mardi 21 janvier 2020

55ième balade-santé MPLP Herstal : la Bacnure, Bernalmont et Belle-vue.


sommet de la petite bacnure en combustion
photo Line Hedebouw
Notre 55ième  balade-santé MPLP Herstal du dimanche 9 février 2020 fera le tour des trois terrils de la Bacnure, Bernalmont et Belle-vue.
Départ à 10h pile devant le café de la Petite Bacnure. rue Charlemagne. Nous avons aussi notre  rendez-vous habituel à 9h30 devant notre Maison Médicale Médecine Pour le Peuple, Avenue Francisco Ferrer 26, à Herstal, d’où nous partons en covoiturage.
D’abord c’est une belle balade ; spectaculaire même, avec le cratère au sommet de la petite Bacnure. Et puis, nos terrils seront très bientôt dans l’actualité, avec une promotion immobilière qui se développe autour de ces terrils. La petite Bacnure les intéresse moins, au point où une proposition aurait été faite pour le faire reprendre par la Ville. Je ne saurais pas dire sous quelles conditions, mais dans tous les cas de figure ça devrait nous inciter à faire connaître ces terrils qui sont au fil du temps devenus uniques parce qu’ils sont encore à l’état où les ont laissé les fermetures.
Et puis, la Région Wallonne a – enfin – décidé de mettre fin aux concessions minières. L’idée de base est de mettre tout en sécurité, et de marquer les endroits où se trouve un puits. La société d’Abhooz-Bonne-Fin-Hareng (en liquidation) a entamé par exemple une procédure de fin de concession charbonnière. Les autres suivront, dans les années à venir. La concession de la Petite Bacnure couvrait 238 hectares.  Elle était limitée par le sommet du Bois Gilles, le Bouxthay, les fermes Jehaes à Hareng et du Patar, la rue de l'Agriculture, la place Laixheau, la rue Jean Lamoureux et le coin des rues G.Delarge et Félix Chaumont.
La balade est assez sportive, avec une montée de 83 mètres pour la bacnure et +- 30 mètres pour les deux autres terrils. Une bonne partie de mes infos repris dans ce blog viennent de la brochure « LaVoie des Botis », de notre ami Walthère Franssen.

Autour de de la « Petite Backeneure", un gruyère

balade 2019 avec des amis flamands
phtot Elisabeth Slegers
A l'emplacement du café de la « Petite Backeneure" se trouvait le bur Micha, déjà mentionnée en 1658. Dans le coin il y avait aussi les burs de Grise Pierre, Nanoux, Nicolas Wattar, Tirleau, Lagnot, Lambert Gaspar et aux Corbeaux. Une bacnure est en vocabulaire houiller une galerie creusée à travers les bancs de roche de façon à rejoindre la veine de charbon.
En 1920 il y a fusion avec la Grande Bacnure. A cette époque la Petite Bacnure compte 791 ouvriers dont 571 au fond et 220 à la surface.  Le charbonnage arrêta son exploitation souterraine en 1971. En 1975 la belle-fleur est démolie.
La concession de la Petite Bacnure dont la paire allait de la rue Pied du Bois Gilles à la rue Verte était exploitée au départ par la Société de Bon Espoir. En 1840 la profondeur du puits est de 158 m et le charbonnage compte 227 mineurs. De 1844 à 1847 les travaux sont arrêtés par suite d'infiltration d'eau.  En 1854 le charbonnage s'équipe d'une puissante machine à exhaure et en 1874 d'un châssis à molette en fer. La grille d'entrée de la paire était aux environs du n° 60 de la rue Verte.  Après la paire fut transféré à proximité de ses bâtiments de la rue Charlemagne. En 1955 il y a 2012 ouvriers pour les deux sièges Grande et Petite Bacnure.

La halte-gare de La Préalle

La gare de La Préalle fut ouverte en 1894 sur la ligne de chemin de fer Liégeois-Limbourgeois. Chaque matin, les mineurs flamands débarquent du train.  Avant de se rendre au travail, ils allaient au magasin s'approvisionner en < tchike di role > (chique de tabac)  Selon notre historien local Raymond Smeers, "leur bruyant bavardage et le claquement de leurs sabots sur le sol réveille les riverains". Vers 1940 358 des 550 mineurs du charbonnage de Milmort,étaient flamands (65 %)
Les navetteurs flamands utilisaient le chemin de fer mais aussi le vicinal Genk-Herstal (à partir de 1926).  Après 1945, un certain nombre d'ouvriers flamands étaient amenés chaque jour aux charbonnages par autocars.  Jusqu'aux fermetures, le nombre de mineurs flamands resta important principalement parmi les ouvriers de surface.
           

Un tunnel cyclo-pedestre/PMR infranchissable pour les Personnes à Mobilité Réduite et les cyclistes

A la Préalle, il y avait 3 passages à niveaux routiers,  face à la place J. Brel, face à la place  C. de Paepe et un troisième rue de la Baume. Les trois ont été remplacés par un pont routier qui est venu s’arquebouter sur la nouvelle route qui raccorde la r/Basse Préalle à la place C. de Paepe. En dessous, on vient de créer un tunnel cyclo-pédestre. Il y a néanmoins un petit problème : ce tunnel est avec ses 27 marches impraticable pour poussettes, landaus et personnes à mobilité réduite (chaise roulante, béquille, handicap), ainsi que pour  un cycliste. Ils doivent se rabattre sur le pont routier à 8 % de pente.
Petite Bacnure 1971
Infrabel dépense pour chaque suppression de passage à niveau en moyenne 1,25 millions € en compensation à négocier avec les communes concernées. Selon notre ami-promeneur et gracqiste Michel Murzeau une rampe d’accès de 8 % était parfaitement possible au bout du tunnel. On aurait pu riper le Ravel existant jusqu’à 1,50 m du rail comme le prescrit d’ailleurs la SNCB. Pourquoi notre Collège communal a-t-il préféré ces 27 marches au lieu d’une rampe?

La paire du charbonnage

 La paire du charbonnage, c'est l'ensemble des installations et des terrains situés à la surface autour du puits.  Elle est entourée de murs et de clôtures.  Il y a la paire aux bois, la paire aux charbons et l'aise, le local où les ouvriers mineurs reçoivent leur besogne avant de descendre. Les surveillants forment leur équipe : "495, 217, 1348, 598.à 550 avec Stani ; où est le 217 ? , absent, 1129 prend sa place à Oupeye ;  623, 259, 1356, ... pic et pelle avec Ivo. Machiniste, prends la cruche de coco pour la taille (Le coco : de l'eau à laquelle on a ajouté un peu de poudre de coco pour lui donner un peu de goût) ».
A partir de 1965, il y a là 10 ou 15 nationalités différentes.  Tous avaient en commun un vocabulaire repris dans le "Dictionnaire illustré à l'usage des Mineurs" édité en 1964 par la Fédération des Charbonnages Belges. Sept langues, 271 mots.
Les derniers bâtiments en ruine (l'aise des mineurs, les bureaux des contremaîtres, la lampisterie, les douches, l'escalier conduisant au puits et les ateliers) furent enlevés lors de l'assainissement du site en 2000 par la Sorasi.  Voir sur la paire, sur notre gauche, les emplacements des 2 puits Bacnure n° 1 - P.B.- 704 m.- 1971  et Bacnure n° 2 - P.B.- 702 m.- 1971.  Les dalles indiquent la concession "Grande et Petite Bacnure", le n° du puits, la profondeur du puits et l'année de fermeture. Il s'agit de la profondeur totale du puits ; pour les mineurs la cage descendait à 675 mètres, ensuite les mineurs descendaient plusieurs grâles pour atteindre jusqu'à 900 mètres.

Place César de Paepe une officine et 5 cabinets médicaux

La pharmacie Carlier-Thonet construit Place César de Paepe une officine et 5 cabinets médicaux, à l’emplacement de l’ancienne école/bibliothèque (permis d’urbanisme 2013/2018). Cela bouche l’accès à la paire de la Petite Bacnure où il y a eu un projet de logement social. Quant à l’accès de l’autre côté, rue Campagne de la Banse, cela me semble peu praticable  Je ne comprends pas très bien comment on peut enclaver ainsi un terrain qui  est réserve foncière de la SRL…
En 1844, la première école de La Préalle, Place César De Paepe, était une école d'initiative privée subsidiée par la Commune.  A l’époque, 47 % des hommes et 62 % des femmes  étaient analphabètes. En 1846, une première école officielle est créée dans le quartier.  Les bâtiments de l'école primaire communale sont de 1899.

Rue de la Bance

Nous remontons le rue Rogivaux pour prendre à gauche la rue de la Bance. En face, une baraque du Fonds Albert mise aux normes d’isolation du XXI ième siècle en 2019.
Il y a encore eu 5 chantiers d’égouttage à Herstal en 2019 ! Avec la rue de la Bance Herstal sera égoûté à 98%. L’arrêté du Gouvernement wallon définissant les « Plans Communaux Généraux d’Egouttage » date de 2003 ! Pour la rue de la Banse, il s'agit de poser des canalisations, et rénover la rue par la suite. Les raccordements ne sont pas toujours évidents, dans cette rue ancestrale avec une situation cadastrale compliquée. Une dérogation suppose installer un système d'épuration individuelle.
On avait prévu 95 jours ouvrables. Pas de chance (ou manque de prévision) ? Des fissures sont apparues dans les maisons. La campagne de la Bance est un gruyère : le charbon affleurait en si grande abondance qu’on parlait d’une « montagne de charbon ». Au bur ‘delle Banse’ on montait la houille par manne (banse). Au Conseil communal de novembre 2019 ma cama Annick Gérard a interrogé le collège sur l’arrêt des travaux. Selon l’échevin un bureau étudie la pose du collecteur sans aggraver les fissures existantes, via un « blindage ».

Un bassin d’orage et l’instabilité minière

La pose d’égoûts rue de la Bance n’a pas de lien direct avec le permis d’urbanisme 035 de l’AIDE (Association Intercommunale pour le Démergement et l'Epuration des communes de la province de Liège). Un budget de 3 millions d’euros dont 150.000 euros pour la ville, pour la construction d’égouts dans les rues de la Houillère, Campagne de la Banse et Henri Nottet, l’aménagement d’un bassin d’orage rue Campagne de la Banse, au pied du terril, sur une partie de la paire acquis par l’AIDE, et la pose d’une canalisation en béton armé, par fonçage, entre les rues Campagne de la Banse et H. Nottet. Ce n'est pas dit qu'on commence les travaux demain. Cette ‘nouvelle’ percée avait déjà reçu un permis fin 2012.
station d'épuration de l'AIDE à Oupeye
C’est le contribuable liégeois (ou plutôt le consommateur d’eau liégeois) qui retrouvera ces 3 millions dans sa facture d’eau. Or, à la base de ce bassin d’orage il y a le terril de la petite Bacnure qui bloque le vallon venant de Vottem. Avant sa fermeture, le charbonnage pompait les eaux. L’arrêt des pompages est aussi à la base du glissement de terrain rue Campagne de la Bance ; glissement qui a coûté déjà un os à la Ville.
C’est à cause de ce terril qu’on prévoit aujourd’hui un nouveau bassin d’orage. Ne serait-ce pas au concessionnaire actuel de la concession N°192 (la S.A. des Charbonnages de Grande Bacnure, en liquidation) à payer ? Ce n’est pas parce que cette Société Anonyme est en liquidation qu’on ne saurait pas la mettre à dos les dégâts inhérents à ses activités d’extraction antérieures. D’autant plus que les actionnaires de toutes ces sociétés en liquidation sont approchés aujourd’hui par des promoteurs immobiliers au carré, en fait des développeurs de projets. Voire à ce propos mon blog https://hachhachhh.blogspot.com/2019/02/comment-sauvegarder-nos-terrils.html
Ou, s’il n’y aurait pas moyen de le faire casquer, on pourrait au moins les pousser à rendre leurs actifs pour l’euro symbolique. Je n’invente rien : Urbeo a appliqué ce principe par rapport au curateur d’une fonderie de la rue Marexhe qui était tombé en faillite. Le curateur  a dû laisser le site pour l’euro symbolique puisque les frais d’assainissement dépassaient largement la valeur du terrain.
Or, c’est exactement l’inverse qu’on applique ici. Non seulement l’AIDE a acheté une partie de la paire du charbonnage de la Petite Bacnure (je n’ai pas le prix d’achat). Mais, en plus, on n’a même pas essayé de mettre sur leur compte les surcoûts conséquents au niveau des études géologiques, suite aux travaux miniers.
Sans encore parler d’éventuelles surprises si on détecterait des problèmes d’instabilité. Voici l’avis technique de la direction des risques géologiques et miniers : « la moitié nord du bassin d’orage se trouve au-dessus de la veine de houille ‘Maret’ qui vient à l’affleurement, sous les limons, un peu à l’intérieur du périmètre. Cette veine était une des plus épaisses du bassin, pouvant atteindre 2m d’ouverture. Son pendage est d’environ 15° vers le sud-sud-est. Il convient de s’assurer de l’absence de zones déconsolidées sous le fond du bassin d’orage, liées à d’anciens travaux miniers dans la couche Maret. Nous n’avons pas d’informations précises quant à la localisation d’anciens travaux souterrains, de vieux puits ou d’autres ouvrages miniers de faible dimension, résultant de l’exploitation de couches ou de gîtes de houille superficiels, non concédés. La pose de cet égouttage peut modifier au niveau local des nappes qui peuvent exister au sein des dépôts quaternaires (rabattement, modification des conditions de drainage) et pourrait  ainsi influencer la stabilité du pied du terril. Il est prudent de faire un suivi piézométrique du chantier.
Les parcelles du projet sont affectées par des zones de contrainte géotechnique majeure autour des puits.
192090 Bure de Chorre
Idem puits sans nom
192092 Bure Lingin
192091 Bure delle Sereine
Idem puits sans nom
192201 Bure
192093 Bure Alle Chavée
Idem puits sans nom
Ces puits ont été remblayés, mais, dans la grande majorité des cas il est impossible de garantir la stabilité à long terme des remblais et donc des parois et des abords des puits ».
En résumé, s’il s’avère, ce budget de 3 millions pour le bassin d’orage pourrait se gonfler d’autant si on détecterait des problèmes d’instabilité.
Ce bassin de temporisation vise à « délester l’égoût de la Chaussée de Brunehaut qui se met régulièrement en charge » (c’est le maître d’œuvre AIDE qui le dit). Or, les habitants de la Rue Lavaniste Voie au-dessus de cette chaussée ont régulièrement leurs caves noyées lors de fortes pluies. Et TPalm sollicite actuellement un permis d’urbanisme pour construire septante et un logements Lavaniste Voie, juste à côté du golf… Les travaux de cette nouvelle "cité" pourraient commencer au printemps prochain. Ce qui pourrait aggraver les problèmes d'égouttage.
Le terril de la petite Bacnure en combustion
mon ami vidéaste Jerôme Giller au travail
L’accès au terril se fait par un sentier situé à mi-parcours du tronçon de la rue Campagne de la Bance situé entre la rue de Herstal et la rue de la Houillère. Ce sentier en montée douce conduit à la crête du terril. La hauteur du terril par rapport au niveau du sol est de 83 mètres. Le sommet du terril est à 198 m d’altitude. Il fait 3,2 millions de mètres cubes et 5,6 millions de tonnes.
A la surface d'une pointe de combustion on a une température comprise entre 25 ° C et 60 ° C. Elle peut monter à 100 ° C à un mètre de profondeur et à 1000 ° C dans le foyer même. On y trouve une végétation  liée à un microclimat très particulier, où le sol ne gèle jamais, et la végétation reste verte pendant tout l'hiver là où elle sèche rapidement en été (Digitaria sanguinalis, myuros Vulpia et Spergularia rubra). La combustion peut prendre plus de 50 ans.
La flexion gravitropique des arbres sur les pentes est une conséquence de la  reptation du sol, suite de la raideur de la pente et la faible compacité. Tandis que des glissements de terrain étaient fréquents dans la période d’activité et ont menés à des catastrophes comme le glissement de Jupille, les glissements de terrain en cours sont principalement corrélés à la combustion.
D'après un sondage réalisé par l'INIEX en 1977, 25 % de son volume était en combustion. Au sommet, on peut observer, sur une vingtaine de m², des boursouflures ou des croûtes par lesquelles s'échappent des fumerolles faites de vapeurs d’eau et de gaz sulfureux. J’ai eu le plaisir de montrer ces fumerolles à un artiste en résidence aux ateliers RAVI de la Ville de Liège (Résidences Ateliers Vivegnis International, Jerome Giller, qui a fait sur cette base un vidéomontage magnifique dont les droits ont été acquis par notre musée.

Un glissement de terrain

L’INIEX avait conclu, en 1989, que le terril de la Petite Bacnure est non exploitable pour ce qui est de la récupération de charbon : dans les parties brûlées, il n’y a plus de matière combustible. Même l'exploitation du schiste rouge n’est pas envisageable à cause de la combustion.  Cet avertissement est d’autant plus fondé que le terril a connu en 1969 un début d’exploitation de schiste en tant que remblais. L’exploitation menée en dehors de toute règle de sécurité ne survécut pas à un accident mortel survenu sur le chantier au pied du terril.
Un glissement de terrain relance le débat en avril 1999. Une partie du versant sud-ouest du terril s'effondre et obstrue partiellement la rue Campagne de la Bance. La cause de ce glissement est le tassement dû à la combustion, et l’humidification de la base du terril par la non-évacuation des eaux de ruissellement et d’égouttage.
Quand le propriétaire doit passer à la caisse, il est aux abonnés absents. Le déblaiement traine en longueur, ainsi que l’enquête sur les causes. En 2006 Frédéric Daerden veut "avancer sur le terril de la Petite Bacnure. Un jugement doit intervenir le 15 juin. Il faut en profiter pour changer le terril de catégorie et le faire araser pour débloquer la situation" (La Meuse du 2 juin 2006, "Les premières volontés du premier homme"). Un jugement de la Cour d’Appel de Liège du 12 juillet 2006 condamne Herstal à réaliser des travaux au pied du terril et à en partager la facture avec les propriétaires (S.I.R. et F.P.A. - Fondation Sud-Africaine). La Ville invoque le risque d’insolvabilité de ces derniers et fait procéder à une saisie conservatoire de 95.000 € sur les schistes du terril qui ont un autre propriétaire. La procédure de fin de concession est peut-être le moment de régler ces comptes avec ces propriétaires introuvables…
Le 16 mars 2009  le Conseil Communal de Herstal a voté la vente de schistes du terril afin de couvrir une partie des frais de sécurisation. Le PTB a voté contre à cause des nuisances certaines qu’entraîneraient pour les riverains pendant les 5 à 10 ans d’exploitation du chantier à ciel ouvert pour traiter les 3.231.000 mètres cubes de schistes du terril.

La prairie des chevaux aveugles

Au carrefour de la  rue Henri Nottet et de la Lavaniste-Voie, il y avait autrefois "la prairie des chevaux aveugles".  C'est là que le charbonnage mettait au vert ses chevaux de fond. A partir du XVIe siècle, des manèges à chevaux faisaient tourner les roues d'extraction. Vers 1815 la traction chevaline est utilisée dans le fond.  Au début les chevaux restaient quasi à demeure dans le fond, puis à la faveur des congés payés instaurés en 1936 ils étaient remontés assez régulièrement. Le charbonnage de la Petite Bacnure invita la Ligue de défense des chevaux de mine à visiter ses chevaux.  Le rapport dressé à l'époque précise que les chevaux en liberté étaient bien soignés, bien traités et "heureux de la récompense qui leur était accordée après une semaine de labeur"  (Le destin des chevaux de mine, Ed. par la Ligue pour la défense et la protection des chevaux de mine, Liège, 1938). Au charbonnage de Milmort les ouvriers étaient parfois mis à l'amende pour mauvais traitements infligés aux chevaux.  Mais au charbonnage de Cheratte, 56 cadavres de chevaux furent remontés du fond de la mine de 1931 à 1956.

Le terril de Bernalmont

Le  Plan Communal de Développement de la Nature (P.C.D.N.) de la Ville de Liège a classé le terril de Bernalmont en Zone centrale : c’est un élément essentiel pour le maintien de la biodiversité. Les terrils de Belle-Vue et de Bernalmont  sont aussi d’un grand intérêt scientifique et paysager et représentant en outre un précieux témoin du passé industriel de la basse Meuse.
La société charbonnière de la Grande Bacnure fut fondée en 1824.  Sa paire supérieure est située à Bernalmont et sa paire inférieure rue Derrière Coronmeuse.  En 1862, la concession de la Grande Bacnure est portée à 290 hectares ; elle s'étend sous Liège, Herstal, Vottem et Bressoux. En 1920 elle fusionne avec la Petite Bacnure. On réunit alors les différents sièges par un tunnel qui partait d'un étage inférieur du puits de la Petite Bacnure, à - 30 mètres, pour arriver à - 47 mètres au puits de Gérard Cloes et de là aboutir à Coronmeuse dans la rue J. Truffaut où se trouve le lavoir. Les résidus  de pierres retournaient par un tunnel pour la mise à terril. 
Le terril de Bernalmont a un volume de trois millions de mètres cubes, une hauteur de 84 m, une masse de 4,9 millions de tonnes et il occupe une surface de 11,50 hectares.  Il fut chargé de 1920 à 1971. Le siège de Gérard Cloes fut en exploitation jusqu'en 1960, mais subsista en tant que siège annexe à la Petite Bacnure jusqu'à la fermeture de ce dernier en 1971.

Le Charbonnage de Belle-Vue et Bien-Venue

Le Charbonnage de Belle-Vue et Bien-Venue est acquis en 1930 par les Charbonnages du Hasard, dont la concession se situait sur les territoires de Cheratte, Housse, Barchon, Cerexhe-Heuseux, Soumagne et Fléron. La Société cessera ses activités avec la fermeture de Cheratte en 1977.
Le terril de Belle-Vue a un volume de 1.300.000 m3 et une hauteur de 80 m.  Il a été chargé jusqu'en 1968.  Le terril était chargé par skip, avec au sommet un culbuteur et des glissières.  En bas de la Ruelle des Renards, la maisonnette marquée au fronton ‘1923’ abritait le machiniste et le treuil de la mise à terril.  Un skips est un wagonnet roulant sur la voie inclinée du terril, les roues arrière étaient doublées de façon à culbuter automatiquement au sommet du terril.
La paire de Belle-Vue et Bienvenue se trouvait de l’autre côté du chemin de fer, où se situe maintenant « La Marée ». Un passage sous voie servait à transférer les inertes vers le terril. Ses deux puits se trouvent à 4 mètres du piétonnier.  Sur la borne récemment rénovée les chiffres 202002 – 202, le numéro de la Concession.  Dans tous les charbonnages modernes il y avait un N° 1 ou puits principal et un n° 2 de retour d’air.  L’air, servant à l’aérage des galeries et des tailles du fonds de la mine était aspiré et refoulé par des ventilateurs et acheminé dans tous les recoins de la mine par un circuit de porte ouvertes et fermées.  L’aération avait pour but d’amener de l’air frais là où travaillent les ouvriers mineurs, mais aussi d’éliminer l’air vicié par le CO2 et  par le grisou qui se dégageait des couches de charbon, en plus ou moins grande quantité suivant le charbonnage.
Le terril de Belle-Vue a un volume de 1.300.000 m3 et une hauteur de 80 m.  Il a été chargé jusqu'en 1968. 
On se rend compte que les deux terrils De Belle Vue et de Bernalmont ont été chargés principalement pendant et après la dernière guerre, quand on compare leur taille actuelle avec les mamelles de 1939, lors de l’Exposition de l’eau.
En plus, ils se chevauchent. Ce ‘jumelage’ ne s’est pas fait sans disputes : les deux charbonnages se sont chamaillés comme des chiffonniers et un géomètre a été appelé assez souvent pour déterminer lequel débordait sur l’autre. Au vu du résultat, il a perdu son temps…

20 hectares d’espace "nature" 

A Herstal les terrils offrent 20 hectares d’espace "nature"  soit 0,9 % du territoire communal.  Sur les 2.354 hectares du  territoire communal, ce sont les seuls espaces verts et boisés conséquents à l’abri de toute intervention humaine. La valorisation de nos terrils en tant qu’espaces naturels serait facilitée s’ils avaient le statut de propriété publique - tel le terril de l’Espérance qui est propriété de la Commune de Saint-Nicolas. Au plan de secteur, le terril pourrait passer de la zone verte à la zone naturelle.
En plus, la Société Anonyme des Charbonnage de la Grande Bacnure était débitrice à l’Etat belge d’emprunts non remboursés. Pourquoi elle n’a pas été l’objet de saisie, qui aurait pu donner un statut de propriété publique à ces terrils ?
Les valeurs écologiques et paysagères de ces terrils sont d’ailleurs mises en avant dans le Schéma de structure de la Commune de Herstal.  Pour le Centre de recherche de l’ULB qui a élaboré ce Schéma en 2003, le maintien des terrils constitue un atout de base pour ce qui est de la gestion environnementale du territoire communal.

Le café un lieu où plus d'un mineur laissait sa paye.

rencontre avec une Préallienne émigrée à Zelzate
au café de la Bacnure, 2019 photo d. Cosyns
Nous rejoignons ensuite le café de la Petite Bacnure. Pour ceux qui veulent prendre un pot dans ce café, situé on ne peut mieux en face de la barrière du charbonnage, une petite évocation de ce passage "obligé" des mineurs, par Raymond Smeers : « Ceux qui vont aller travailler passent y boire une ou deux gouttes de genièvre en fumant leur dernière cigarette avant la descente.  Ceux qui ont terminé leur journée s'y désaltèrent de quelques verres de bière. Le café était aussi un lieu où plus d'un mineur laissait sa paye. Vers 1930 encore, les gosses en revenant de l'école, le samedi après-midi, assistent au triste spectacle d'épouses de mineurs qui stationnent en grand nombre face à la sortie du charbonnage, tentant désespérément de sauver, au moins, une partie du salaire avant l'entrée de leur mari au cabaret. On a vu certaines femmes bousculées et renversées à même le sol.  (R.S., Li rowe del Bacqueneure, H.A., 5-1986).

Autres balades dans le coin

http://hachhachhh.blogspot.be/2016/08/24ieme-balade-sante-autour-du.html                          
Le Ravel-rail
En 2007, la Ligue des Familles propose à notre Bourgmestre Frédéric Daerden et au top manager de la SNCB un Ravel-Rail entre la Gare d’Herstal jusqu’à la rue G. Truffaut à Liège.  Deux ans plus tard, Infrabel ajoute un nouveau tronçon côté Marexhe, entre la Gare et la rue Pied des Vignes. https://hachhachhh.blogspot.com/2018/12/44ieme-balade-sante-mplp-le-ravel-rail.html

Sources

Pour les environs de la Petite Bacnure voir https://hachhachhh.blogspot.com/2018/10/marche-exploratoire-pied-du-bois-gilles.html
Philippe Frankard, " Flore, végétation et écologie des terrils charbonniers de la région liégeoise" mémoire de licence 1984 au Département de botanique de l’Université de Liège. http://popups.ulg.ac.be/0037-9565/index.php?id=1729
Intervention du professeur Monjoie du Service de géologie de l’Université de Liège au Colloque sur les friches de charbonnages de la région liégeoise, le 27/11/00 à l'ULG

lundi 30 décembre 2019

Decize-La Machine : une machine liégeoise qui a donné son nom à la ville!


Le hasard ( ?) m’a fait croiser, en 2019, à Manifiesta, Andre Lavergne de la ville de La Machine, dans le Nièvre,  qui tire son nom d'un baritel (« La » Machine) qui a donné son nom à la ville, trente kilomètres au dessus de Nevers. Cette machine était liégeoise. En 1689 le liégeois Daniel Michel y installe un lourd manège à chevaux pour exhaurer la mine. Andre Lavergne me demande un coup de main pour ses recherches sur cette machine. Son intérêt pour le patrimoine minier remonte à son mariage : il avait rencontré son épouse Paulette Godard comme infirmière à la société de secours minier à La Machine. Décédée en 2013, elle a été maire de la ville La Machine de 1989 à 1995.  André lui-même était entré en 1960 à l’usine céramique de Decize où il reconstitua le syndicat CGT. Je suppose que c’est son passé de CGTiste qui l ‘a amené derrière les dunes de Bredene.
En fait, cette rencontre n’était pas tout à fait le hasard. Depuis quelques années je me passionne pour ces galeries d’exhaure des petits charbonnages d’avant la révolution industrielle, comme on en a plusieurs dans la région. On peut  se demander pourquoi à La Machine ils n’ont pas creusé une areine pour évacuer l’eau de leurs ouvrages, puisqu’ils ne sont qu’à 8 kilomètres de la Loire. Derrière chez moi, Noppis a creusé en 1622 une areine de 7 kilomètres de Hermalle-sous-Argenteau jusqu’à la
baritel 1650
campagne des Monts.  Passons. A La Machine, ils étaient aussi dans l’exhaure. Mais avec un baritel. 
Dans un baritel (à Liège on l’appelle hernaz) un cheval entraîne la rotation d’un tambour de bois autour duquel un câble de chanvre s’enroule dans un sens tout en se déroulant dans l’autre. Chaque extrémité de ce câble passe par une poulie avant de disparaître dans le puits : quand l’une remonte un tonneau rempli de charbon, l’autre en redescend un vide. Le sens de la rotation est ensuite inversé (L’antique baritel ou manège des houillères, dans SIMONIN, Louis. La Vie souterraine. Les mines et les mineurs. Paris : Hachette, 1867).
Me voilà donc parti pour une microistoria à partir de ce Daniel Michel qui s’expatrie à Decize, dans la Nièvre.

Rennequin Sualem et  la machine liégeoise de Decize

Cette machine est liégeoise. Daniel Michel est évidemment moins connu que Rennequin (ou Renkin)
 médiathèque Roubaix MAG L/P 4/208 354, 2014
Sualem qui a construit pour Louis XIV  sa machine de Marly. Mais c’est la même famille.
La cour française connaissait les hydrauliciens de Liège, bien avant les Sualem. Certes, notre Sualem avait un beau CV. Le prince de Condé l’avait fait venir en 1678, pour son château de Saint-Maur. L’année après Louis XIV l’avait sollicité pour le château de Saint Germain-en-Laye. Convaincu, il lui confie la Machine de Marly, sur la Seine.  Elle est formée de 3 'étages' de 'machines de Modave' élevant l'eau de 155 mètres au moyen de 350 pompes en cuivre, laiton et fonte. En 1684 Renkin devient "Premier Ingénieur du Roy".
Pour la petite histoire : en 1685, suite aux extensions de Versailles, la machine de Marly fonctionne bien, mais ne suffit plus. Louis envisage de
détourner les eaux de l'Eure vers les étangs de Versailles, via un immense aqueduc de 4,6 km et de 72 mètres de haut qui traverse les terres de la marquise et maîtresse du roi, Mme La Maintenon. Ce projet n’aboutira pas.

Rennequin, créateur de la machine de Modave, dans les romans historiques à deux sous du XIXe siècle

Sualem avait donc certes un beau palmarès. Tellement beau que les liégeois n’avaient pas besoin d’en rajouter. Pourtant, c’est ce qu’ils ont fait, notamment par rapport à sa paternité de la machine de Modave, selon Eric Soullard, professeur d’histoire-géographie, qui préparait à l’époque une thèse de doctorat sur les eaux de Versailles. « Ce n’est qu’à partir des romans historiques à deux sous du XIXe siècle que l’on fait de Rennequin le créateur de la machine de Modave. A cette époque, dans une pièce de théâtre de boulevard, on voit même le fils du baron de Ville réparer les torts de son père en épousant la fille de Rennequin Sualem, le pauvre charpentier illettré de Jemeppe. La littérature historique a alors engendré bien des idées farfelues et légendes encore tenaces aujourd’hui » (Eric Soullard,  Rennequin Sualem, ingénieur, la diffusion dusavoir-faire liégeois à travers l’Europe aux 17e et 18e siecles  Soullard a publié ce texte intéressant dans le cadre d’un colloque en 2004 «Minorités et circulations techniques du Moyen- Âge à l’époque moderne », au Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris).
la machine de ? à Modave
Selon lui, aucun document d’archives ne prouve que Paulus et Rennequin Sualem aient participé à la construction de la machine de Modave; les archives de Modave laissent à penser que cette machine serait plutôt l’œuvre de Jacques Pierson, fontainier du roi à Bruxelles.
De toute manière, techniquement, cette machine de Modave n’a pas grand-chose à voir avec La Machine de Decize. Et pour ce qui nous concerne, peu importe que Rennequin se soit fait un nom à partir de Modave ou à partir d’un son chantier pour le prince de Condé. Mais c’est évidemment Modave que l’on connaît le mieux à Liège, ne fût-ce parce que Vivaqua joue là-dessus pour son branding. La société d'eau en Région de Bruxelles-Capitale, qui a un important captage à Modave, joue dans sa communication sur cette Machine de Marly et les fontaines de Versailles.

Colbert recrute en 1666 des sidérurgistes wallons protestants émigrés en Suède

Louis XIV a fait appel aux techniciens liégeois un demi-siècle avant sa machine de Marly. Cette migration de techniciens liégeois a fait un long crochet par la Suède. Le renouveau sidérurgique de la Suède sous Gustave II Adolphe est en partie due à la famille Sualem, via les ancêtres et cousins Cox.
C’est le liégeois R A Planchar qui nous met sur cette piste, dans son livre "La Machine de Decize, Louis XIV et les Liégeois" (Editions CEFAL). Il faudra que je consulte ce livre. Robert Planchar est un ancien directeur du Port autonome de Liège. Il part de Daniel Michel qui serait né en 1616 de Markus Daniel Kock Constrom et d’Elisabeth Van Eyck (p. 51 de son livre). Les Planchar étaient depuis le 15e siècle des "charbonniers" réputés à Montegnée. Si un Daniel Michel a inventé le hernaz, les Planchars implantèrent dans les charbonnages liégeois des pompes à feu Newcomen. Lily Portugaels a décrit  la saga de cette famille dans llb 13 septembre 2010.
Planchar se trompe probablement sur le nom Cronstrom. Markus Kock est arrivé en Suède vers 1626 seulement, dix ans après la naissance de Daniel Michel. C’est ses fils qui ont acquis ce titre de noblesse  Cronström. Et encore, je crois que Daniel Michel ne l’a pas accompagné là-bas.
Mais commençons plutôt par l’autre bout : le premier Wallon connu à s’expatrier en Suède est Gérard de Besche. Dès 1614, son fils Guillaume y exploite le fourneau de Finspong puis la fonderie de canons de Nyköping. A la même époque, un autre Liégeois, Louis de Geer, maître de forge et propriétaire d’un fourneau à Liège dans le quartier des Vennes, s’installe à Amsterdam, et y devient le principal munitionnaire du jeune roi de Suède Gustave II Adolphe. A Liège, à la même époque, vers 1600, un certain Jean Curtius devient «Commissionnaire général d'approvisionnements de guerre », durant les règnes de Philippe II et de Philippe III d'Espagne, adversaires des protestants avecà leut tête Gustave II. Curtius ramasse, comme De Geer, une fortune importante dans ce business.
Louixs de Geer
En suède, De Besche et De Geer obtiennent le monopole royal de fonte d’artillerie avec une dizaine de haut-fourneaux et fonderies. Louis de Geer, deuxième du nom, se fait naturaliser suédois en 1627. Il devient en 1629 tuteur des enfants de Guillaume de Besche, dont l’un des fils, Charles de Besche, épouse sa fille Ida. Ils recrutent  des dizaines d’ouvriers wallons.

Markus Kock et le transfert de la technologie de la fenderie liégeoise

C’est ici que montent en scène Henri et Marcus Kock, qui sont recrutés en 1626 par Louis de Geer. C’est des neveux d’un certain Abel Kock, maître des monnaies de Dantzig, ville libre de la Hanse, sur la Baltique. Et cet Abel Kock est le grand oncle de Rennequin Sualem On pourrait dire que le lien familial avec Sualem est mince. Nous verrons plus loin ce qu’il en est.
Henri Daniel Kock doit se rendre en Suède pour y faire « tout l’ouwerage de fer qu’il serat besoing et nécessaire pour faire tourner et besongner une fenderie à fendre fer, tel que sont à pays de Liège». Avec cette fenderie, Louis de Geer peut décupler sa production de fers en barre nécessaire à la fabrication de canon de fusil. Aujourd‘hui nous parlerions de transfert de technologie.
Henri Daniel n’est jamais parvenu en Suède. C’est son frère Marcus qui prend sa place. Il obtient en 1627 le privilège exclusif d’établir sur les cours d’eau des fenderies exemptes de tout impôt. Ses fils
Marcus Danielsson Kock (Cronström)
y font carrière et sont anoblis par le roi Charles XI sous le nom de Cronström. S’il s’agit du  Markus Daniel Kock qui fait en 1616  une déclaration de naissance de son fils Daniel Michel et se fait embaucher dix ans plus tard, en 1626 par Louis de Geer (p. 51 du livre de Planchar). Un petit fils de Marcus, Daniel Cronström, est nomme ambassadeur de Suède en France, en 1702-1719. Il est à l’origine de la fabuleuse collection Tessin-Harleman du Nationalmuseum de Stockholm, laquelle comprend un dessin technique inédit de la machine de Marly. Logique puisqu’au moment de son arrivée en France son cousin ( ?) Rennequin est depuis vingt ans premier maître charpentier de la machine de Marly.

Colbert recrute en Suède Abraham de Besche pour ses fonderies de canon

 La réputation des de Besche est telle en Europe qu’en 1666, Colbert, ministre de la marine, recrute en Suède deux des fils de Hubert de Besche, frère de Guillaume : Abraham de Besche est appelé en 1666 dans le but de réorganiser la production de canons pour les vaisseaux de guerre. A son sujet, Colbert écrivait à l’intendant de la Marine à Rochefort : « Pour nos fonderies de canons de fer nouvellement établies en France, je fais venir de Suède un nommé Besche qui est fils de celuy qui en a fait l’établissement en Suède, que l’on dit estre fort habile ; il ira visiter toutes nos fonderies pour les redresser en cas qu’il y ayt quelques défaut, et pour établir luy-mesme un fourneau dans le Nivernois » (HARSIN Paul, « Les frères de Besche au service de la métallurgie française », Revue d’histoire de la sidérurgie, 1967, p.193-224).
Signalons que c’est seulement vingt ans plus tard, en 1678, que le prince de Condé avait fait venir Arnold de Ville et Renkin Sualem!
Abraham de Besche dirigera entre autres la manufacture de canons de Beaumont la-Ferrière (en Nivernais !) qui travaille pour l’arsenal de Rochefort. Il est venu de Suède avec la religion protestante. Pas de problème pour Louis XIV qui lui fait don de la terre de Drambon, en Bourgogne, afin qu’il y établisse une manufacture de canons pour la marine. Besche y fera donner le prêche protestant en son domicile pour sa famille, ses domestiques et ses ouvriers, conformément aux dispositions de l’édit de Nantes.
Son frère Hubert est recruté en 1668 par Colbert pour développer la Compagnie des mines du Languedoc laquelle compte parmi ses administrateurs Riquet de Bonrepos (le créateur du canal du Midi). 
Notons que nous sommes ici dans la phase de la modération vigilante par rapport aux protestants de l'édit de Nantes. En 1679 il passe à une restriction très sévère : les protestants sont exclus des offices, des professions libérales, les mariages entre catholiques et protestants sont interdits, les enfants protestants sont convertis d'autorité dès l'âge de 7 ans sans l'autorisation des parents. Suite à cela, les protestants français commencent à émigrer vers l'Angleterre et les Provinces-Unies. Mais Louis comprend que c’est l’apport technique des de Geer, Besche et Kock qui a fourni les armes avec lesquelles le roi Gustave II Adolphe a révolutionné l’art militaire lors de la guerre de Trente Ans. A la bataille de Breitenfeld, en 1631, les 42.000 soldats équipés – et soldés- par De Geer, avaient écrasé l’armée catholique impériale jusque-là invaincue. Pour la première fois dans l’histoire, le nombre de morts par armes à feu est supérieur à celui des morts par armes blanches. L’artillerie de campagne mobile sur le champ de bataille, avec ses révolutionnaires et terribles canons suédois à tir rapide, sont produits dans la manufacture de Nyköping gérée dès 1615 par Guillaume de Besche, puis en association avec Louis II de Geer à partir de 1626.
souche française. En 1661 Louis XIV commence à interpréter très strictement
C’est l’époque où le très catholique Louis XIII cherche à réduire la puissance des Habsbourg (Espagne et Autriche), avec Richelieu. Il s'allie aux protestants allemands. Dans un premier temps Richelieu verse 400 000 écus par an à Gustave Adolphe, dont le commissaire général pour les fournitures des armées est le liégeois De Geer. Mais en 1632 cette figure de proue des protestants est tuée à la bataille de Lützen, pourtant remportée par les Suédois. Le Cardinal-Infant d'Espagne réunit son armée avec celle de son cousin Ferdinand II de Habsbourg, approvisionnée par Curtius, et écrase les protestants à Nördlingen en 1634.
Cette guerre de trente ans a donc été menée des deux côtés par la technologie liégeoise.
Richelieu passe alors de la guerre couverte à la guerre ouverte. La France et les calvinistes unissent leurs forces pour attaquer ensemble les Pays-Bas espagnols. Point de ralliement: le pays de Liège. Les Hollandais et les Français battent le Cardinal-Infant à Tirlemont en juin 1635. Un agent de Richelieu, l'abbé Mouzon de Ficquelmont, s'établit à Liège où Sébastien La Ruelle des Grignoux est élu bourgmestre. Mais le 16 avril 1637 un agent double, le comte de Warfusée, invite La Ruelle à un banquet, où des soldats espagnols le lacèrent de coups de sabre. Voir mon blog
Le Cardinal Richelieu fait donc une alliance avec les protestants, et avec le parti des Grignoux à Liège, et se montre très tolérant envers tout spécialiste qui peut hisser son armée et sa marine au niveau de l’armement de ce qui est un top à l’époque : la Suède. C’est dans ce contexte que l’on recrute des Liégeois.

La machine de Marly

Il faut donc chercher le recrutement de spécialistes liégeois dans la cadre de la géopolitique. La renommée des constructeurs de la machine de Marly est secondaire. Certes, c’est la plus grosse mécanique hydraulique jamais construite. Mais les Grandes Eaux de Versailles ne sont pas le principal. Le Roi Soleil cherche des spécialistes pour ses fonderies et le charbon qui les alimente.
On brouille encore plus les pistes en braquant les projecteurs de l’histoire sur Arnold de Ville. Selon Eric Soullard, celui-ci n’est qu’un courtisan opportuniste, très bien placé en cour, grâce à de Marchin et Condé. Il a rencontré le comte de Marchin, seigneur de Modave, via sa cousine Anne Marie qui avait épousé le mayeur de Modave et qui résidait à deux kilomètres du château. Jean-Ferdinand de Marchin, futur maréchal de France, aurait recruté le jeune juriste comme « commis et chargé d’affaire » afin de s’occuper, de 1674 à 1678, de son domaine. Il aurait confié la machine de Modave à ?? cfr Marchin même quitte la Principauté pour s’établir en France. Il fait partie de la clientèle du grand Condé, à qui il prête son intendant Arnold pour construire sur la Marne une machine hydraulique pour son château de Saint-Maur. C’est pour ce chantier que Condé aurait recruté aussi deux charpentiers liégeois, Paulus et Rennequin.
Le Grand Condé avait déjà eu des ingénieurs français comme Jacques de Manse qui lui avait construit une machine élévatoire pour les grandes eaux de son château de Chantilly. Et cet ingénieur de Manse n’avait pas démérité, au point où il proposera en 1673 à Louis XIV d’élever l’eau de la Seine jusqu’à Versailles au moyen d’une seule machine actionnée par le fleuve. Arnold de Ville n’aurait que repris cette idée en y ajoutant une technique inconnue en France : la commande à distance, technique dont les Sualem étaient les meilleurs spécialistes.
En 1679, Louis XIV lui confie la construction d’une machine élévatoire, le moulin de Palfour, pour alimenter les jardins du château de Saint‑Germain en­ Laye. L’essai de Palfour ayant réussi, Louis XIV confie alors aux Liégeois la construction de la machine de Marly.

Exit Arnold de Ville

Rennequin Sualem par Charles Le Brun
Toujours selon Eric Soullard, Louis XIV n’accorda aucun titre de noblesse au jeune de Ville mais une gratification de 2.000 livres qui fut portée à 100.000, après les protestations de de Ville et de ses protecteurs. Avec cet argent, Arnold de Ville put s’acheter la charge de baron libre du Saint Empire. Appointé à 12.000 livres par an, de Ville est logé à l’intérieur de l’enclos de la machine dans un pavillon de fonction.
Il ne fut jamais pourvu officiellement du moindre titre de «directeur» ou de «gouverneur» de la machine. D’ailleurs, une fois construite, de Ville ne s’occupait guère de la machine de Marly d’autant plus que Louvois, nouveau surintendant des Bâtiments en remplacement de Colbert, n’avait aucune confiance en ses capacités techniques et qu’il alla même jusqu’à écarter Arnold de Ville de la direction effective. Finalement en 1706, Arnold de Ville devient seigneur de Modave en faisant saisir le domaine, le château et la seigneurie de Modave sur son propriétaire, le cardinal de Fürstenberg. Vingt ans plus tôt, Arnold de Ville avait vendu à crédit des biens fonciers au Cardinal pour qu’il agrandisse le domaine mais le prélat avait été incapable de rembourser. Après huit ans d’un long procès, Arnold de Ville obtient le  bien seigneurial. Devenu seigneur de Modave, Arnold de Ville résida de moins en moins en France, et s’éteint à Modave en 1722.
Paulus et Rennequin Sualem lui contesteront la paternité de la machine de Marly. Les discussions sont même poursuivies après leur mort. Mais le registre des bâtiments de France donne à de Ville le titre d'ingénieur tandis que Rennequin se voit qualifier de charpentier liégeois. Un plan de la machine dressé après son achèvement dit en toutes lettres: "Elle a été construite par ordre du roi, sur les projets et par la direction de M. Le baron de Ville". Je n’ai pas réussi à reconstituer ce que sa machine a rapporté au charpentier Rennequin Sualem

Les Sualem, Lambotte et Michel en France

Si Arnold de Ville s’éteint à Modave, on sait, grâce aux recherches généalogiques de Louis Battifol et d’Évelyne de Quatrebarbes, que les Sualem, Lambotte et Michel sont presque tous restés en France. Paulus Sualem, premier charpentier liégeois à être venu en France, y décède en 1685. Son frère cadet Rennequin assure, jusqu’à sa mort en 1708, l’entretien de la machine de Marly. Le gendre de Rennequin, Gilles Lambotte, appartient à une famille de maîtres charpentiers de Jemeppe et commence comme compagnon charpentier de Rennequin. Il épouse Catherine Sualem en 1678.
Toussaint Michel, époux de Gertrude Sualem et gendre de Paulus, menuisier tourneur, est le seul menuisier en poste à la machine, spécialiste de la fabrication des boules de pistons pour les pompes. A eux s’ajoutent des participants occasionnels comme Jean Sualem, cousin de Paulus, ingénieur et maître d’engin à Coronmeuse-Herstal, qui travaille en 1685, durant près de neuf mois, à la construction de la machine.

Des matériaux liégeois défectueux

maquette musée arts et métiers
L’apport de ces liégeois n’est sûrement pas les matériaux employés. Certes, quelques produits liégeois rentrent dans la machine de Marly, mais exclusivement via les parents de Rennequin et les relations d’Arnold de Ville. Les manivelles de la machine sont livrées par Georges de Spa, bourgeois de Liège et maître de forges. Les de Spa étaient parents avec les Cox, par Henri de Spa, gendre de Daniel Cox. Les corps de pompe en fonte sont livrés par le père de Ville, Winand, mais ils sont d’une si mauvaise qualité qu’ils cassent à leur déchargement; ils sont si mal alésés qu’il faudra les ré-usiner. Arnold de Ville envoie alors une avalanche de critiques à son père : « J’oubliais de vous dire que l’on a pas eu assez de soin de faire cuir vostre fonte et la faire escumer; nos corps de pompe tombent en piese au premier coup que on leurs donne; il y en a desja de cassé de cette fason; pour les corps de pompe, ils sont si mal hurez [alésés] que c’est une honte et je suis obligé de faire icy un nouveau hurege [alésage] pour les repasser ».
Louvois avait été informé de cette volonté d’enrichissement personnel de la part d’Arnold de Ville par le maître des Postes à Sedan, ville par où transite les matériaux: « Le sieur Lerond a entrepris de faire les buzes [corps de pompes] du poids de 650 livres, moyennant 23 escus et demi pour chacune, faisant 701 livres 10 sols, y compris 3 livres qu’il fault donner pour polir chaque bute en dedans ce qui est un prix exorbitant. Pour ce qui est des autres fers et ustensiles, il y a trois principaux ouvriers, que l’on appelle des balanciers, qui les ont entrepris, savoir, le nommé Georges de Spa et les deux autres nommés Cox, tous trois parents des nommés Rennequin et Paul Sualem, conducteur de la machine à Versailles. Il est à remarquer aussi que Paul est mal satisfait du sieur de Ville et qu’ainsy l’on croit qu’il ne sera pas difficile de l’obliger à parler ».

L’Edit de conquête

L’apport «liégeois» le plus important à la machine est la commande à distance avec croix, varlet, bielle traînante et double tringlerie. L’Édit de Conquête des mines inondées de 1582, en 1939  du Prince-Evêque Ernst de Bavière, décrit par Jean Lejeune dans «La Formation du capitalisme moderne dans la principauté de Liège au XVIe siècle », a été une bouffée d’oxygène pour le capitalisme naissant. Il a puissamment incité à développer les techniques d’exhaure. L'édit prévoit que si le propriétaire des lieux est incapable d'en vider l'eau, quiconque y parvient a droit d'exploiter la mine à sa place, « comme le justifie son art, ses frais et ses peines », mais moyennant une redevance, le droit d'entrecens. Pour la petite histoire, le Conseil d’État  a jugé que cet édit est toujours en vigueur au 16 avril 2013. Et si Liège n’a plus connu d’inondations graves depuis 1926, c’est grâce aux 42 stations d'exhaure de l’Intercommunale pour le Démergement et l'Epuration.
À Prayon, les frères Daniel et David Kock, oncles du Marcus Kock dont nous venons de parler, avaient développé en 1601 une machine d’exhaure pour leur mine de la Blanche Plombière. Le voyageur anglais John Hope écrit en 1646 que «l’eau en est évacuée grâce à des pompes actionnées par trois roues à aubes ; la première entraîne 8 pompes, la deuxième 6 et la troisième 420 ». Les pompes se trouvaient à différents étages à l’intérieur de la mine, située à flanc de coteau, tandis que les roues motrices étaient placées en contrebas, sur un ruisseau. 
David et son frère Daniel Kock obtiennent en 1601 du prince-évêque Ernest de Bavière un brevet lui reconnaissant la paternité d’une machine destinée à puiser l’eau des galeries et puits de mines. La concession du prince-évêque nous apprend qu’il s’agit de : « certains instrumens et mollin tirant pompes en grand nombre de choese nouvelle et inusité en notre pays de Liège, à effect de tirer les eauwes hors des fosses et ouvraiges de la montagne de la plumbière de Prailhon». Vers 1630, Daniel
Cox engage Renard Sualem pour assurer l’entretien et le bon fonctionnement de la machine ainsi que l’encadrement technique de la mine et de son personnel. Dans un contrat d’embauche de dix-huit ouvriers et mineurs, il est clairement précisé que les frais relatifs aux « hernaz et pompes à tirer les eawes, comme [du salaire] de maître Renard Zualem, conduite d’icelle et des cordes afférentes à leurs besoigne » sont à la charge des maîtres et associés de la mine. Quelques années plus tard, Renard se marie avec Marie Cox, la fille de son patron, et de cette union naît Rennequin Sualem.
Vers 1635, Renard et Paulus Sualem relèvent le métier de charpentier de leur père. L’aîné, Paulus, est membre du métier des houilleurs puisqu’il exploite comme comparchonnier (exploitant associé) la fosse de charbon delle Platte Bourse, située au-dessus de Jemeppe. Avec son beau-frère il exploite aussi la fosse de Leux, au lieu‑dit Pirmollin; c’est «un grand bure» familial, juste située dans le champ derrière leurs maisons et entourée de petits terrils « terrices », ainsi que trois autres petites fosses à proximité. Son frère cadet est membre du métier des charpentiers et aussi, fait inédit, du métier des charliers ou menuisiers.
Les deux frères reprennent la tradition paternelle de construction de machines d’exhaure., comme en 1662 et 1664, deux machines dans une mine de plomb à Vedrin. Le premier est une machine hydraulique actionnant des pompes aspirantes, au moyen de roues à aubes dressées sur le ruisseau de Vedrin.  Le second est un classique manège à cheval, un « hernaz », avec « grosse chaîne » de fer et « tonneaux » pour évacuer l’eau et le minerai. En 1675 Paulus construit une machine d’exhaure sur la fosse du Many, de l’abbaye du Val Saint-Lambert, l’une des plus grosses entreprises d’extraction houillère d’Europe. (Le 24 octobre 1953, une explosion très violente secoue le charbonnage du Many dont la fermeture doit intervenir fin décembre. La tragédie du Many coûte la vie à 26 « gueules noires » - 12 Belges et 14 Italiens).
 L'Edit de Conquête est donc à la base d’un développement fulgurant des techniques d’exhaure. L’ironie de l’histoire veut que c’est la répression du protestantisme par le même Ernest de Bavière qui est à la base de la fuite d'un grand nombre d'artisans armuriers, qui ont pu exporter la nouvelle technologie développée suite à sont Edit.

Daniel Michel, parent de Rennequin Sualem, ingénieur de la machine

Nous avons vu comment Louis XIV cherche à développer ses arsenaux et la charbon pour ses forges. En 1689, la compagnie créée pour exploiter les mines de charbon de Decize fait appel à Rennequin Sualem. Elle s’explique dans une Requête au roy : «On fit venir de Liège un très grand nombre de travailleurs, d’outils, de chaînes & d’autres ustenciles. Rennequin ingénieur de Votre Majesté à qui le sieur de Louvois permit de se transporter pour cela en Nivernois, fit d’abord ouvrir deux différents puits, et fit faire en même temps des machines d’une nouvelle invention, pour mettre sur les puits, & en tirer les eaux &les charbons en même temps. On ne parvint au grand heur de charbon, c’est-à-dire en plein charbon, qu’à 34 toises de profondeur [66 m], &au commencement du mois d’octobre 1689, après trois mois d’un travail continuel. On envoia aussitôt de ce charbon à la Machine de Marly, pour y faire l’essai & rendre compte de sa qualité au sieur de Louvois. Il y eut esté trouvé aussy bon que celui d’Angleterre».
Cette houille ne servait pas seulement aux arsenaux de la flotte, mais fut donc aussi utilisée pour la machine de Marly : ses forges consommaient 80 tonnes de charbon de terre par an pour réparer les pièces de mécanismes.
Rennequin est intéressé au bénéfice de l’entreprise à hauteur d’1 sol sur 20, soit 5 % des bénéfices L’entretien de « la machine» qui allait donner son nom au site minier est confié à Daniel et Toussaint Michel, le dernier étant le menuisier tourneur de la machine de Marly.
La machine que Rennequin monte à Decize est un puissant manège à chevaux tournant un arbre vertical qui anime un va-et-vient de tonneaux d'eau fonctionnant comme un ascenseur continu. A Liège on fabrique ce genre de machines dans toutes les tailles : à Herstal nous avons une bure du lévrier, une bure du bourriquet et une houillère Gaillard-Cheval. A Decize on les appelle les baritels.
Daniel Michel est cité comme « ingénieur de la machine, de la ville de Liège ». Il s’établit en Nivernais avec toute sa famille. Son fils, prénommé aussi Daniel, né à Grâce (fusionné avec Hollogne aujourd’hui) le remplacera plus tard au même poste d’ingénieur et directeur d’engin.
Gilles Lambotté, gendre de Rennequin, est cité comme parrain du fils de Daniel II Michel le Jeune et il est présent à l’enterrement de Daniel II Michel. Les liens de solidarité familiale restent forts entre nos Liégeois (Rennequin Sualem, ses parents et alliés, etla machine de Marly, Liège, 2007, p. 154-181).
Cet engin d’exhaure donna, à partir de 1694, le nom de La Machine au site minier ainsi qu’au village qui se développa autour. Au XIX ième siècle, La Machine devint une vraie ville minière. L’exploitation du gisement de charbon s’arrêta en 1974, la production atteignait alors 270.000 tonnes par an.
Aujourd’hui, La Machine est une commune de 4.000 habitants, avec son Musée de la Mine ainsi qu’une rue Daniel Michel y commémorent l’établissement de la colonie de Liégeois fondatrice du lieu.

Un acte de décès de Daniel Michel à Tihange

Il y a donc eu plusieurs Daniel Michel. Mais, un peu étonnant peut-être pour une famille qui prend racine à La Machine, mon ami et camarade Andre Lavergne a trouvé à Tihange un acte de décès de  Michel premier à Tihange le 20/11/1693 (pièce jointe). Robert-Armand Planchar le mentionne dans son livre" La machine de Decize, Louis XIV et les liègeois" comme époux d’Anne Poirier, enterrée au coté de son époux. André a aussi une copie d’un acte de baptême en date du 11/9/1663 de Jean Michel, fils de Daniel Michel et d’Anne Poirier (voir pièce jointe).
Apparemment, les Michel gardent un point de chute dans leur pays natal.
Une autre question est soulevée par un certain James Ménnéla sur le site généanet : il indique pour ce couple deux Daniel Michel, l'un sans date et l'autre né en 1616 et décédé en 1650 à Stockholm. Notre camarade André essaye maintenant de retrouver des traces écrites du mariage de Daniel Michel avec Anne Poirier, probablement à Grâce (page 96 du livre de RA Planchard).

Les Sualem en Russie après la mort de Louis XIV

En 1715, à la mort de Louis XIV, les finances de l’État ont un déficit de un milliard huit cents millions de livres Le régent Philippe d’Orléans songe même à supprimer la machine de Marly si coûteuse en entretien. La première génération de Liégeois n’est plus de ce monde. Paulus Sualem est mort en 1685, son frère Rennequin s’est éteint en 1708, Toussaint Michel - gendre de Paulus - est décédé en 1709. Quant à Gilles Lambotte, il a quitté la machine en 1716 pour construire le pont de Blois. Or, au même moment, le czar Pierre le Grand charge son agent à Paris de recruter les artistes, ingénieurs et architectes pour à la fondation de Saint-Pétersbourg. En 1716, une partie de la famille Sualem part en Russie pour se mettre au service du czar. Dans le congé accordé pour aller près Sa
fontaines du Petershof
Majesté Czarienne délivré le 15 avril 1716 par le directeur général des bâtiments du roi, on retrouve dans les «gens qui partent par terre Girard Sualem, machiniste. Jean Michel menuisier». Parmi les «gens qui vont par mer et qui doivent se rendre à Charleville, Paul Joseph Sualem, compagnon machiniste. Edme Pelletier valet dudit sieur Gérard Sualem. René Sualem, compagnon dudit sieur Michel, menuisier ».
L’agent consulaire français Lavie rend compte de l’arrivée d’un « ingénieur machiniste [Girard Sualem], dont le père et l’oncle ont fait la machine de Marly. Ils attendent quarante autres ouvriers qui leur viennent par mer».
Tous appartiennent à la deuxième génération de Liégeois, celle qui est née en France, sauf l’ingénieur Gérard Sualem qui est le seul à être né au pays de Liège. Fils de Paulus, neveu de Rennequin, il emmène avec lui son neveu Jean Michel, maître menuisier à Paris, fils de Toussaint Michel (le menuisier de la machine de Marly), et de sa sœur Gertrude Sualem. Puis deux des enfants de son cousin Paul René Sualem, fils de Rennequin, à savoir René, filleul de Toussaint Michel, et son propre filleul Paul Joseph Sualem, compagnon machiniste, âgé de 13 ans, qu’il a tenu sur les fonts baptismaux à Bougival.
Les historiens russes font de Paul Sualem un fontainier à qui ils attribuent la fontaine de la Pyramide, la fontaine des Fables, la Fontaine Française, la fontaine mécanique de La Favorite et bien d’autres encore dans les jardins impériaux de Petrodvorets près de la nouvelle capitale Saint-Pétersbourg.
Cette crise financière en France est donc la fin de cette famille élargie des Sualem en France. Reste un nom de rue : Daniel Michel.

Les Wallons en Suède

Par contre, en Suède, ils seraient actuellement 40.000 descendants de ces Wallons fiers de leurs origines. Mille deux cents d’entre eux sont membres de la Société "Les Descendants des Wallons de Suède" (Vallonättlingen). https://www.vallon.se/  qui veut « rassembler les descendants des Wallons qui ont émigré en Suède au dix-septième siècle, contribuer à la conservation de la culture wallonne en Suède et de créer un contact permanent avec la population de la Wallonie».
Plusieurs livres sont sortis, comme Vallonska rötter ou Vallonerna.
Pendant l'été 1948, 41 enfants belges de la région liégeoise ont passé 5 semaines chez des hôtes suédois. Un demi-siècle plus tard "La Meuse" a réussi à repérer certains de ces enfants qui ont maintenant atteint l’âge de 60 ans
Tout ça a donc commencé avec De Geer et Guillaume de Bèche en 1595. Mathieu de Geer avait été le plus gros fondeur de la Terre de Durbuy, possédant les fourneaux de La Forge sous Mormont et Roche-à-Frêne, ainsi qu'un quai et des entrepôts à Barvaux (« Sur la Gère »). Ils ont fait venir des ouvriers wallons pour leurs forges de Nyköping et Finspang. La Guerre de Trente Ans offrira un débouché intarissable pour ces ouvriers wallons exilés aux Pays-Bas (alors Provinces Unies) pour des raisons religieuses (aux Pays-Bas catholiques, les protestants étaient pourchassés). Entre 1620 et 1640, ils seront cinq mille environ à
répondre à l’appel. La région d’Uppsala compte vingt-trois bruks ou villages de forges.
Dannemora a été la première mine de fer du monde. On y a extrait du minerai jusqu’en 1992, activité qui existait en 1481 et probablement à la Préhistoire. Mine à ciel ouvert, elle présente au visiteur ébahi un trou d’une profondeur de cent mètres. En 2001, la Ville de Durbuy et la commune d’Östhammar célébraient leur jumelage dans la mine de Dannemora. Un an plus tôt, la même cérémonie s’était déroulée en la salle Mathieu de Geer à Barvaux.
Österbybruk a restauré une forge wallonne. A Östhammar, on retrouve le manoir, un superbe parc anglais, les maisons des forgerons et ouvrier. Le bruk est propriété de la société Forsmarks Kraftgrupp qui gère la centrale nucléaire. Les anciennes maisons des forgerons sont habitées par les travailleurs de la centrale  .

Les Eglises wallonnes

Je n’ai pas encore été jusqu’à Uppsala, mais j’ai déjà visite une dizaine d’églises wallonnes, à Magdeburg (qui a existé jusqu’en 1950, lorsqu’elle a fusionné avec une autre église protestante), Potsdam, Berlin, et des Waalse Kerken à Amsterdam, Arnhem, Breda, Delft, Eindhoven, Maastricht et Middelburg. Des communautés wallonnes qui ont fui l’Inquisition et qui ont été accueillis à bras ouverts par les rois de Prusse ou de Saxe.
Quant aux suites de l’Edit de Conquête au Pays de Liège, il faudra qu’un jour j’en fasse l’historique.

Les Houillères de Decize

Un contrat passé en 1488 est le plus ancien document lié à l'exploitation du charbon qui affleurait à Decize. L'exploitation se faisait par trous ou à flanc de coteaux. A l’époque de l’ingénieur Daniel Michel (1616-1693) plus de 200 mules assurent le transport du charbon vers la Loire. Et que deviennent ces houillères après les Michel ?
Les Houillères de Decize font partie du bassin houiller de Decize-La Machine,
Une machine à vapeur est installée en 1782 mais la houillère, vite déficitaire, est laissée à l’abandon. Lors de la Révolution française la mine est nationalisée. En 1801, elle possède 8 puits qui descendent jusqu’à 80 mètres et produisent 8 000 tonnes chaque année.
En 1816, une Société anonyme des mines de houille de Decize installe plusieurs machines à vapeur. En 1842, la production s’élève à 40 000 tonnes, onzième dans le classement des houillères françaises. Un ouvrage d'art du chemin de fer hippomobile unique dans le monde remplace le transport à dos d'ânes. Cinq écluses sèches ou ascenseurs à wagons permettaient de faire descendre les trains de charbon jusqu'au canal du Nivernais, à 6 kilomètres. Dans un système de balance, le wagon chargé en descendant par son seul poids faisait remonter l'autre wagon vide,  sans l'appoint d'énergie extérieure. C'était une alternative originale aux plans inclinés répandus à l'époque, souvent équipés de treuils mûs par des machines à vapeur fixes. En 1873 les écluses sèches sont remplacées par une voie ferrée.
En 1869, Schneider du Creusot, la plus grande entreprise française (plus de 10 000 employés) rachète la houillère. Après la Seconde Guerre mondiale, lors de la bataille du charbon, toutes les mines sont nationalisées. La Machine passe sous le giron des Charbonnages de France. Dès 1959, la retraite du charbon est lancée. En 1974, le dernier puits est fermé. La ville perd la moitié de sa population. L’Association Machinoise pour la Conservation du Souvenir Minier, créée en 1970, ouvre en 1983 un musée.

Sources

https://www.academia.edu/26844769/_Rennequin_Sualem_ses_parents_et_alli%C3%A9s_et_la_machine_de_Marly_actes_du_colloque_Les_Wallons_%C3%A0_Versailles_tenu_au_Ch%C3%A2teau_de_Versailles_5_d%C3%A9cembre_2007_Li%C3%A8ge_2007_p._154-181  « Rennequin Sualem, ses parents et alliés, et la machine de Marly », actes du colloque Les Wallons à Versailles, tenu au Château de Versailles, 5 décembre 2007, Liège, 2007, p. 154-181.
"Les Planchar, maîtres de fosses dans la Seigneurie de Montegnée", par Robert Planchar, Éditions du Céfal, 264 pages, format 16 x 24 cm, 23 euros.
Collectif, L'histoire de la mine de La Machine, Mémoire de la mine, Collection Études et documents, CD58, 2014 p.98-102.
AMACOSMI, La Machine, une ville, une association, un musée, Conseil Général, Nevers, 2002, 115 p.
Mémoire de la mine, collection photographique du musée de la mine de La Machine, Musées de la Nièvre, Études et documents n03, 2000, 85 p.
Le mot de l’éditeur : En 1680, Louis XIV voulait surpasser « anglois » et « hollandois » sur l'empire des mers. Les forges du Nivernais s'étaient spécialisées dans les agrès et apparaux pour la Royale, épuisant le charbon de bois des forêts, alors que la France n'avait pas de houille pour prendre le relais... ¤ Comment Louis XIV pourra-t-il se dégager des charbons du Northumberland (Newcastle) appartenant à l'adversaire ? ¤ Pourquoi et comment fera-t-il appel, en 1689, aux mineurs et charpentiers liégeois pour trouver enfin du charbon de terre dans la région de Nevers ? ¤ Pourquoi une bourgade de cette région a-t-elle pris le nom de La Machine ? ¤ Pourquoi la rue principale de cette bourgade porte-t-elle le nom d'un ingénieur venu de Montegnée-Grâce, en Principauté de Liège, Daniel Michel (1616-1793), un cousin de Rennequin Sualem ? ¤ Comment traduire baritel (dialecte nivernais) et hernaz (langue wallonne) en français ? L'auteur de l'ouvrage nous raconte toutes ces péripéties par le menu, après avoir mené sur place une longue enquête en 2011 et 2012, afin de retrouver les traces éventuelles des descendants de tous ces Liégeois qui choisirent de rester à La Machine où, après avoir fourni à Louis XIV le charbon qu'il voulait, furent enterrés, après avoir fait souche.

Concernant les tombes de la famille Michel à Tihange, la compétence des sépultures a été transférée aux Régions en 2002.  La Région a imposé aux communes la préservation du patrimoine funéraire remarquable. Huy a formé un  groupe de travail sepultures@huy.be rue Griange, 5/1. La ville a jugé – à juste titre- d’y impliquer son service des Fossoyeurs Mr Damien Beaudry et son service Sépultures avec Mme Sandra Da Ronch et Michel Jacques, ainsi que Mr Nassogne qui est responsable du décret cimetière. Mais il est peu probable que les tombes soient toujours là, à moins d’être monomentales. Il faudra donc pour l’historique se fier plutôt à l’association Mémo-Huy avec Mme Houbion et Andrée Lucie Tarrento,  l’ASBL des Amis des Monuments de la Région de Huy représentée par Monsieur Michel Bribosia et des professionnels du Patrimoine, Mr Xavier de Florennes , Mr Hadrien Kockerols, architecte, Mr Daniel Marcolungo de la SPW Liège.

André Lavergne est un soixante-huitard, comme moi. Son livre « La Nièvre et 1968, Histoire, déroulement, acquis, retombées, enseignements », sorti dans le cadre du cinquantenaire des mouvements de 1968, retracé l'histoire de la Nièvre à travers les révolutions de 1789, de 1830 et de 1848.
André Lavergne a fcréé à l'usine Céramique de Decize un syndicat CGT, avant de devenir secrétaire général de la Fédération nationale CGT de la Céramique. http://ulsn.reference-syndicale.fr/voyage-a-cuba-par-andre-lavergne/
https://gw.geneanet.org/lavergneandre?lang=en&n=lavergne&oc=0&p=andre+marceau+eugene

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article141366 Né en 1935 il participa au quatrième festival de la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié à Bucarest en août 1953. Il fit partie de la première délégation de 113 jeunes français en Union Soviétique en 1954.

Maurice Fanon, « Les Wallons de Suède… en Terre de Durbuy », in Terre de Durbuy n° 20, 1986
Philippe BASTIN, Terre de Durbuy ;