, pour l'écoulement et l'épuisement des eaux dans les ouvrages souterrains des exploitations de mines de houille'.  La pensée de Mr De Crassier ‘éprouve un vide immense, lorsqu'embrassant le mot arène dans toute l'étendue de l'acception, on le remplace par celui de galerie d'écoulement. Le terme ‘galerie’ n'est propre qu'à la partie de l'arène, depuis son oeil jusque aux points où elle pénètre dans les couches des mines; cette partie est celle que le mineur liégeois, appelle 'Mahais' de l'arène. Chaque arène avait son district circonscrit. L'arène poussée au Steppement, c'est-à-dire, jusqu'à la mine où s'établit son niveau, se poursuit dès lors en oeuvre de veine et est progressivement conduite d'un bure à l'autre. Toutes les eaux qui inondaient la mine ont dû au fur et à mesure qu'on leur donnait ouverture, se précipiter sur l'arène. C'est ainsi que s'est établi progressivement pour tout le district houiller d'une arène, un seul et unique niveau. Ce niveau est appelé par les mineurs, 'mer d'eau'. Cette mer d'eau s'étend au fur et à mesure que les extractions avancent’.
L'areine Nopis est à première vue, alimentée par cette ‘mer’ : son débit est régulier, et l’est resté pendant l’été 2019 très sec.

Comment visiter une areine aujourd’hui ?

La seule areine accessible pour le commun des mortels est celle de Richonfontaine, en dessous du musée de la vie wallonne- cfr cette photo prise lors d'une balade-santé.
Pour d’autres, comme pour Nopis ou celle de la Chartreuse, il faut prendre contact avec l’areinier. A l’occasion d’une visite l’ areine de Benoit Mahaux, à la Chartreuse, j’ai posté un blog http://hachhachhh.blogspot.be/2017/12/le-patrimoine-minier-de-la-chartreuse.html
Et puis il y a ceux qui les visitent équipées de matériel de plongée et/ou de respiration. Il faut un matériel de détection, à cause des teneurs parfois très élevées en CO2. Ils partagent leur reportages sur internet. C’est ainsi que l’on peut faire une visite virtuelle de l’Areine de Richonfontaine, de Gersonfontaine, de la Légia, de Barchon, En Ster (Glain), Sous Les Vignes (Seraing), Messire Louis d'Ouffet (rue des Anglais). 
Cliquez ici pour la technique de reconnaissance et de progression en milieu minier confiné comportant des gaz nocifs : CO2, CO, H2S, CH4.
Parallèlement avec l’areine Nopis il doit y avoir en-dessous de la campagne des Monts l'araine Hareng, entreprise en 1666 par les deux frères Henri, dits Naiveux, aussi connue sous l'appellation Xhorre des Dames.  Elle drainait la couche Grande veine des Dames. Son point limite se trouvait à Milmort à une centaine de mètres à l'est du puits du Nouveau Siège.  Le vieux bur du Sawhay, précurseur de Bonne Foi-Homvent situé au nord de la rue de la Limite, était drainé par cette araine (Milmort La mémoire vive, t.2, p. 115, H. Dewe).  Cette araine qui conduisait ses eaux jusque dans les graviers de Meuse sous Pontisse fut prolongée en aval vers 1918 par une galerie construite par Abhooz-Bonne Foi-Hareng (A.C., t.1, pp.123-124).

Les areines : quel intérêt aujourd’hui ?

ennoyage minier à Cheratte après l'arrêt
L’eau qui sort de l’areine Nopis est potable. L’areine de la Chartreuse aussi est utilisée par M. Mahaux qui a reçu du notaire, avec l’acte de vente de la ferme de la Chartreuse, le titre d’areinier. L’eau est utilisée un peu plus bas par un car-wash.
Un autre exemple négatif, qui remonte à la construction du chemin de fer Liégeois-Limbourgeois, en 1865. Dans la rue Nozé, on y avait bouché une areine, dans le talus du chemin de fer. L’eau s’est accumulé derrière le remblai et a inondé le chantier.On a créé  une galerie dans le talus du chemin de fer pour évacuer ces eaux.
Le titre d’areinier n’a pas été aboli lors de la disparition de l’Ancien Régime, malgré les rouspétances des charbonnages qui prétendaient ne plus en avoir besoin depuis qu’ils avaient des pompes à vapeur.
Plus récemment, en 1982 un coup d’eau s’est produit, après l’arrêt des pompages du charbonnage de Cheratte : les Aciéries de la Meuse, un kilomètre plus loin, ont été inondées. L’on a estimé le volume des vides laissés par la mine de Cheratte à 400.000 m2 ! Le réseau des 5 galeries d’exhaure est estimé à 80 kilomètres. Un volume d’eau qui pourrait être bien utile avec le réchauffement climatique qui nous guette ! Pour l’irrigation ; ou pour produire de l’électricité hydraulique. Comme à Coo, sauf que la réserve d’eau se trouve sous nos pieds.
groupe de mineurs de Haccourt au début du 20°s.
Et puis, très récent aussi, notre areine Nopis  bloque en partie l'extension des Hauts Sarts en direction de Hermée. Comme on ne connait pas l'emplacement des puits qui ont servi (en 1622!) à creuser cette galerie d'exhaure, la SPI a dû geler l'extension sur 30 hectares. J’ai la satisfaction d’avoir soufflé cet argument dans l’oreille des avocats qui ont contesté cette extension devant le conseil d’état…
La « Petite histoire des charbonnages d’Oupeye»
En 2008 Toussaint Pirotte, ancien instituteur et ex-échevin de Hermalle-Sous-Argenteau a sorti sa « Petite histoire des charbonnages d’Oupeye», un livre qui est malheureusement épuisé. Il fait revivre des charbonnages d’Oupeye et de Vivegnis dont les noms se seraient probablement perdus à jamais : Abhooz, Biquet-Gorée, Bons Espoirs et Bons Amis réunis. Il reprend notamment une photo d’un groupe de mineurs de Haccourt au début du 20ème siècle, dont tout le premier rang est constitué d'enfants dont beaucoup ont à peine 12 ans. 

Suggestion de balade le long de l’ areine Nopis, 60 mètres sous nos pieds, de son steppement jusqu’à son œil.

Comme je l’ai dit au début, mon idée de départ était de suivre cette areine de son aboutissement au puits Collard, dans la campagne des Monts, jusqu’à son œil à Hermalle-sous-Argenteau. Voici la description. Départ au puits Collard,  dans les champs du chemin dit du Fond d'Oupeye. La tombe est encore lภune dalle en béton marquée ABFH P.B. 67 m. De là on monte sur notre pédoroute A601, fermée à la circulation depuis 2014. Au printemps 2019 La Meuse annonçait qu’elle accueillerait à nouveau des véhicules dès la fin 2020, mais depuis le ministre Philippe Henry a déjà enterré la réhabilitation prévue ! On quitte notre ex-l’autoroute là où elle rejoint le ring, pour passer en-dessous et suivre la rue de Hermée jusqu’à la rue de l’Abbaye. Prendre la première à gauche (ça devient un sentier 50 mètres plus loin) et tenir la gauche jusqu’à l’arbre Saint-Roch. L’areine passe quelque part dans les champs sur notre gauche. Comme le fermier interdit à la SPI+ de faire des sondages, cette partie de l’extension du zoning restera gelé. De là on peut suivre la rue du Pré de la haye et la rfue Perreau, traverser la rue du Roi Albert et rejoindre la rue Jean Rey via un sentier dans le parc. Via le rue des Châtaigniers il faut alors retrouver le sentier qui descend de la rue sur les Vignes vers la rue du Bois de l’Habbay et la rue Wérihet, avec l’œil de l’areine sur la gauche. Cela fait 7,3 kilomètres.
Ais ce 8 décembre nous suivrons +-  le trajet la balade ‘Alpaide’ de la commune d’Oupeye. Cela fera l’objet d’un autre blog. Il faut d’abord faire une petite reconnaissance avec mes amis Jean Claesen et Eddy Van Loo.




lundi 21 octobre 2019

Des logements sociaux de type Mulhouse : une longue histoire

La cité Muller à Mulhouse été 2019

Lors de notre dernière balade-santé MPLP Herstal nous sommes passés devant les maisons sociales de la rue des Vignerons – rue Adolphe Borgnet, de type Mulhouse: quatre maisons avec les jardins autour.
Ce type de maisons a été présenté par l’architecte Emile Muller à l’expo universelle de Londres de 1855. Muller travaillait pour la Société mulhousienne des cités ouvrières (SOMCO), créée en 1853 pour répondre à la pression démographique due à l’essor industriel de Mulhouse. Pour le Conseil supérieur d’Hygiène publique belge c’était un modèle à suivre.
Le principe de construction consiste en un groupement de 4 maisons en un seul bloc, en carré, avec 4 jardins d’angle, certes privés mais soumis aux regards. Le quart de la maçonnerie étant commune, ainsi que la toiture, les citernes, les puits et les fosses, l’économie est appréciable. Il est indispensable de disposer de parcelles implantées entre deux voies publiques, comme c’est le cas de la rue des Vignerons – rue Adolphe Borgnet à Liège Saint-Léonard. Les cités belges de ce type sont de taille plus réduite que le modèle français (920 maisons !). On en rencontre encore à Grivegnée rue Kinet et au Longdoz, rue de Mulhouse http://www.monquartierlelongdoz.net/pages/suppl.html.

Mulhouse : la requalification de la Cité Muller reprise dans le Grand projet de Ville

Le modèle a été peu appliqué en dehors de Mulhouse. C’est pourtant devenu une référence au niveau européen. La ville a invité, à l’occasion du 150ième anniversaire de la cité emblématique, un grand architecte, Jean Nouvel, à revisiter ce modèle. La requalification du quartier de la Cité Muller est reprise dans le GPV (Grand projet de Ville).
Cet été nous étions dans le coin et j’’ai été voir cette cité, ou plutôt les cités, construites en plusieurs phases. Au service de tourisme la préposée ne sait pas très bien et s’adresse à la dame à côté de moi qui explique. La dame du tourisme réagit : « on ne va quand même pas les envoyer là ? Il n’y a que des kebabs ». On dirait qu’à Mulhouse les sentiments sont mitigés par rapport à cette cité. Et pourtant, elle vaut le détour. 165 ans plus tard, cette cité est encore bien vivante (avec des kebabs !), malgré les friches industrielles tout autour, et les parkings énormes le long de la rivière Ill, qui séparent la cité du centre-ville. Il n’y a que les Halles dumarché restaurées, place Adolphe May, qui invitent à visiter ce quartier.

Ces cités ont évidemment été construits avant la généralisation de la bagnole, et c’est intéressant comment les habitants s’arrangent pour garer leurs engins dans ces rues étroites (les rue latérales avec leurs 2,50 mètres de large ne font pas peur aux riverains, qui se garent sans soucis devant leur entrée, sans certitude de pouvoir repartir puisque les voisins ont fait de même.
C’est l’architecte Paul Chemetov qui le disait en 2011 : « Quand vous travaillez à concevoir un habitat collectif, vous ne pouvez pas connaître les futurs habitants mais il faut vous en inquiéter. Il faut regarder avec bienveillance les mœurs, leur évolution, voir comment vos bâtiments sont habités, aller quelques fois dans les réunions de locataires, entendre des inepties et des remarques très profondes. Une maison, un bâti quelconque, selon la façon dont on le construit aujourd’hui, va durer cent ans. On ne peut donc pas se projeter cent ans en avant… Il faut tendanciellement rendre les maisons transformables, réparables, perfectibles. Freud disait que la réparation est gratifiante. Nous sommes tous angoissés par la fin, la mort des maisons et notre propre mort. Les maisons se fissurent et nous nous ridons. Un jour, elles tombent et nous tombons. La réparation est une activité mentalement réparatrice ».
A Mulhouse, l’architecte Muller ne connaissait pas les habitants de 2019, mais ses maisons ont été conçues comme transformables, il y a un siècle et demi.

La Société mulhousienne des cités ouvrières de 1853

Carré Mulhousien 1855 Coll.Archives Mulhouse.
La Société mulhousienne des cités ouvrières (SOMCO) est créée en 1853 à l’initiative de douze fondateurs–actionnaires dont Jean Dollfus, patron de Dollfus-Mieg et Compagnie, dans la logique philanthropique et paternaliste de l’époque, pour répondre à la pression démographique due à l’essor industriel de Mulhouse. 
A côté d’une logique philanthropique a joué aussi la poussée révolutionnaire de 1848 qui incite les industriels mulhousiens à se tenir à l’écoute, dans leur intérêt bien compris, des aspirations ouvrières. Les élites sont ainsi amenées à repenser l’épargne ouvrière, liée à  l’encouragement à l’accession à la propriété. La location-vente permet aux acquéreurs de devenir propriétaires du logement en quinze ans en échange d’un acompte de 250 francs et des mensualités de 20 francs. Les maisons sont vendues au prix de revient, mais à une époque où la nourriture absorbe les deux-tiers des salaires, il est difficile de consacrer 17% de son budget au logement.
Devenue société anonyme d’HLM en 1923, la SOMCO est toujours là et gère un patrimoine immobilier sur toute l’Alsace de 5 650 logements sociaux.

Evolution d’une typologie

Dessin Lancelot, s.d.
Coll. Archives municipales de Mulhouse
Comme souvent, les cités ne sont pas édifiées sur les terrains les plus intéressantsmais sur des terrains agricoles inondables asséchés par un canal de décharge de l’Ill. Tout autour sont installées plusieurs usines importantes, surtout textiles (filatures, tissages, usines d’impression sur étoffes). L’emplacement présente deux inconvénients: les fumées des usines et la remontée des eaux dans les caves, en cas de fortes pluies.
La typologie de la première cité est encore hésitante, avec trois types différents pour 320 logements. Les plus économiques sont les maisons contiguës en bande et adossées : l’isolation est bonne car, à l’exception des maisons situées en coin, trois façades sur quatre touchent un voisin. Ces maisons comportent cependant moins de pièces que les autres modèles, vu qu’il n’y a qu’une façade libre pour les fenêtres. Les maisons en bande, avec cour et jardin, sont les moins nombreuses : le nombre de pièces est plus élevé, mais aussi le coût.
En  1855 est construite la seconde cité sur 55 hectares, 660 logements, de deux types seulement : les maisons adossées en bande et le carré, un grand carré regroupant quatre petits carrés, donc quatre
Parcelles cadastrales cité Mulhouse
 geoportail.gouv.fr
logements. Le «carré mulhousien» devient la règle. Ce dernier type de logement est plus petit que dans la première cité : 46 m² contre 50 m², soit une petite cuisine et une salle de séjour au premier niveau et deux chambres à l’étage.
 En 1876, la cité compte 6 551 habitants, soit plus de 11% de la population de Mulhouse dans 920 logements unifamiliaux (soit environ sept personnes par logement). La première cité compte 200 maisons, la deuxième 720.
Puis, sur les quinze derniers hectares sont encore construits 383 logements jusqu’en 1897. L’Alsace est allemande depuis 1871 et je suppose que le système social Bismarckien a joué un rôle. Au lieu du logement mono-familial, un nouveau modèle de maison à trois logements indépendants est lancé: le propriétaire occupe l'un d'eux et loue le reste.  Ils sont plus grands à partir de 1887, et plus hauts –jusqu’à 11 mètres contre 9 mètres auparavant– et d’une surface allant de 72 m² jusqu’à 139 m². Comme au bout d'une quinzaine d'années, les habitants deviennent propriétaires, cela change de fond en comble l’aspect de la Cité. Pour les propriétaires, le premier impératif est de gagner de la place, pour sous-louer une partie de l'habitation. Les bâtiments d'un seul niveau sont systématiquement surélevés, certains greniers sont transformés et dotés de mansardes. Des espaces sont gagnés sur les jardins, si bien que les «carrés mulhousiens» deviennent désormais difficiles à lire. Les pergolas et gloriettes – et plus tard des garages - sont des éléments de décor de plus en plus présents.
La grande place centrale prévue initialement pour des commerces, des bains et lavoirs a été réduite et c’est actuellement un espace vert avec jeux pour enfants. Le métallo que je suis est évidemment séduite par l’église Saint-Joseph, avec sa nef métallique, et son absence de parvis, et cela pour une très bonne raison : éviter l’attroupement des ouvriers après la messe. Quand je disais que le paternalisme était bien présent… Attention : cette structure métallique est une question de sous, pas de technologie. Jean Dollfus qui avait offert le terrain demanda à ce que l'église soit construite en moins de deux ans avec un budget limité. L'architecte Jules Scherr remporte le concours pour son coût peu élevé, avec cette structure métallique visible à l'intérieur…

Des patrons protestants adeptes du saint-simonisme

Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon
L’industriel du textile Frédéric Engel-Dollfus est protestant, et adepte du saint-simonisme. Ce Saint-Simon n’est pas un saint, il veut remplacer l'idée abstraite de Dieu par la loi universelle de la gravitation. Il s'oppose à tout privilège et droit de naissance. L'industrie doit prendre le pas dans la société. Les industriels sont invités à former un parti et à prendre le pouvoir.
Pour Dollfus, « le patron doit plus à l’ouvrier que son salaire. Il est de son devoir de s’occuper de la condition morale et physique de ses ouvriers, et cette obligation, toute morale et qu’aucune espèce de salaire ne saurait remplacer, doit primer les intérêts particuliers ». Il organise une caisse de secours et de retraite, des assurances collectives, un asile de vieillards, une société d’encouragement à l’épargne et  des écoles. « L’Association préventive des accidents » étudie et applique les moyens de parer aux dangers auxquels les machines exposaient les ouvriers.
Les tenants du culte réformé représentent, en 1851, 72% des patrons, contre seulement 3% de la population totale du Haut-Rhin. Or dans la religion protestante, le travail est l’essence-même de la vie, le lieu, voulu par Dieu, de l’expression des vertus individuelles. Répugner à s’accomplir par le travail, c’est montrer son inéligibilité à la grâce divine.
C’est bien cet ascétisme au travail qu’Emile Souvestre dépeint encore en 1836 :« Cet homme qui gagne un million par an a moins de loisir que le plus pauvre de ses ouvriers : il se lève avant le soleil, passe le jour au milieu des miasmes fétides de l’atelier, et se délasse le soir en parcourant les colonnes de chiffres de son grand-livre ; mais c’est sa joie. Dieu eut besoin de se reposer le septième jour de la création ; mais le Mulhousien est plus robuste que Dieu ».

Le Rebberg, le quartier des riches, des bourges, des friqués

C’est donc cela le profil des fondateurs–actionnaires de la Somco. Mais avant de construire leurs cités, les patrons protestants se sont servis eux-mêmes
En 1826 est lancé le projet d’un Nouveau Quartier, avec le concours de Jean Dollfus : «un jardin triangulaire entouré d’immeubles à arcades ouvertes, à l’imitation parisienne du style Empire, d’une ordonnance néoclassique, symbolisant la réussite économique des pionniers industriels. »
Et ce Nouveau Quartier n’est qu’un début. La seconde génération des élites protestantes mulhousiennes se libère vite de toute mauvaise conscience à l’égard de sa réussite sociale et consent à jouir de sa fortune, parfois colossale. Les membres de la caste industrielle se replient, dans la seconde moitié du siècle, dans le vignoble ou autour de la ville, le Rebberg où ils édifient de somptueuses villas. Après 1870, les plus riches investiront aussi dans quelques châteaux en France et en Suisse.
Selon l’historien Louis Bergeron, la pieuse légende de l’austérité mulhousienne «ne survit pas à l’accumulation de fortunes industrielles considérables. Comment, dès lors, résister à la tentation d’affirmer par l’étalage du luxe et la mondanité de la vie, que l’industriel a définitivement cessé d’être le parent pauvre du banquier et du grand négociant ? »

Le temple Saint-Etienne

La construction du temple Saint-Etienne est aussi typique pour cette mentalité. Les patrons optent pour un style ogival néogothique. Certains critiquent  «un style trop orné pour s’accorder avec la simplicité des cérémonies du culte protestant». Les initiateurs rejettent ces objections stylistiques. Leurs arguments illustrent le basculement progressif du protestantisme mulhousien de l’austérité vers la flamboyance: «On comprend bien qu’une église principale, élevée au centre de la ville et sur la plus grande place, exige un certain luxe d’architecture ; il faut donc que l’orthodoxie fasse ici une concession, conforme du reste aux sentiments et aux dispositions de la population protestante. C’est précisément parce que le culte protestant exclut toute ornementation intérieure par des tableaux et des statues qu’il convient que l’architecture par une certaine richesse vienne amoindrir cette trop grande simplicité et c’est alors l’architecture seule qui constitue l’église, qui sans elle deviendrait amphithéâtre ou salle de spectacle. »
Attention ce qui a joué aussi est la construction presque simultanée de l’église catholique Saint-Etienne du même nom. Cette émulation interconfessionnelle se mue bientôt en rivalité, alors même que s’est amorcé le basculement de l’équilibre des forces démographiques au profit du camp catholique, dans une ville dont les élites demeurent culturellement attachées à la religion réformée.
Le temple Saint-Etienne de Mulhouse est encore aujourd’hui l’édifice protestant le plus haut de France, avec sa flèche culminant à 97 mètres. Nous aurions bien voulu la visiter en cet été 2019, parce que l’architecte a réussi l’exploit d’aménager dans une coquille néogothique unplan typique d'un édifice du culte réformé: une nef-halle à trois vaisseaux d'égale hauteur, des vaisseaux latéraux divisés dans le sens de la hauteur par des tribunes qui forment un U, le tout face à la table de communion placée en face de l'entrée principale et surmontée de la chaire, elle-même surmontée de l'orgue.  Une visite sera pour plus tard : on est en train de la restaurer. Le temple est classé aux « Monuments historiques » depuis 1995.

La Cité Manifeste

Un siècle et demi plus tard, en 2005, la vénérable Société mulhousienne des cités ouvrières demande à cinq agences d'architectes - Jean Nouvel (AJN, Paris); Duncan Lewis Scape Architecture & Block (Angers, Nantes), Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal (Paris) Matthieu Poitevin et Pascal Reynaud (Art'M Architecture, Marseille), Shigeru Ban et Jean de Gastines (Paris) - de concevoir une Cité Manifeste de 61 logements sociaux expérimentaux, pour célébrer le 150e anniversaire de la première cité ouvrière de France.
Cette Cité Manifeste se positionne en quelque sorte dans la suite des expositions d’architecture manifeste du Weissenhof (Stuttgart, 1927), ou le concours d'habitations à bon marché des membres belges des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM) au Tribouillet (Thier-à-Liège)
 Cette Cité Manifeste est incontestablement une réalisation emblématique du logement du XXIième siècle. D’abord, la cité nouvelle contiguë à l’ancienne cité ouvrière assure l’unité par le simple
prolongement des venelles de la seconde et par la continuation du gabarit de ses maisons, fondé sur le «Carré mulhousien». A ce propos voir une étude de cas https://www.behance.net/gallery/15203857/Cit-manifeste-mulhouse-Etude-de-cas
Le projet vise la cohabitation entre les deux populations, en raison de la porosité des espaces intermédiaires.
Ces cinq agences ont aussi fait un travail intéressant sur la modularité et la transversalité, des  configurations susceptibles de favoriser la sociabilité. C’est aussi une réflexion pratique sur l’aménagement de l’espace social partagé, un arbitrage nouveau entre l’espace « privé » et l’espace « public ». Il y a des espaces réinscriptibles, avec entre autres les serres-appartements d’Anne Lacaton (Les transparences d'Anne Lacaton - Le Soir 2 juin 2012). Tout ça est facilité par les grandes surfaces au sol, les grandes surfaces vitrées, de grandes hauteurs sous plafond.
Le directeur de la SOMCO P. Zemp avait défini trois axes au départ:
- Le rôle central et actif du locataire : offrir aux habitants la capacité « de s’approprier leur propre
environnement. Non seulement intérieur mais aussi extérieur. La conjugaison entre parties privatives et parties communes, espace privé et espace public ». Une partie du budget a d’ailleurs été prévu pour des modifications demandées par les premiers locataires.
- La convivialité : « créer une ambiance de quartier, créer la discussion. D’où cette hiérarchisation des espaces qui permet ensuite de créer la convivialité »
- Un bon équilibre entre le jardin, la verdure et le logement, comme l’avait fait Emile Muller en 1853.
- Le choix de la maison individuelle renvoie aussi à la Cité ouvrière de 1853 : « Pour fixer les ouvriers, les patrons protestants avaient préféré la solution des maisons particulières à celle des logements collectifs. Réactiver ce modèle peut être d’actualité».
 « Donner plus avec autant, voire avec un budget moindre, en quantité de surfaces et en degré de liberté d’usage » : la règle première de Jean Nouvel d’augmenter le logement a été manifestement partagée par l’ensemble des concepteurs qui proposent tous un surcroît de surface et/ou un travail sur l’effacement des limites du logement.
Cette augmentation du logement prétend se reposer sur les nouveaux préceptes du développement durable, en introduisant des espaces de qualité variable par les jeux de régulation thermique dont ils sont supports. L’espace en plus est théoriquement un instrument de gestion, augmentant la performance énergétique du bâti, tout en offrant un potentiel de création et de variation d’ambiances à l’intérieur du logement.
La pratique de ces nouveaux préceptes du développement durable est probablement l’aspect le plus décevant de cette Cité Manifeste: nous verrons plus loin comment Jean Nouvel interprète ces « nouveaux espaces de qualité variable»… (Analyse-évaluation de 2013).
Si cette Cité Manifeste lance une réflexion intéressante sur plusieurs axes, il y a aussi un aspect bling-bling très fort. En 2005, le chantier est livré à grand renfort de figures politiques et médiatiques. Le mois suivant, le journal Libération titrait sa première page  «Les nouvelles cités radieuses», en référence à la Cité Radieuse emblématique de Le Corbusier  (1947) 
Ici comparaison n'est pas raison – ou peut-être bien que si. Cette Cité Radieuse de Marseille, sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2016, a aussi été l’objet de critiques, au point où elle a eu difficile de trouver des locataires, malgré la crise du logement d’après guerre.
A Mulhouse aussi il y a eu des controverses, à commencer par les matériaux mis en œuvre : bois et acier, polycarbonate, bardage ondulé, tôle galvanisée, les arbres mis en cage, sols en béton (mal lissé), détournement de leurs usages des éléments d'ordinaire peu nobles (cabanes de chantier, serres agricoles).
Si au moment de son inauguration, la Cité Manifeste est bien accueillie, les locataires dans les bâtiments pensés par Jean Nouvel déchantent l'hiver venu en voyant leur compteur électrique défiler à vitesse grand V. Les ménages signent leur propre manifeste : «En moyenne, les sommes d'électricité mensuelles à payer pour avoir une température décente se sont élevées à 250 euros, soit le double de l'estimation initiale.» «Quand on met les radiateurs électriques en hiver, on essaie d'avoir 19 °C dans la pièce principale. C'est affolant parce que pour arriver à ça, ça fonctionne tout le temps !». Ajoutez un climatiseur pour l'été, cela porte la facture annuelle à 3 100 euros.
Et encore : «Personne ne se plaint de vivre dans une architecture contemporaine. Mais est-ce fait pour les gens qui y vivent ou est-ce juste un coup de pub ?» 1 500 euros par an, 15 °C en hiver, en enfilant pulls et chaussettes épaisses, c’est ça, ces « nouveaux espaces de qualité variable par les jeux de régulation thermique » ?
Jean Nouvel est le seul des architectes de la Cité Manifeste à avoir fait le choix du chauffage électrique ­ les autres ont opté pour le gaz, plus cher à l'investissement. Il exclut toute erreur de conception : «Il faut savoir quelles options on prend sur la qualité d'un appartement, on ne peut pas avoir tous les avantages sans aucun inconvénient. Je préfère avoir 60 m2 en plus et une température qui descend à 14 °C dans le séjour la nuit. Ce sont des appartements de taille exceptionnelle, jamais ils ne pourront être chauffés comme de petits espaces. Alors il faut aussi apprendre à bien habiter ces grands volumes, à couper le chauffage la nuit, pour ne pas se prendre de plein fouet les inconvénients des options qui ont été prises
Ce n’est pas très convaincant…
L’objet de mon blog n’est pas de porter un jugement global sur ce projet. Comme je l’ai dit, il y a eu une phase d’ajustement / rectification suite à l’installation des habitants. Chaque secteur a fait l’objet d’une réunion entre les locataires, l’architecte et le gestionnaire. Ce qui m’a frappé le plus, c’est que les critiques sur le chauffage-refroidissement ne sont pas l’apanage des bâtiments dessinés par le star-architecte Jean Nouvel. En fin de compte, les séries Poitevin+Reynaud, e Lacaton & Vassal et Ban+de Gastines qui souffrent de la pénibilité d’une forte surchauffe estivale. C’est beaucoup pour des architectes qui prétendent résoudre l’isolation thermique avec leurs espaces intermédiaires…
Dans le Secteur 4 aussi (30% des locataires présents) on se plaint des  difficultés de régulation du chauffage et problèmes de surchauffe en été à l’étage. Idem dans le Secteur 5 (70% des locataires présents) : problème de surchauffe en été (rideaux extérieurs, ventilation en sous-toiture, seconde couche d’isolant en toiture, stores d’occultation).
Dans un autre domaine, dans le passage des Rossignols, les architectes étaient partis du principe selon lequel ces rapports sociaux pouvaient se poursuivre dans les jardins, autour de diverses pratiques extérieures qui s’y jouent, et ne les avaient pas séparés de l’espace public. Ces objections ont pu être coorigées lors de la phase d’ajustement / rectification. Faisant valoir des problèmes d’insécurité pour les enfants et de nuisances liées à la présence d’animaux, les habitants ont rapidement demandé l’autorisation de mettre en place un grillage de séparation en limite de rue. Autorisation qui a été accordée.
Je termine avec ce qui peut paraître anecdotique : les garages été conçus comme une sorte de seconde pièce de vie et le second pôle fort du rez-de-chaussée : accueillant aussi bien la moto (et la baladeuse gaz permettant de tenir le moteur au chaud) que le panier du chat, un coin bricolage, la buanderie, une machine de musculation et divers rangements, cette pièce a été décisive pour certains locataires au moment du choix du logement.
Pour d’autres, ce lieu fait l’objet d’aménagements successifs ou cycliques, selon des temporalités diverses. Ainsi, le garage, en plus d’être un espace de rangement, est alternativement utilisé pour stationner la voiture ou pour des soirées jeux de cartes (espace fumeur).
Ces exemple ont été ceuilli dans l’évaluation d’une architecte et deux sociologues sur le projet de logements le plus novateur du XXIe siècle commençant. Cette évaluation est basée sur des rencontres avec les habitants (La Cité Manifeste à Mulhouse Analyse-évaluation Sabine Guth, Jean-Michel Léger– IPRAUS François-Xavier Trivière - Groupe Brémond Rapport final - 22 février2013).
Pour conclure : je ne vais surtout pas mettre cette Cité Manifeste sur un piédestal. Pour cela il y a trop de bling bling, et, surtout, trop de problèmes point de vue chauffage- refroidissement. C’est pour moi un échec pour l’architecte.
Mais, comme la Cité Muller d’il y a un bon siècle et demi, elle ouvre le débat. Un débat qui ne doit pas obscurcir le problème de fond – l’absence de moyens pour le logement social – mais qui, par contre, intelligemment et socialement appliqué, peut aboutir à des bouts de solution.




mercredi 16 octobre 2019

52ième balade-santé MPLP Herstal : un siècle d’histoire du logement social sur 500 mètres, au Tribouillet (Thier à Liège)


Notre 52ième  balade-santé MPLP Herstal du 10 novembre 2019 reprend grosso modo une balade de 2013, au Tribouillet, Thier à Liège. Mais ma petite-fille Inès nous fera découvrir aussi le géocaching : le géopositionnement par satellite (GPS) permet de rechercher des géocaches.

Ce quartier du Tribouillet offre un beau condensé d’un siècle de logement social. Le noyau le plus ancien est la cité jardin de 1920. En 1930 on construit autour de ce noyau presque 200 logements dans le cadre d’un concours d'habitations à bon marché. Les initiateurs étaient les membres belges des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne (CIAM) et son antenne local le groupe l’Equerre.  Après la deuxième guerre la CECA y construit les maisons ‘Thirifay’. Et, cerise sur le gâteau, dans les années ’80, l’architecte Pierre Arnould et l’ingénieur René Greisch construisent rue Renardi et rue Chapeauville une série de maisons qui sont un top de l’habitat social de la fin du XX° siècle à Liège (avec la cour Saint Antoine de Charles Van den Hove, en Hors Château). Enfin, au milieu des années 1990, on construit un ensemble de logements sociaux et moyens rue LAVANISTE VOIE.
Départ à 10h pile devant le CENTRE COMMUNAL DE JEUNES DU THIER-A-LIEGE, Boulevard Ernest Solvay, 302,  LIÈGE. Nous avons aussi notre  rendez-vous habituel à 9h30 devant notre Maison Médicale Médecine Pour le Peuple, Avenue Francisco Ferrer 26, à Herstal, d’où nous partons en covoiturage au Thier à Liège.

Le géocaching

Le géocaching utilise le géopositionnement par satellite (GPS) pour rechercher des caches, en général un petit contenant étanche avec un registre des visites et parfois un trésor. En 2017, 3 millions de géocaches ont été répertoriées dans 222 pays sur le site Geocaching.com, dont une dans la Station spatiale internationale. La cache correspond en général à un endroit choisi par son créateur pour sa valeur géographique (la promenade à effectuer pour trouver la cache ou la vue à partir de celle-ci), historique, culturelle, scientifique ou sentimentale. Cache In Trash Out est un rassemblement de géocacheurs où les participants se concentrent sur le ramassage de déchets. Les participants du géocaching utilisent, comme les internautes, de nombreux acronymes, par exemple TNLN (Took Nothing Left Nothing) et son pendant francophone RPRL (« Rien Pris Rien Laissé »), ainsi que TFTC (Thanks For The Cache), en français MPLC(« Merci Pour La Cache »). DNF (Did Not Find) signifie que l'on n'a pas trouvé la cache. Il y a des géochercheurs ou géotrouveurs. Ne vous tracassez pas pour le smartphone : c’est Inès qui nous mènera près de la cache…
Un exemple d’une cache archivée, parce que trop souvent enlevée par des personnes que cela semble déranger : L’Eglise Saints Victor et Léonard, au Thier-à-Liège. Voici, en guise d’apéro, la description de la géocache archivée: « L'église Saints Victor et Léonard est de style néogothique (Architectes : Hubert  Froment et Clément Léonard). Première pierre 1903, construite en moellons des carrières de l'Ourthe de même que le presbytère et les maisons voisines. Vitraux de Osterrath jr.
Observer aussi les maisons de la rue de l'Ermitage qui montrent divers ornements et tourelles, dont la maison Erpicum (famille Tombeur de Havay). L'avenue en face de l'église fait référence à un ancien résistant (D Lambrecht), la rue qui longe l'église aussi (W. Dewé). Saint Léonard était le patron des prisonniers. St Victor fait référence à Mgr Doutreloux qui a permis la fondation de l'église (Source : histoire et anecdote du thier-à-Liège - groupe expo 2000) ».

Bientôt des prescriptions de sport à la place des médicaments?

On est dans une balade santé. En avril de cette année une proposition de résolution a été proposée au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles visant à assimiler l’activité physique régulière à un outil de santé publique. Sortir de chez le médecin avec une prescription d’activité physique? Selon un rapport de l’OMS, seuls 36 % des Belges pratiquent une activité physique régulière. Selon l’OCDE,  18,6 % de la population belge âgée de plus de 15 ans était en surpoids. La résolution déposée au parlement veut promouvoir le « sport sur ordonnance ». Son principe ? Encourager les médecins à remplacer un médicament par une activité physique, ou du moins à prescrire cette dernière en complément de certains traitements. L’idée e a été lancée en 2012 à Strasbourg avant de s’étendre à une cinquantaine d’autres villes de France où la prescription de « sport sur ordonnance » dispose aujourd’hui d’un cadre législatif.
l’ASBL Sport sur ordonnance chapeaute le projet en Wallonie. «Une brochure d’information fait office de prescription médicale symbolique que les médecins peuvent remettre à leurs patients pour les rediriger vers l’ASBL Sport sur ordonnance. En six mois, le programme compte déjà une quarantaine de personnes inscrites », affirme l’échevin en charge du Sport à Ottignies-LLN.
Malheureusement, la proposition n’a pas (encore) abouti… (Le Soir 23/04/2019).


lundi 30 septembre 2019

Le Master Plan pour les Acec et le chauffage urbain


Le projet de chauffage urbain est une des pièces maîtresses du Master Plan pour la friche des Acec. Récupérer de la chaleur ‘fatale’ est important pour le climat. La chaleur fatale est l’énergie résiduelle qui sort des turbines d’Uvélia. Or, récupérer cette énergie est plus complexe que je ne le pensais. Et ceci n’est pas un argument pour ne pas investir dans le chauffage urbain. Mais plutôt pour le faire dans un autre cadre. Le réchauffement climatique est un enjeu trop sérieux pour être instrumentalisé pour ‘verdir’ des projets immobiliers…

En résumé

D’abord, la transition écologique sera sociale ou ne sera pas. Or, dans beaucoup de projets de chauffage urbain la dimension sociale est absente. Pour amortir un investissement qui s’avère plus lourd que je ne pensais, il faut des clients. Très souvent, on offre des conditions intéressantes aux promoteurs privés, et on compense en faisant payer les locataires sociaux qui n’ont pas le choix de se connecter ou pas.
Le chauffage urbain semble à première vue une évidence. Comment on n’y a pas pensé avant ? Mais on y a pensé avant, et ça a foiré. Seraing a abandonné en 1996 son chauffage urbain. Un haut-fourneau était censée chauffer différents bâtiments publics ou logements sociaux. Et à Droixhe, les contentieux relatifs aux factures de chauffage ont été un véritable problème pendant des années
Il est vrai que le chauffage urbain a énormément évolué les dix dernières années. Certes, mais pas dans le sens de simplification. Le renouveau de ces dernières années est basé sur les énergies de récupération, dites « fatales ». En France, la chaleur provenant de l’incinération des déchets ménagers se trouve, en 2014, en deuxième position des sources d’énergie distribuées par les réseaux de chauffage urbain. Le sidérurgiste que je suis a été évidemment aussi intéressé à la chaleur des minerais pour chauffer la ville de Dunkerque . Au début des années 1980, Dunkerque récupère la chaleur fatale chez Usinor. En 2006, on envisage une deuxième récupération chez ArcelorMittal. Cette fois-ci, les négociations sont plus complexes. Le nouveau contrat prévoit des exigences de restitution ou remboursement des équipements en cas d’arrêt de l’installation. En 2015, on bute sur l’impossibilité de connaître le devenir des entreprises privées au-delà du temps de remboursement des investissements.
On évolue vers une diversification des fournisseurs de chaleur, parce que le contexte économique évolue de plus en plus vite.
Du côté clients, les bâtiments publics et les piscines restent évidemment les premières cibles, mais les principes de bonne gouvernance interdisent de leur imposer des contrats. Cela vaut encore plus pour les promoteurs immobiliers, voire des partenaires comme des sociétés d‘industrialisation. 
Et puis, il y a l’adéquation de l’offre et la demande clients- fournisseurs. La demande d’énergie thermique est très variable au cours de la journée et en cours d’année. Dans les réseaux de chaleur urbains, la puissance moyenne consommée sur l’année représente environ 18 % de la puissance maximale appelée. On cherche alors à utiliser ces réseaux pour produire du froid. Un réseau de froid est comme un réseau de chaleur qui fonctionne en sens inverse . L’idée est bonne, et permet de valoriser le lourd investissement dans le réseau urbain chaud-froid tout au long de l’année. Le problème en Wallonie est qu’au niveau législatif rien n’existe encore qui rendrait obligatoire le raccordement
La tendance aujourd’hui est de descendre en dessous des 100°. Oui, mais cela amène une nouvelle contrainte. La capacité du système doit être dimensionné en fonction du nombre de clients.
Concernant le projet de chauffage urbain à Herstal, on peut se demander comment ce mini-réseau dont le financement FEDER ne couvre que la partie Acec et les environs pourrait évoluer vers un réseau de 40 kilomètres. Soit on le dimensionne à ce mini-réseau, soit on repart d’Uvélia avec une conduite plus grosse vers le centre et Liège. L’extension sera un partenariat public-privé. Le budget prévu pour cette seconde phase atteint 30 millions d’euros,  une estimation qui me semble basse.
L’évolution la plus spectaculaire point de vue chauffage urbain est la « valorisation » des déchets. Je ne crois pas que ce combustible est en soi plus économique que les combustibles ‘carbonés’. En France le chauffage urbain a eu un boost en 2009 avec le Fonds Chaleur. Au Royaume-Uni, en Italie, au Danemark, en Irlande ou en France  existe un certificat d'économies d'énergie. Rien de tel chez nous
Le chauffage urbain herstalien monte les marches de Cannes
Cinq candidats ont répondu à l’appel d'offres pour les Acec : Véolia, TPF,  Engie, EDF et Coriance qui a  eu le contrat. Ils veulent avoir un pied dans la porte de ce marché potentiel. Mais, à la différence de la France, les incitants ont pratiquement inexistants.
 Récupérer cette énergie fatale me semble un enjeu important pour la transition écologique. Mais il faut que cette transition soit sociale. Je termine avec les positions du PTB sur le chauffage urbain : « grâce aux réseaux de chauffage urbain, nous récupérons la chaleur résiduelle des industries qui, à l’heure actuelle, est simplement rejetée dans l’atmosphère. Nous obligerons les entreprises à faire des investissements en faveur des économies d’énergie et à basculer vers une économie circulaire. La transition vers 100 % d’énergie renouvelable implique la nécessité d’un réseau énergétique entièrement nouveau. Nous mettons donc les différents réseaux d’énergie entre les mains du public et les transformons en un réseau intelligent, un réseau à commande numérique qui fait correspondre l’offre et la demande.  Nous introduisons des objectifs contraignants pour rendre l’industrie neutre au niveau climatique d’ici 2040".

Combien la calorie pour les clients ‘captifs’?

D’abord, la transition écologique sera sociale ou ne sera pas. Or, dans beaucoup de projets de chauffage urbain la dimension sociale est absente. Pour amortir un investissement qui s’avère plus lourd que je ne pensais, il faut des clients. Très souvent, on offre des conditions intéressantes aux promoteurs privés, et on compense en faisant payer les locataires sociaux qui n’ont pas le choix de se connecter ou pas. A titre d’exemple quelques extraits d’un communiqué de 2017 de l'association   la mise en place d’un système de chauffage urbain par Coriance, le même concessionnaire qu’à Herstal : « A Clermont Ferrand, le chauffage urbain était censé induire une baisse des coûts du chauffage : il a au contraire entraîné une hausse moyenne de la facture de 27 % sur 4 ans. À Grenoble la municipalité avait signé avec un prestataire privé un contrat très désavantageux pour les usagers. À Paris, le chauffage fait l’objet d’un contrat de délégation où c’est l’entreprise qui fixe le tarif et non la collectivité. D’autres situations ont été relevées par l’agence du contrôle du logement social (Ancols). Ainsi, les 4.700 logements du bailleur social Mâcon Habitat équipés en chauffage urbain payent deux fois plus cher ce service que les autres locataires du bailleur. A Clichy les particuliers ont connu une hausse de tarif plus de quatre fois supérieure à la hausse de tarif des abonnés ‘bâtiments public. À Bobigny, les 10.000 logements reliés aux systèmes de chauffage urbain payent environ 20 % trop cher car ce service finance d’autres activités de la municipalité. Dans le parc HLM d’Ile-de-France le chauffage urbain est près de 50 % plus cher que la moyenne du chauffage collectif de ce même parc. Le développement du chauffage urbain a amené à des projets qui n’étaient pas viables car engageant trop peu de volumes de consommation. Ils manquaient donc d’économies d’échelle. L’équilibre économique n’est pas atteint et les usagers doivent en assumer un surcoût d’autant plus important qu’un nouvel abonné ne se raccorde pas étant donné que le tarif de départ est prohibitif ».
Je signale que CLCV, comme moi, considère le chauffage urbain comme une solution d’avenir.
 A Cergy-Pontoise aussi, le maire Philippe Houillon s’inquiète de la future grille tarifaire de Coriance : «l'élément de tarif R 1 (NDLR facturé sur la base des MWh consommés) baisse, mais le R 2 (comprenant le coût des prestations et le renouvellement des installations) non! Finalement cela fait une augmentation conséquente de la tarification ! » « Finalement, le tarif moyen n'augmentera pas, promet Dominique Lefebvre, Président de la Communauté d'Agglomération de Cergy-Pontoise. « Le nouveau système incitera aux économies d'énergie, car les habitants verront le résultat sur leur facture, ce qui n'est pas le cas actuellement

Les contraintes du chauffage urbain

Le chauffage urbain semble à première vue une évidence. Comment on n’y a pas pensé avant ? Mais on y a pensé avant, et ça a foiré. Seraing a abandonné en 1996 son chauffage urbain, un investissement de... 360 millions ! Une turbine à la sortie d'un haut-fourneau de Cockerill était censée chauffer différents bâtiments publics ou logements sociaux. Ce chauffage serésien a fonctionné une dizaine d'années seulement. En 1991, 260 logements s'étaient retrouvés sans chauffage en décembre  (Le Soir 12/06/1996 ).
Et à Droixhe, les contentieux relatifs aux factures de chauffage ont été un véritable problème pendant des années. La calorie fournie par  la centrale électrique coûtait chère en raison des déperditions de chaleur. Certains locataires payaient un loyer social de 100 à 125 euros et une facture de chauffage de 250 euros ! Ce problème a été « résolu » avec l’arrêt de la centrale en 1995. Une cogénération (c'est-à-dire trois moteurs à gaz) alimente en chaleur les 15 immeubles (1.800 logements sociaux) de Droixhe. Désormais, il y a un système individuel de comptage du chauffage. Mais avec ça les problèmes n’ont pas disparus. En 2012, il faisait 12° dans la tour "Match" à Droixhe. Les locataires ont dû installer un chauffage d'appoint. En 2009, la Filiale Immobilière Publique avait pourtant investi 2 millions et demi d'euros pour remplacer le chauffage. Selon Maggy Yerna, échevine du logement à l’époque, il n'y avait pas de panne au niveau du chauffage mais peut-être une « inadéquation » entre le fonctionnement habituel et les températures à l'extérieur. Le problème d'eau chaude de distribution était lui lié à une panne, récurrente, qui témoigne, comme le problème de chauffage, d'un défaut de conception du système (sources Le Soir 7/10/1999 et 16/2/2004, RTBF9 février 2012).

Le chauffage urbain : un secteur en pleine évolution

On me répondra – à juste titre – que le chauffage urbain a énormément évolué les dix dernières années. Certes, mais pas dans le sens de simplification. Je viens de signaler le problème d’une facturation socialement équitable : de ce point de vue là, la situation s’est encore compliquée. Là où à Droixhe on avait un contact direct entre Electrabel et la Maison Liégeoise, on a aujourd’hui un paquet de « partenaires »,  avec des gestionnaires de réseau qui se sucrent.
Certes, le chauffage urbain existe depuis plus d’un siècle. Mais on n’est plus dans le même registre aujourd’hui. New York par exemple a toujours son réseau à vapeur centenaire qui pose d’ailleurs pas mal de problèmes. Mais ces réseaux tendent à disparaître. Nos gourous du citymarketing font pourtant allégrement l’amalgame, au Mipim, à Cannes. Grégory Radisson, de Coriance, choisie pour notre futur réseau de chauffage urbain, y déclare au Mipim qu’un des plus anciens réseaux du genre existe encore à New York, il date du XIXe siècle et est toujours en activité. À Cracovie, il existe un réseau de 300 km (La Libre Belgique  13 mars 2019).  Certes, il ne ment pas, mais il omet de dire que ces réseaux n’ont plus grand-chose à voir avec les systèmes dont on parle aujourd’hui. Encore dans les années 1960 et 1970 les réseaux de chauffage urbains étaient associés à l’image négative des grands ensembles.

Un renouveau basé sur les énergies de récupération

Le renouveau de ces dernières années est basé sur les énergies de récupération, dites « fatales ». Michael Corhay, responsable projets auprès du Cluster TWEED (Technology of Wallonia Energy, Environment and sustainable Development) décrit très bien cette évolution sur le site 
En France, la chaleur provenant de l’incinération des déchets ménagers se trouve, en 2014, en deuxième position des sources d’énergie distribuées par les réseaux de chauffage urbain. Dans un paper « Structuration urbaine d’un réseau de chaleur et énergiefatale » (Flux 2017/3-4 (N° 109-110), pages 9 à 22) Zélia Hampikian évoque les incertitudes auxquelles sont confrontés les acteurs, avec notamment deux cas de réseaux de chaleur au Val d’Europe et à Dunkerque. Les pertes qui se produisent lors de la circulation de la chaleur sont importantes et la pose des tuyaux est coûteuse. A Val d’Europe, la commercialisation du réseau est laborieuse et l’infrastructure fonctionne uniquement grâce à la connexion du parc aquatique et d’une pépinière d’entreprises, mais est surdimensionnée : les tuyaux sont conçus pour un débit de 800 m3/h, ce qui correspond à une puissance de 10 MW, tandis que seulement 180 m3/h y circulent.

Le réseau de Dunkerque

Le sidérurgiste que je suis a été évidemment aussi intéressé à la chaleur des minerais pour chauffer une ville : le réseau de Dunkerque . Au début des années 1980, Dunkerque commande une étude pour évaluer quatre sources différentes, dont toutes, excepté la solution envisagée d’une chaufferie charbon, sont de récupération : gaz sidérurgiques, chaleur produite par la centrale thermique de Gravelines et « récupération de chaleur dans l’établissement dunkerquois de la société Usinor » . La récupération chez Usinor est retenue, complétée par la production d’une chaufferie fioul et de centrales à cogénération.
Usinor accepte sans que de nombreuses négociations ne soient nécessaires.
Plusieurs décennies plus tard, en 2006, face à la perspective de croissance du réseau, on envisage une deuxième récupération chez ArcelorMittal. Cette fois-ci, l’industriel demande de coupler le système à une installation de récupération de poussières afin de pouvoir amortir cet investissement sur les deux installations. Les négociations sont plus complexes. Alors que, dans le premier cas, l’industriel se souciait peu de l’arrêt de la récupération, dans celui-ci, elle influencerait directement son processus de production. Chaque acteur fait alors inscrire dans un nouveau contrat des exigences de restitution ou remboursement des équipements en cas d’arrêt de la fourniture ou de la récupération de chaleur.
Cette vision de la récupération comme une situation possiblement provisoire marque le début des réflexions quant à l’avenir du réseau et à sa dépendance à une source sur laquelle les acteurs du système énergétique urbain ont peu de contrôle. La démarche est en outre encouragée par l’importante diminution temporaire de la chaleur produite au sein des installations d’ArcelorMittal en 2008, en raison de la crise économique.
Alors que la compétence de gestion du réseau de chaleur doit être transférée à la Communauté Urbaine de Dunkerque en 2015, la Ville et cette dernière lancent une nouvelle étude relative au développement du réseau de chaleur à l’échelle de l’agglomération. L’objectif affiché est celui de prévoir, d’une part, l’extension du réseau à d’autres communes et, d’autre part, la diversification des sources d’approvisionnement.  Les sources de chaleur analysées par l’étude sont pour la plupart, de récupération. Elles proviennent ainsi d’autres industriels ou bien du centre de valorisation énergétique (CVE) de l’agglomération, équipement communautaire d’incinération de déchets produisant jusque-là uniquement de l’électricité.
L’étude met en garde contre l’impossibilité de connaître le devenir des entreprises privées au-delà d’une certaine durée et notamment au-delà du temps de remboursement des investissements. Ainsi, c’est en premier lieu le CVE qui est retenu pour la stabilité de son processus et le contrôle que la collectivité peut exercer sur ce dernier. En définitive, alors que la première récupération est basée sur une analyse purement technico-économique et qu’elle s’accompagne de relations vécues comme simples entre les acteurs, ces dernières se complexifient avec le temps, jusqu’à ce que chaque côté envisage la possibilité d’un arrêt ou d’une modification non contrôlée des conditions de l’échange. C’est le résultat de la généralisation d’une plus grande instabilité économique et industrielle à l’échelle mondiale.
Finalement, un accord a été trouve en janvier 2019: le doublement du réseau de chaleur urbain a été officialisé par la Communauté urbaine de Dunkerque, ArcelorMittal et Engie France BtoB. Fin 2020, l’équivalent de 3000 logements supplémentaires sera alimenté en chauffage et en eau chaude sanitaire grâce à l’énergie dégagée par les installations industrielles d’ArcelorMittal.

Plusieurs fournisseurs 

On évolue donc de plus en plus vers une diversification des fournisseurs de chaleur, parce que le contexte économique évolue de plus en plus vite. On l’a vu avec le fermeture de la centrale de Droixhe, ou du Haut-Fourneau de Cockerill-Sambre (même si là, le chauffage urbain a capoté avant la décision de fermeture). Pour le Master Plan des Acec, Uvelia n’est pas éternel non plus. D’ailleurs, juste à côté Intradel a déjà des fours à l’arrêt, à son ancienne unité de valorisation énergétique ( 2
four Kablitz
fours à grilles Kablitz et 2 fours rotatifs Laurent Bouillet). Les deux fours à grilles sont encore en bon état ainsi que les installations du traitement des fumées. On envisage les utiliser pour la valorisation énergétique de bois non recyclables (75.000 tonnes de bois par an ; Intradel dispose déjà d’un gisement de 30.000 t/an en provenance des parcs à conteneurs).
Certes, il y a aujourd’hui des centrales TGV à cogénération dans toutes les gammes de capacité. Mais pour les grosses centrales, l’avenir dépend d’une décision concernant la création d’une capacité de réserve. Ces centrales ne tourneront qu’en cas de pénurie et ne sauraient donc alimenter d’une manière stable un réseau de chauffage urbain. Et le besoin en chaleur doit être continu et à long terme : le rendement, côté production d'électricité seul, est plus faible avec une unité de cogénération qu'avec une centrale classique.
On évolue donc vers une situation avec plusieurs fournisseurs qui peuvent compenser l’arrêt chez un autre. La plupart du temps la production de cette chaleur fatale est la dernière de leurs priorités. Ils refuseront des contraintes point de vue fourniture d’eau chaude, en fonction par exemple de leurs cycles d’entretien, voire de pannes. Ce qui pousse à une augmentation d’échelle du réseau.

La disparition des clients captifs.

Du côté clients, on voit disparaître des clients captifs, avec les principes de bonne gouvernance qui s’imposent partout. Les bâtiments publics et les piscines restent évidemment les premières cibles, mais les principes de bonne gouvernance interdisent de leur imposer des contrats. Je serai curieux de savoir si on saurait par exemple imposer à la piscine de Herstal un raccordement au chauffage urbain.
Cela vaut encore plus pour les promoteurs immobiliers, voire des partenaires comme des sociétés d‘industrialisation.  En France des projets ‘faciles’, près de Disneyland, ont capoté parce que la société d’industrialisation a refusé d’imposer un raccordement aux investisseurs. Je ne m’imagine pas autre chose pour le site des ACEC, ou pour l’écovillage de Coronmeuse. Je vois difficilement la SPI+, partenaire dans le projet pour les Acec, imposer un raccordement au réseau de chaleur à des investisseurs potentiels.

L’adéquation de l’offre et la demande clients- fournisseurs

Et puis, il y a l’adéquation de l’offre et la demande clients- fournisseurs. SelonValorical,  pour assurer l’efficacité du réseau, il est indispensable de veiller à ce que les capacités de fourniture soient disponibles en permanence, d’où l’intérêt d’intégrer au réseau d’une part, l’hôpital CHR La Citadelle qui dispose de chaudières de réserve ainsi que, d’autre part, des chaufferies d’appoint et de secours (Valorical est un Groupement d’Intérêt Economique (GIE) regroupant l’Intercommunale de Traitement des Déchets ménagers Liégeois Intradel, la SA Urbeo Invest (Ville de Herstal) et l’asbl Liège Energie (Ville de Liège).
En plus, la demande d’énergie thermique est très variable au cours de la journée (le matin, fin de journée) et en cours d’année (été-hiver). Dans les réseaux de chaleur urbains, la puissance moyenne consommée sur l’année représente environ 18 % de la puissance maximale appelée. Pour rentabiliser l’outil et viser à une utilisation optimale de l’énergie, il est judicieux de rechercher les solutions qui permettent de valoriser l’énergie thermique lors de faibles appels de puissance du réseau, notamment au travers de partenariats avec des industriels.
Valorical estime les coûts d’investissement y compris les adaptations éventuelles sur les unités de valorisation existantes entre 75 et 120 millions d’euros (source : Valorical GIE : qui sommes-nous ?). Le quadruple des 30 millions avancés par Herstal Energie Verte…

Un réseau chaud-froid

Certes, il y a moyen d’utiliser ces réseaux pour produire du froid. Marc Schlitz, expert en environnement au service de la Cellule Stratégique de la Ville de Liège, propose, dans le cadre de Liège 2025, de développer unréseau urbain de chaleur et de refroidissement (projet N° 1279) : « Aujourd'hui, les progrès techniques amènent les nouveaux réseaux de 4ème génération capables de produire de la chaleur en hiver et du refroidissement en été».  Coriance et son concurrent Idex se
présentent d’ailleurs systématiquement comme des gestionnaires de réseaux chaud-froid. ENGIE aussi se positionne comme le leader mondial des réseaux urbains de froid, grâce à une prise de participation dans Tabreed, un acteur majeur des réseaux urbains de climatisation dans les pays du Golfe.
Un réseau de froid est un système centralisé qui fournit de l’eau glacée pour alimenter un circuit d’air conditionné. La présence d’une source d’eau à proximité du réseau peut permettre de se dispenser de tour de refroidissement dans la centrale. Cette technique dite du « free cooling » (refroidissement naturel) est utilisée par exemple par CLIMESPACE qui puise près de 50 % de ses besoins en froid dans la Seine pour le réseau parisien. Climespace dessert notamment le Louvre, l’Assemblée Nationale, la Banque de France, ainsi que de nombreux hôtels et grands magasins. Par rapport à un système d’air conditionné classique, ce réseau consomme 35 % d’électricité en moins, émet 50 % de CO2 en moins, a une efficacité énergétique supérieure de 50 % et réduit de 65 % la consommation d’eau.
Evidemment, les réseaux de froid disposent d’atouts par rapport aux systèmes de climatisation individuels : impact environnemental moindre, réduction des émissions de gaz à effet de serre, capacité à exploiter des énergies diversifiées (dont des sources renouvelables et de récupération), suppression des contraintes sur les bâtiments…
Un réseau de froid peut être vu comme un réseau de chaleur qui fonctionne en sens inverse . On y trouve une unité d’évacuation de la chaleur, un réseau avec un fluide caloporteur (en général de l’eau, dont la température se situe entre 1 et 12°C à l’aller, et entre 10 et 20°C au retour) et des sous-stations assurant la collecte de la chaleur dans les immeubles à climatiser.
La technique dominante dans les réseaux de froid en France est le compresseur (95% du froid urbain), avec rejet de la chaleur dans l’air ou dans l’eau. Les énergies renouvelables et de récupération ne représentent actuellement que 3% du bouquet énergétique des réseaux de froid. On compte 13 réseaux de froid en France, desservant 80000 équivalents-logements (894 GWh d’énergie finale). En Europe, ils ne représentent qu’entre 1% et 2% du marché du froid. Comme pour les réseaux de chaleur, la centralisation des équipements consommateurs d’énergie et sources de nuisances potentielles présente plusieurs avantages par rapport à des systèmes autonomes décentralisés. Les réseaux de chaleur utilisés pour la production de froid décentralisée sont moins contraignants en termes d’investissement initial, en revanche ils nécessitent que la chaleur soit produite à bas coût pour que le prix de revient du froid en sortie soit compétitif par rapport aux solutions alternatives. Plusieurs dispositions des lois Grenelle relatives aux réseaux de chaleur concernent également les réseaux de froid, notamment l’obligation d’étude d’opportunité de création ou raccordement à un réseau alimenté par des énergies renouvelables lors de nouvelles opérations d’aménagement, ou encore la procédure de classement permettant à une collectivité de rendre obligatoire le raccordement au réseau, dans certaines zones préalablement définies.
L’idée est bonne, et permet de valoriser le lourd investissement dans le réseau urbain chaud-froid tout au long de l’année. Le problème en Wallonie est qu’au niveau législatif rien n’existe encore qui rendrait obligatoire le raccordement et qu’à Liège il est exclu d’utiliser le refroidissement naturel avec l’eau de Meuse, aussi longtemps que Tihange utilise au maximum son autorisation d’augmenter la température du fleuve, surtout en période d’étiage, en été.

Des réseaux basse pression

La tendance aujourd’hui est d’abandonner des systèmes pressurisés, et de descendre en dessous des 100°. C’est ainsi qu’à Cergy-Pontoise Coriance préconise à passer tout le réseau en basse pression : « Passer d'une eau à 160 degrés à 90 degrés use moins les tuyaux, et si on doit intervenir pour réparer, cela refroidit plus vite. C'est un système plus souple ».
Oui, mais cela amène une nouvelle contrainte. La capacité du système est alors donnée par le diamètre des tuyaux et la vitesse de circulation. Le système doit être dimensionné en fonction du nombre de clients. Or, comme je viens de l’expliquer, la relation fournisseur- client captif tend à évoluer vers  une situation à plusieurs fournisseurs et une multitude de clients qui ont théoriquement le choix.

Un investissement de plus en plus lourd

Concernant le projet de chauffage urbain à Herstal, on peut se demander comment ce mini-réseau dont le financement FEDER ne couvre que la partie Acec et les environs immédiats (avec entre autres la cité de l’Europe) pourrait évoluer vers un réseau de 40 kilomètres. Soit on le dimensionne à ce mini-réseau, soit on repart d’Uvélia avec une conduite plus grosse vers le centre et Liège. Pourtant, c’est ce que Grégory Radisson, délégué régional de la société française Coriance, fait miroiter au Mipim : "Nous allons concevoir, construire et exploiter un réseau de chaleur de 40 kilomètres, le premier de Wallonie et plus grand du pays. Le réseau sera installé pour plus de 50 ans, un investissement total de 12,7 millions d'euros. Il bénéficie d'un soutien du fonds européen Feder de 5 millions d'euros et de la Wallonie à hauteur de 6,3 millions d'euros » (13/03/19 Trends Tendances).
Ici, il mélange à mon avis les pinceaux : ces 12,7 millions ne sont que l’amorce du réseau.
A l’occasion de la désignation du le groupement des sociétés françaises Coriance et Sepoc comme auteur de projet, Jean-Louis Lefèbvre est plus prudent et parle d’une « première boucle qui ira notamment jusqu’au site des ACEC. Par la suite, l’idée est d’étendre le réseau vers Liège et la Basse-Meuse ». Frédéric Daerden a moins de retenue. A la question « En quoi le projet de Herstal sort-il du lot? », il répond :  «par son ampleur. Le potentiel de développement est à l’échelle de l’agglomération; il peut s’étendre tant vers la ville de Liège que vers la basse Meuse».

Herstal Energie Verte ne couvre que Herstal

La constitution de  H.E.Ve (Herstal Energie Verte), en mars 2019 « traduit la concrétisation juridique finale pour la conception, la réalisation, le financement, le développement et l’exploitation du réseau de chaleur de Herstal ». H.E.Ve a un financement public. Contrairement à ce que Belfius prétend, Feder ne subventionne pas le projet à 90% , la Région Wallonne paye plus que la moitié, le solde étant apporté par Urbeo Invest.  
Mais l’extension (203 GWh d’énergie) sera revanche financée via un partenariat public-privé, réunissant la Ville, Intradel (intercommunale de traitement des déchets) et Coriance-Sepoc. Le budget prévu pour cette seconde phase atteint 30 millions d’euros (le budget de la 1ère phase étant de 12,7 millions d'euros ; ces 30 millions me semblent d’ailleurs une estimation basse).
 Le contrat avec Coriance ne couvre que les études permettant de définir le réseau puis les demandes de permis (un an). Les travaux devraient démarrer au printemps 2020 pour une mise en service à la fin de l’année 2021.
Mais dans son communiqué Urbéo prétend que Coriance est chargé d’exploiter le réseau étendu pendant vingt ans. Grégory Radisson, CEO de Coriance et Jean-Louis Lefèbvre, président d’Urbeo Invest et aujourd’hui maire de Herstal parlent  «des projections réalisées par Coriance pour une livraison de 203 GWh par an via un réseau de 40 kilomètres. Demain, le site des Acec sera relié, puis Herstal. Et sans doute Liège… » (La Libre Belgique  13 mars 2019).
Et, dans le même journal, Grégory Radisson, cette fois-ci attitré d’adjoint au développement (France-Belgique), déclare qu’il faut « d’abord créer une artère, une canalisation principale de Herstal vers Liège et, de cette colonne vertébrale, créer d’autres connexions ». 40 km, c’est un maximum ? “Après, il n’y a plus assez de puissance pour véhiculer la chaleur. Se pose alors la question de reproduire de la chaleur, mais c’est possible. Aujourd’hui, le coût d’installation reste plus important qu’une chaudière au gaz. Nous visons donc des copropriétés, de l’industriel… La première phase prévoit un réseau de 4.200 équivalents-logements. D’ici douze ans, nous aurons un réseau de 20 000 équivalents-logements.”  (La Libre Belgique  13 mars 2019).
Alors qu’on peut se demander où il trouvera ces premiers 4.200 équivalents-logements, il est sûr d’en avoir 20.000 d’ici douze ans ? En reconnaissant que le coût d’installation reste plus important qu’une chaudière au gaz. Comment convaincre alors ces nouveaux abonnés (très souvent de co-propriétés comme Néolégia et son éco-village de Coronmeuse) de s’abonner au réseau ? Pourquoi ces co-propiétés se compliqueraient-ils la vie en s’engageant (pour 50 ans !), s’ils peuvent équiper leur éco-village de turbines TGV moins chères et, certes, moins intéressant point de vue climat ?
On pourrait évidemment baisser l’investissement en profitant de l’installation du tram. A Dijon, par exemple, «la colonnevertébrale du réseau a été dessinée par le tram. Ce qui est logique puisque le tram et le réseau de chauffage ont un même objectif : servir un maximum d’habitants ». Le problème à Liège est que le tram et le réseau de chauffage n’ont pas un même objectif : servir un maximum d’habitants, puisqu’on est dans un PPP qui doit assurer un return à ses investisseurs privés...

La « valorisation » des déchets

L’évolution la plus spectaculaire point de vue chauffage urbain est la « valorisation » des déchets. Je ne crois pas que ce combustible est en soi plus économique que les combustibles ‘carbonés’, comme le charbon, le pétrole ou le gaz, malgré son prix bas (voire négatif : les communautés paient pour les brûler). Techniquement aussi, brûler les déchets est moins évident. Mais c’est surtout les primes environnementales qui font la différence. Pour ne pas alourdir mon analyse, je ne me suis pas penché sur les aspects écologiques de l’incinération des déchets, mais exclusivement sur la réglementation  de récupération de chaleur fatale.
En France le chauffage urbain a eu un boost en 2009 avec le Fonds Chaleur qui fait la promotion des réseaux de chaleur via l’utilisation des Energies Renouvelables et de Récupération (EnR&R), notamment certaines dont l’utilisation est quasi exclusive via les réseaux de chaleur : incinération des déchets, récupération de chaleur fatale. La Loi relative à la Transition Energétique pour la Croissance Verte (LTECV) y donne des objectifs élevés d’utilisation d’EnR&R par les réseaux de chaleur en 2030. Pour les atteindre, la quantité de chaleur qu’ils livreront devra être multipliée d’un facteur 2,3 par rapport à 2012. D’après Sia Partners, des investissements de l’ordre de 10Mds€ devront être réalisés pour développer les infrastructures nécessaires à cette augmentation, dont l’impulsion devrait venir du Fonds Chaleur. Ce fonds aide au financement des projets visant à atteindre un mix énergétique supérieur à 50% d’EnR&R. Les collectivités passent par une délégation de service public (DSP) auprès des grands acteurs du marché (Dalkia, Engie) ou des pure players (IDEX,
Coriance).  Dijon bénéficie par exemple de 6,4 millions d’euros au titre des Certificats d’économie d’énergie (CEE).  Un certificat d'économies d'énergie  veut encourager les économies d'énergie. En Europe, on trouve un tel dispositif au Royaume-Uni, en Italie, au Danemark, en Irlande ou en France. Le principe est d'obliger certains acteurs (les « obligés ») à réaliser des économies d'énergie et d'encourager les autres acteurs (les « non-obligés ») par l'obtention d'un certificat. Les obligés peuvent soit réaliser eux-mêmes les mesures d'économie d'énergie, soit acheter des certificats aux non-obligés, soit payer une surtaxe à l'État. En France, la pénalité est fixée à 0,02 €/kWh cumac (kWh cumulés actualisés) maximum et les certificats sont donc négociables sur le marché des certificats entre 0 et 0,02 €/kWh cumac.
Yves Lederer, Président du Groupe Coriance, qui a eu le contrat à Herstal, l’a bien compris: «Notre société est bien positionnée pour tirer parti des besoins croissants en matière de chauffage urbain généré à partir d’énergies renouvelables dans le cadre des processus d’appel d’offres. Notre production d’énergie renouvelable est passée de 34 % en 2012 à 60 % en 2015, en pourcentage de notre production énergétique totale.»
Et Jésus Olmos, co-responsable mondial des infrastructures chez KKR, joue en 2016 la même carte dans la recherche d’un repreneur pour Coriance : « nous jouissons d’une forte expertise reconnue pour aider les sociétés à s’adapter aux tendances et réglementations environnementales en plein changement, ce qui se trouve au cœur du succès de Coriance ».
Evidemment, un des problèmes pour les Acec est que chez nous il n’y a pas ces contraintes réglementaires, ce qui réduit leur ‘playfield’.

Qui est Coriance ?

Coriance était au départ dans le giron public. Fondée en 1998 par Gaz de France, Coriance exploitait les réseaux de chaleur et de froid. En 2006, suite à la fusion entre Gaz de France et Suez, la Commission européenne impose la cession de Coriance,  vu que cette fusion pourrait nuire à la concurrence dans les réseaux de chaleur en France. Depuis Coriance a changé de mains plusieurs fois. En 2008, le groupe italien A2A en fait l’acquisition. En 2012, Coriance est repris par ses managers, adossés à un fonds d’investissement (KKR Infrastructure). En 2016, First State Investments devient son actionnaire principal.
Coriance gère à ce moment-là 29 concessions de chauffage urbain en vendant l’électricité co-générée à Electricité de France.
La fine fleur des consultants intervient dans cette opération. KKR prend des conseils auprès de RBC Capital Markets, Clifford Chance, Simpson Thacher & Bartlett, KPMG, Poyry et Marsh. First State Investments loue les services de Lazard Frères, DC Advisory, Deloitte, Allen & Overy, Watson Farley & Williams, Atkins, E-Cube et Willis Towers Watson. First state n’a pas donné le prix, mais ça doit tourner autour d’un milliard d’euros. C’est un peu la tape dans ce secteur ;
Le troisième groupe français de chauffage urbain Idex est en 2018 valorisé à un milliard d'euros. Dans les candidats repreneurs Vinci avec son allié First State, le propriétaire australien du groupe Coriance, qui comptaient ainsi valoriser les synergies d’Idex avec Coriance (Les Echos 21/3/2018).  C’est finalement le fonds d'infrastructures Antin qui leur dame le pion. Financée par de la dette (LBO), l'opération valorise la société à un prix « plus proche de 1,5 milliard que de 1 milliard d'euros » (ces gens-là arrondissent au demi milliard d’Euros ; nous on râle parce qu’on arrondit à 5 eurocent). La transaction devrait ainsi figurer parmi les plus significatives de l'année sur le marché français des infrastructures
Idex aussi « accompagne à long terme les collectivités dans leurs projets de transition énergétique à travers l’exploitation de toutes les énergies du territoire : biomasse, biogaz, méthanisation, géothermie, etc. Idex gère 50 réseaux de chaleur et de froid à travers la France, notamment le réseau qui alimente en chaleur et en froid la Défense, à Paris.  Idex gère 9 usines d’incinération et de méthanisation. 15 projets de méthanisation sont en développement ou en exploitation ».

Cinq candidats pour l’appel d'offres pour les Acec

C’est ce qui explique que cinq candidats ont répondu à l’appel d'offres pour les Acec, même si, dans un premier temps, ce n'est pas un énorme réseau de chaleur qu'il s'agit de construire. Véolia dispose d'une très solide expérience. Après l'effondrement du bloc soviétique,elle a repris des chauffages collectifs dans plusieurs pays de l'est ;  le bureau d'ingéniérie TPF est actif aux quatre coins du monde ; Engie et EDF aussi ont soumissionné. C’est finalement le ‘pure player’ Coriance qui a  reu le contrat.
Vous me direz qu’avec un tel intérêt de la part de la crème des ‘players’ au niveau mondial, ce projet  ne saurait que réussir. Je ne partage pas cet optimisme. L’enjeu pour ce premier appel d’offres est pratiquement nul au départ. Ce qui compte pour eux est d’avoir un pied dans la porte de ce marché potentiel. Mais, à la différence de la France, les incitants ont pratiquement inexistants.
Vous me direz : il n’y a qu’à les créer ?

La chauffage urbain : un enjeu trop important pour régler en marge d’une promotion immobilière

Je crois avoir fait un premier tour de la problématique (ou le défi, si vous voulez) du chauffage urbain. Récupérer cette énergie fatale me semble un enjeu important pour la transition écologique. Il faut que cette transition soit sociale. Pas question de faire payer, indirectement, les locataires sociaux. Le chauffage urbain n’a plus grand-chose à voir avec les systèmes qu’on a connus auparavant. Cela ne nous évite pas de faire le bilan des avantages ET des échecs, comme le réseau de Seraing ou de Droixhe. Il y a incontestablement des progrès techniques. Mais ce progrès n’a pas simplifié les choses. Les contraintes d’aujourd’hui poussent à concevoir ces systèmes à une échelle plus grande, avec des taux d’amortissements plus longs. Et ceci dans un environnement économique où le prix de la calorie est de plus en plus aléatoire. Ce qui laisse de moins en moins de place à l’improvisation. L’enjeu est trop important pour faire ça en marge d’une opération de city-marketing. D’autant plus que le modèle économique même de ce chauffage urbain est de plus en plus lié aux primes liées à la valorisation des déchets (primes inexistants en Wallonie).

La nécessité d’un réseau énergétique entièrement nouveau.

Pour cadrer un peu tout ça, voici ce que dit le PTB sur le chauffage urbain dans son programme 2019 : "Grâce aux réseaux de chauffage urbain, nous récupérons la chaleur résiduelle des industries qui, à l’heure actuelle, est simplement rejetée dans l’atmosphère. Par exemple, les entreprises du port d’Anvers rejettent actuellement deux fois plus de chaleur que ce dont la ville a besoin en chauffage et en eau chaude sanitaire. Nous les obligeons à faire des investissements en faveur des économies d’énergie et à basculer vers une économie circulaire. De cette façon, nous réduisons encore davantage la consommation d’énergie de l’industrie.

La transition vers 100 % d’énergie renouvelable implique aussi la nécessité d’un réseau énergétique entièrement nouveau. Car en plus de l’électricité et du gaz, l’hydrogène et l’eau chaude deviennent également des vecteurs énergétiques importants. Les fluctuations de la production et du stockage de l’électricité doivent être maintenues en équilibre constant. Nous mettons donc les différents réseaux d’énergie entre les mains du public et les transformons en un réseau intelligent, un réseau à commande numérique qui fait correspondre l’offre et la demande".

Une utilisation rationnelle de l’énergie dans l’industrie

"Nous introduisons des objectifs contraignants pour rendre l’industrie neutre au niveau climatique d’ici 2040. Nous créons ainsi les conditions permettant à l’industrie de se convertir en un capteur plutôt qu’un émetteur de gaz à effet de serre à l’horizon 2050.  Grâce aux réseaux de chauffage urbain, nous récupérons la chaleur excédentaire émise par des industries pour répondre à la demande en chaleur d’autres industries et des habitations.
Les tours de refroidissement expulsent d’énormes quantités de chaleur dans l’air. Quel gaspillage d’énergie ! Or cette chaleur peut parfaitement être réutilisée. Par exemple, par des usines proches qui ont besoin de chaleur de haute qualité et qui, à l’heure actuelle, sont obligées de produire elles-mêmes cette chaleur à partir de combustibles fossiles. Ou par des zones résidentielles situées à proximité : les réseaux de chauffage urbain peuvent ainsi rendre superflues les chaudières à gaz et à mazout.
Le risque de tels investissements est trop grand dans le cadre du libre marché et cela ne garantit pas de retour économique certain. (Nous voulons) une banque d’investissement pour le climat. Les entreprises pourront bénéficier de ces nouvelles techniques pour respecter leurs normes d’émission, à condition de payer des redevances à la banque d’investissement pour le climat" (Programme PTB 2019 p.55-64).

PS  n’ai pas abordé ici la biométhanisation et la biomasse (valorisation énergétique de bois non recyclables); ça mérite un blog à part. Intradel dispose aussi de son ancienne unité de valorisation énergétique dont le reconditionnement en unité de biomasse est actuellement à l’étude (et en justice).