lundi 18 février 2019

La famille Soler : my taylor is rich ?


Une des pièces-phare de la Boverie est notre Picasso (la famille Soler), réalisée en 1903. A l’époque Picasso et un groupe d’artistes se rencontraient régulièrement au café Els 4Gats, point de chute aussi de Benet Soler i Vidal (1874-1945), un tailleur avec une certaine fortune qui faisait le mécène, à son niveau. La légende dit que Picasso aurait payé un costume avec un portrait de la famille Soler. Il y a eu en effet un peu de ça : il y a un dessin montrant Soler en tenue de cavalier. Mais le tryptique Soler fut probablement une commande. En fait, il s’agit de  trois portraits : la famille et les époux Soler.
En 1912 Soler vend les deux portraits de Monsieur et Madame Soler  au marchand d’art Kahnweiler, qui vend ensuite Mme Soler au marchand Thannhauser de Munich, et Monsieur Soler au russe Sergei Shchukin. Quant au pique-nique de la famille, c’est le même Kahnweiler qui cherche à acheter ce tableau au marchand catalan Josep Dalmau, qui les avait en dépôt, pour 500 francs. Dans une lettre datée du 13 mars 1948, Kahnweiler écrit au conservateur du musée des Beaux-Arts de Liège, Jacques Ochs : « C’est bien en paiement de ses factures que Picasso avait donné non seulement ce tableau mais aussi deux autres, un portrait de la femme de Soler et le sien propre (Soler). C’est moi qui lui ai acheté ces trois toiles, en 1910. J’ai revendu la Famille Soler en 1913 pour 18 750 francs d’alors ». Si Soler était un mécène, c’est en amateur : le marchand d’art Kahnweiler empoche…
Quant au tableau de famille au pique-nique, Kahweiler le vend en 1913 au musée de Cologne dont le Dr Hagelstange était le directeur. Les nazis le sortent vingt ans plus tard de la collection et le mettent en 1939 dans une vente d’art ‘dégénéré’. C’est là qu’il est acheté par Liège. Le marchand d’art Rosenberg (qui avait sa salle de vente rue La Béotie, d’où le titre de l’expo de 2017 à la Boverie) fit campagne contre la vente de Lucerne de 1939 car l’argent rassemblé retomberait sous forme de bombes.
Les édiles liégeois étaient sensibles à cet argument. Dans Souvenir d’un ancien Belge, Bosmant – à la base de l’achat - explique que le Collège des Bourgmestre et Echevins de la Ville de Liège l’envoie à Lucerne afin, «de délimiter autant que faire se pouvait, les secteurs d’intérêt de chacun, de modérer ainsi les enchères, et dès lors d’alimenter le moins possible, en devises étrangères, le trésor nazi, dont la proche utilisation faisait peu de doute».
Mais l’œuvre suscite beaucoup d’autres questions !

Le Déjeuner sur l'Herbe... Déclinaisons

François Mühlberger, jeune licencié en histoire de l’art et archéologie, spécialiste en iconographie, a
analysé la Famille Soler. Sous un angle purement iconographique, cette oeuvre de la période bleue fait preuve d’un classicisme flagrant. Il y a un parallélisme évident entre la Famille Soler et le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Ou

le concert champêtre de Giorgione ou du Titien ? 
En 1865, Claude Monet peint son propre Déjeuner sur l'herbe en réponse à celui de Manet.
Et Pablo Picasso lui-même peint en 1960 son « déjeuner sur l'herbe" (d'après Edouard Manet).

Déjeuner sur l’herbe ?

Notez quand même que l’herbe n’était pas présente sur la toile d’origine et a d’ailleurs été surpeint par Picasso même sur l’œuvre définitive.
L’herbe est l’œuvre de Sebastia Junyer Vidal, un bon ami de Picasso qui l’accompagnera d’ailleurs quelques années plus tard à Paris.
Ici il y a deux versions.  Picasso n’aurait pas eu le temps de peindre le fond ; c’est son ami qui aurait peint une clairière. Une autre version – à mon avis plus improbable - est que Soler n’aurait pas été satisfait de la version originale de Picasso et aurait demande à Sebastià Junyer i Vida de couvrir ce bleu par un fond de sous-bois. 
Toujours est-il que lorsqu’en 1912 l’œuvre arrive dans les mains de Daniel-Henry Kahnweiler, qui avait depuis 1910 un contrat en exclusivité avec Picasso, celui-ci  exige de repeindre ce fond en bleu-vert uni. Une variante est que Picasso aurait tenté d’abord de peindre un fond dans sa manière d’alors, c’est-à-dire cubiste, selon certains perceptible par transparence à certains endroits, voire sur des radiographies réalisées par Frédéric Snaps. Ayant constaté l’impossibilité de fondre son nouveau style avec l’ancien, il aurait fini par peindre l’actuel fond bleu monochrome et uni.
Cela me semble improbable, et même un peu réducteur par rapport à Picasso, qu’on essaye ici, dans cette hypothèse, d’enfermer dans le carcan de sa période bleu, cubiste etc. Comme si son œuvre n’est pas une continuelle recherche.  
Toujours est-il que ce dernier fond présente une forme d’altération particulière, la transparence accrue. Une monochromie que d’autres artistes développent à cette époque, comme Kasimir Malevitch en 1918, avec son célèbre toile carré blanc sur fond blanc., Les paris sont donc ouverts sur ce qu’il y a en-dessous…

Le tryptique de la famille Soler

Kahnweiler a donc acheté trois tableaux. On pourrait parler d’un triptyque, avec à côté de la famille un portrait de Madame et de Monsieur Soler, si ce n’est que les deux volets extérieurs ne pouvaient se
refermer.  Notre marchand vend les trois tableaux séparément, pour faire monter le prix de vente. C’est  dans sa galerie de la rue Vignon, qu’Alfred Hagelstang, directeur du musée Wallraf-Richartz de Cologne, découvre la toile, en 1914. C’est le coup de foudre : Hagelstang vend un Van Gogh pour financer la toile de Picasso.
En 1933 les nazis remplacent Hagelstang par Otto H. Forster.  En 1936,  celui-ci range le Picasso dans les réserves du musée, avec des Gauguin, Van Gogh et Kokoschka (en 1945 les Alliés destituent  Förster, mais en 1957, de Cologne le rétablira). 
Un peu plus tard Adolf Ziegler, président du Reichskammer der Bildenden Künste, y confisque 45 peintures et 143 dessins ainsi que près de 300 gravures en tant qu '«art dégénéré», après une visite au musée. C’est probablement moins la peinture que son créateur qui l’a mis sur cette liste: la famille Soler était assez figuratif, mais Picasso venait de terminer son Guernica, pour le pavillon espagnol de l’exposition universelle à Paris.
Soler se retrouve donc dans les combles du palais baroque de Schönhausen, à la périphérie de Berlin, où il est repris dans l'inventaire sous le numéro EK [Ent -artete Kunst] 15747.
Le Reichskunstkammer cherche à tirer des devises  de l'art ‘dégénéré, et le Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda demande au marchand d'art suisse Theodor Fischer d’organiser une vente internationale. 124 œuvres d’art confisquées sont vendus aux enchères au Grand Hôtel National de Lucerne. Le Picasso avait le numéro de catalogue 114. Une délégation de Liège, dirigé par Bosmant, fondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, l’achètera.

Un achat contesté

L’expression Entartete Kunst (art dégénéré) vient de Joseph Goebbels et désignait le cubisme, dadaïsme, expressionnisme, futurisme, impressionnisme, abstrait, surréalisme. Lors de la vente de Lucerne, le 30 juin 1939, 126 œuvres sont mises aux enchères et 9 d’entre elles sont acquises par la ville de Liège.
Bosmant est envoyé à Lucerne afin « de modérer les enchères, et dès lors d’alimenter le moins possible le trésor nazi». Les motivations de Bosmant sont sincères : il était co-fondateur, à Liège, du Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes (CVIA) et de la Ligue contre le Racisme et l'Antisémitisme. Résistant, membre fondateur du Front de l’Indépendance, il sera arrêté  le 22 juin 1941 et envoyé à la citadelle de Huy. Libéré quelques semaines plus tard, il rejoint les rangs des Milices patriotiques et sera reconnu, après la Libération, comme résistant armé.
Comment  Bosmant arrive à modérer les enchères? Plusieurs Etats s’étaient accordés autour d’une liste de tableaux dans l’idée de ne pas renchérir les uns sur les autres. L’Etat belge, via la  Commission  d’Achat  des  Beaux-Arts, disposant d’un capital de 100 000 francs belges se prononça sur six œuvres pour les musées d’Anvers et deBruxelles: (Georg Brandes de Lovis Corinth, Portrait de Walter Mehring de Georges Grosz, Hommes  à  table  de  Karl  Hofer,  L’hypnotiseur  ou  Portrait  de  l’acteur  Ernst  Reinhold  d’Oscar Kokoschka, Jardin de fleurs d’Emil Nolde et Jeune fille assise de Jules Pascin).
Jules Bosmant parvient à y intéresser l’échevin libéral Auguste Buisseret qui, quant à lui, convainc un groupe de mécènes, les Amis des Musées liégeois, avec le baron Paul de Launoit, directeur à la banque de Bruxelles et de la Société Ougrée-Marihaye, et de Louis Lepage, directeur de l’Azote.
La délégation liégeoise parvint à réunir 5 millions de francs et à définir une liste de 10 tableaux. Liège contribue pour 35%, l’Etat à hauteur de 30% ; les mécènes assument les 35% restants et avancent la totalité des sommes nécessaires. La délégation liégeoise en Suisse est composée d’Auguste Buisseret, de Jacques Ochs, directeur de l’Académie et conservateur du Musée des Beaux-Arts, d’Olympe Gilbart, conseiller communal libéral et professeur d’histoire de l’art à l’Université, et d’Eugène Beaudouin, chef de division à l’administration communale et directeur du Service d’Aide aux Artistes. Ils sont accompagnés d’Emmanuel Fischer, directeur du Contentieux à l’Azote, représentant des mécènes et responsable des sommes avancées. Neuf tableaux sont acquis pour 126.040 francs suisses, soit 834 952 francs belges : La Mort et les Masques de James Ensor (1897), Le sorcier d’Hiva-Oa ou Le Marquisien à la cape rouge de Paul Gauguin (1902), La famille Soler de Pablo Picasso (1903), Le cavalier sur la plage de Max Liebermann (1904), Les chevaux bleus ou Chevaux au pâturage de Franz Marc (1910), La maison bleue de Marc Chagall (1920), Le déjeuner de Jules Pascin (1923), Portrait de jeune fille de Marie Laurencin (1924) et Monte-Carlo d’Oskar Kokoschka (1925).
A Liège il n’y avait pas l’unanimité sur cette mission.  Un certain Léon Philippart parle dans une brochure « Réflexions à propos des tableaux (dits de Lucerne) et des critiques d’art » d’une « peinture dite, si justement, dégénérée, abracadabrante », et exigeait dans une lettre ouverte à la Commission d’art de Liège « que l’on favorise tous nos bons peintres«. Le 15 septembre 1939 il écrivait dans ‘Action Wallonne‘ que les tableau de Luzerne étaient »une insulte au bon goût«.
Ce que l’échevin Buisseret avait appelé »nos refugiés illustres« à qui le musée liégeois offrait un nouveau havre, se retrouvent mais en mai 1940 aux Musées royaux des Beaux-Arts où ils sont exposés sous le titre « Les chefs-d’œuvre du Musée de Liège ».

Une expo en hommage à la résistance La peinture française de David à Picasso’

Goebbels visitant l'expo 'art dégénéré'
En juin 1946, Jules Bosmant organise un Salon de la libération avec l’expo ‘La peinture française de David à Picasso’, comme hommage à la résistance liégeoise
En 1988 Liège était au bord de la faillite, et le conseiller socialiste Hector Magotte propose de vendre le Picasso, qui selon lui pourrait rapporter un milliard de francs, 25 millions d‘Euro. Pour le critique d’art Harald Szeemanncurateur depuis 1961 de la Kunsthalle de Berne, cela est impossible, «  parce que la Ville n’a pas acheté elle-même les œuvres, mais elles ont été achetées grâce à des mécènes privés lors de la fameuse vente à Lucerne ». L’idée d’une vente est abandonnée quand en 1990 la Ville sort de ses difficultés financières.
En 2010 les musées de Liège sont les invités d’honneur de la BRAFA, avec les chefs d’œuvres de Lucerne, un mécénat de la société Galère BAM, entreprise générale du pharaonique chantier du Grand Curtius, vaisseau amiral des musées liégeois, inauguré en mars 2009.  Ce stand devait préfigurer une grande exposition « Les Poubelles du Reich » qui devrait lancer le nouveau Centre International d’Art et de Culture résultant de la transformation du MAMAC, à la Boverie.
Cette expo n’a pas eu lieu, mais
En 2015 une exposition à La Cité Miroir  réunit une partie des oeuvres vendues à Lucerne (les 15 tableaux présents en Belgique ainsi que 11 tableaux issus de prestigieuses collections privées ou publiques), couplée à une 'exposition "Les Achats de Paris" au BAL, et une exposition "Artistes dégénérés" de la Galerie Wittert.
Et en 2016-2017 une exposition à la Boverie se base sur le livre ‘21 rue La Boétie’ d’Anne Sinclair, sur le parcours de son grand-père, Paul Rosenberg (1881-1959), l’un des grands marchands d’art de la première moitié du siècle passé. Paul Rosenberg, juif, avait été déchu de la nationalité française par le régime de Vichy et spolié d’un grand nombre de tableaux par les nazis, dont certains réapparaîtront quelques décennies plus tard. Une salle était consacrée à l’ « art dégénéré », qui rappelle l’exposition organisée par l’Université de Liège à la Cité Miroir, intitulée « L’art dégénéré selon Hitler ». L’exposition confrontait aussi les tableaux dits d’ « art dégénéré » à des œuvres encensées par les nazis. La Famille Soler1 de Picasso est par exemple comparée à la Bergbauernfamilie de Rudolf Otto qui représente une famille de paysans tranquilles réunis autour d’un repas dont le réalisme tranche avec l’étrangeté des visages et l’arrière-plan abstrait du tableau de Picasso.   

Madame Soler et l’art spolié

Madame Soler se trouve actuellement à la Neue Pinakothek, à Munich, mais en janvier 2019 le musée se demande encore si elle pourra garder le tableau qui fait l’objet d’une procédure ‘artspolié’
C’est un débat intéressant dans la mesure où ça montre jusqu’où on pousse aujourd’hui le principe d’art spolié, défini lors de la Conférence deWashington en décembre 1998, sur les œuvres d’art confisquées par les nazis. Une déclaration y est signée par 44 États concernant la restitution de ces œuvres d'art.
Le banquier juif berlinois Paul von Mendelssohn-Bartholdy avait acheté Madame Soler à l’époque chez Kahnweiler. Il avait été ruiné par les nazis. Il détenait 22% dans la banque Mendelssohn & Co., créée en 1795, une des cinq plus grandes banques privées en Allemagne. Lors de la campagne d'aryanisation en 1933, notre banquier juif fut renvoyé de l'Association centrale des banques allemands et du conseil d'administration des assurances du Reich. Pour éviter l’aryanisation, il avait dû accepter une absorption par la Deutsche Bank. Ce qui avait fait chuter la valeur de sa participation et  ses revenus  de 86%.  
Selon ses héritiers, il avait été obligé à vendre sa collection d’art à un prix bradé, sous la pression des nazis. La preuve avancée par les héritiers: avant l'accession des nazis au pouvoir, le collectionneur n’avait jamais vendu d’objets importants de ses 50 chefs-d'œuvre. Cet argument ne pèse pas très lourd. Certes, en faisant baisser la valeur de son principal actif, les nazis l’ont contraint à rechercher des liquidités auprès de sources alternatives, comme sa collection d’art. Entre septembre 1933 et février 1934, Mendelssohn-Bartholdy avait dû vendre 16 de ces œuvres, dont Madame Soler.
On est ici au cœur de la notion ‘fair value’. Il n’a pas réussi dans ces conditions à obtenir un prix juste.On est ici à la limite de la notion de Raubkunst.
Mais les héritiers de Mendelssohn n’ont pas nécessairement besoin d’arguments très forts. Ce n'est pas la première bataille juridique de ce type qu’ils ont lancée. En 2008, ils avaient exigé le retour de
deux autres Picassos,  "Garçon menant un cheval" du MoMa,  et "Le Moulin de la Galette" au  Guggenheim. Le procès s’est terminé par un paiement à l’amiable de 5 millions de dollars, malgré le jugement de la Cour du district de New York  que même s’il avait à partir de 1934 dû vendre via le marchand d'art Alfred Flechtheim, en octobre de cette même année il avait pu organiser un prêt de cinq peintures de Picasso à une exposition à la Galeria Müller de Buenos Aires, via les Galeries Thannhauser. Au retour, le même Thannhauser, basé à Bâle à l'époque, avait pu se charger de la vente de ses cinq Picassos en Suisse.
Mendelssohn-Bartholdy est décédé en mai 1935 et on n’a pas de trace de paiement par Thannhauser à lui ou à ses héritiers. La Bavière avait acheté "Madame Soler" à la Thannhauser Gallery de New York en 1964, pour sa Pinakothek, pour la coquette somme d’1,2 million de deutschemarks.
Les trente plaignants affirment que lors de cet achat la Pinacothèque a délibérément caché son origine et n’avait pas soumis cet achat à la Commission Limbach, instauré par le gouvernement allemand pour régler les litiges concernant le Raubkunst des nazis.
https://www.guggenheim.org/news/guggenheim-settles-litigation-and-shares-key-findings  Le Guggenheim a évidemment fait des recherches aussi et est remonté au premier testament de Paul, de 1910. Paul lègue à son épouse de l’époque, Charlotte (née Reichenheim, devenue comtesse Wesdehlen, 1877-1946) les biens du ménage acquis au cours de leur mariage, tels que meubles et objets d'art. Paul et Charlotte divorcent et, en 1927, Paul épouse Elsa (née von Lavergne-Peguilhen, devenue comtesse von Kesselstatt, 1899-1986). En février 1935, un peu avant sa mort, Paul signa un testament similaire à celui de 1910 selon lequel les œuvres d'art revenaient à son épouse. Immédiatement après ses funérailles, sa veuve Elsa, ses quatre soeurs et trois de leurs maris signent tous un protocole légal affirmant la validité du contrat d'héritage. Aucune des quatre sœurs de Paul n’a jamais contesté qu’Elsa était la propriétaire légitime de la collection ou invoqué que le contrat de succession avait servi à éviter une éventuelle confiscation par les nazis.
Les cinq Picasso ont été enregistrés chez les Galeries Thannhauser le 31 août 1935, avec l’indication qu’ils étaient déjà en possession de la succursale de la galerie à Berlin. Ainsi, les Galeries Thannhauser ont acquis les cinq tableaux entre juillet 1934 et août 1935. Les prix d’achat ne sont pas connus. Elsa, qui a vécu jusqu’en 1986, n’a jamais présenté de demande d’indemnisation ni de restitution, ni aucune des sœurs de Paul ou leurs enfants.

Monsieur Soler à l’Ermitage

Le tableau avec Monsieur Soler est acheté par le collectionneur russe Sergei Chtchoukine dont la collection est nationalisée en 1918 et se retrouve au Premier Musée de la Nouvelle Peinture Occidentale, Moscou, qui devient en 1923 le  Musée de l’Art Occidental Moderne. Le tableau entre à l’Ermitage à Saint Pétersbourg en 1930. Certains diront qu’une nationalisation est aussi une forme d’art spolié. Perso je trouve que ce n’est pas la même chose qu’une vente forcée  de quelqu’un qui a le choix entre Auschwitz ou l’exil….
Voilà un beau projet pour une future expo : réunir les trois tableaux ?

Biblio

Jean-Paul Depaire, Les achats de Lucerne, dans Le syndrome Picasso, Liège, 1990
Des Mécènes pour Liège » par Pierre Henrion, Liège, 1998. 

46ième balade-santé MPLP Mady Andrien et Charles Vandenhove


46ième balade-santé MPLP 10 mars 2019 dans les pas de Mady Andrien et Charles Vandenhove.

Notre 46ième balade-santé du dimanche 10 mars 2019 marche dans les pas de la sculptrice  Mady Andrien et de l’architecte Charles Vandenhove. Mady Andrien vient d’avoir une expo à la Boverie, et Charles Vandenhove  est décédé ce 22 janvier. Le trajet correspond  plus ou moins à  ma ‘Manière de montrer les Délices du Païs de Liège’ à mes amis flamands, mais j’ai eu dernièrement aussi trois groupes allemands. Louis XIV avait sa « Manière de montrer les jardins de Versailles ».
Nous partons à 10h pile Boulevard de la Constitution 43 (devant la Taverne Bavière). Il y a aussi un  rendez-vous à 9h30 devant notre Maison Médicale Médecine Pour le Peuple, Avenue Francisco Ferrer 26, à Herstal, d’où nous partons en covoiturage au point de départ effectif. Nous serons de retour au Bd de la Constitution vers 12h. Largement à temps pour faire encore le marché de dimanche de La Batte pour d’éventuels amateurs. La balade fait +- 6km et est accessible au buggys et personnes à mobilité réduite.

Mady Andrien a marqué sa Cité ardente.

Pour la rétrospective Mady Andrien à la Boverie, ça sera trop tard: c’est jusqu’au 3 mars. Mais ses sculptures se retrouvent un peu partout en Cité ardente. Seulement, vous ne saviez sans doute pas qu’elle en était l’auteure... Nous verrons Les Principautaires  (1992), place Saint-Barthélemy, Au Balcon (1988), haut-relief FNAC, place Saint-Lambert, Les danseurs, dans la Galerie Opéra, Le Saute-mouton (1973), place des Carmes
Et  si tout va bien Le Rameur » (1998) : quai Mativa
Elle doit encore avoir un Haut-relief (1979) à la cité administrative, que je n’ai pas trouvé. Et n’oubliez pas, si vous passez par le pont de Wandre, de saluer le  Monument à Robert Gillon.
Nous ne verrons pas Pour  L'Ombre » (2002), rue Louvrex,  les baigneuses, devant le centre hospitalier de la Citadelle, les coureurs cyclistes du rond-point à Alleur, Les Passants au rond-point de la rue de Campine et de l'avenue Victor Hugo, René Piron (2000), place de la Bergerie, Seraing ou Le Nanti dans le domaine universitaire du Sart Tilman : ça nous mènerait trop loin..
Le secret de cette artiste est tout simple : « Je regarde autour de moi, c’est tout. Ce que les humains font m’intéresse, ce qu’ils ressentent m’intéresse, ce qui les intéresse m’intéresse ».

Un hommage à Charles Vandenhove

Charles Vandenhove, né en 1927 à Teuven, il est décédé le 22 janvier 2019 à Liège, à l’âge de 91 ans. Il est connu comme l’architecte du CHU, mais il a marqué aussi le centre ville. En 1945, il étudie à La Cambre avec Victor Bourgeois qui va beaucoup influencer son travail. Il rencontre entre autres Le Corbusier. En 1962 il voulait que le nouvel hôpital de Sart Tilman, l’œuvre de sa vie, soit tellement beau « qu’il aide déjà à guérir le malade ». Le bâtiment, avec sa verrière colossale est classé depuis 1994. Il aimait mêler l’architecture classique à l’architecture moderne, avec beaucoup de respect pour
l’histoire du bâtiment comme pour l'Hôtel Torrentius où avait installé son bureau, ou la Cour Saint-Antoine, un ensemble d'immeubles à appartements du CPAS à côté d’une série de maisons des 17e et 18e siècles.
Il était aussi l’architecte de la nouvelle maison de l’asbl «Sans-Logis», rue Saint-Laurent. Ses gestionnaires avaient reçu trois millions d’euros d’un mystérieux donateur. Tout le monde s’est toujours demandé si ce n’était pas Charles Vandenhove lui-même. Il est aussi l’architecte du Balloir.
Il était à la tête d’une très belle collection d’art contemporain. Suite à ses nombreuses frictions avec les autorités politiques liégeoises, il l’a confiée en 2004 à l’université de Gand.


La caserne Fonck : une restauration/ réaffectation respectueuse


Premier arrêt : le manège Fonck, reconversion d’un ancien manège militaire par l'architecte Daniel Dethier en 2008. Le budget serré a forcé l’architecte à  aller à l’essentiel: les cicatrices des éléments supprimés s’affichent. Il a conservé les abreuvoirs devenus appuis de bancs.
La caserne logeait à partir de 1830 un régiment de cavalerie : 1156 hommes et 873 chevaux.
La caserne était déjà une réaffectation de l’abbaye du Val des Écoliers de Notre-Dame de l'Isle, fondée vers 1231 par les Écoliers duChrist. Un nom modeste choisi par les quatre fondateurs qui étaient maîtres en théologie de l'Université de Paris.
L’abbaye était  fortifiée par des bastions, en wallon balwér = balloir = bolwerk en flamand. Sécularisée lors de la Révolution de 1789, elle est convertie en hôpital de campagne, l'hospice de l'Égalité, puis en caserne : la caserne des Écoliers. Le 2 août 1914, le cavalier Fonck est la première victime belge. La caserne est rebaptisée ‘Cavalier Fonck’. En 1998, elle est abandonnée par l'armée et achetée par l'école supérieure des arts Saint-Luc.

La caserne des pompiers

La caserne des pompiers en face a été le théâtre d’une confrontation entre pompiers et gendarmes dont les images ont fait le tour du monde, en 1983, pendant les sept semaines de grève des services publics. On peut en avoir une petite idée en visionnant ce document Sonuma de 15’33 à 15’44.
Lors de cette grève, les pompiers avaient aussi lancé une grève de la faim de15 jours, rejoints par d’autres services. En 1996 ils arrosent copieusement la façade du palais de Justice lors du dessaisissement du juge Connerotte, pour «nettoyer la justice». Ils seront rejoints par une quinzaine d'entreprises, dont la FN, CMI, Ferblatil, Techspace Aero, la Poste, Belgacom etc.

Le Balloir de Charles Vandenhove

Le Balloir, Rue Gravioule, est une reconstruction des bolwerk de l’abbaye. Les portes et les petits carreaux de verre colorés sont la signature de l'architecte Vandenhove, que l'on retrouvera un peu plus loin, rue Hors Château.
L'hospice Sainte Barbedes filles insoumises date de 1698. Filles perdues, mendiantes, vagabondes, "frénétiques", insensées, folles,... des femmes que l'autorité ne souhaitait pas voir traîner librement dans les rues.
La Révolution s'en prend à tous les établissements d'enfermement. Les "insensées" iront au Vertbois. Un orphelinat pour filles  a d’abord une directrice laïque, puis, en 1850, alors qu'on y trouvait 150 orphelines, la commission des hospices le confia aux soeurs de Saint Charles car " il était dans une situation morale et matérielle déplorable". En 1872, retour du personnel laïc.
Les deux guerres lui donnèrent des affectations diverses: hôpital et prison.  En 1986 la Ville, propriétaire du site, vend à "la Maison Heureuse", œuvre fondée par l'abbé Emile Gerratz. L’abbé rénove les bâtiments pour y d'accueillir des enfants placés par décisions judiciaire. C’est au départ une intéressante expérience de rencontre inter-générations : à la fois maison de repos et maison d'accueil pour enfants placés. Les travaux, entamés en 1989, sous la direction de Charles Vandenhove, seront achevés en 1995 : 5 millions d'euros - soit 200 millions d'anciens francs. Vandenhove avait fait appel à d'autres artistes  pour décorer le site, dont l'oeuvre monumentale de 200m² de  l'artiste français Jean-Pierre Pincemin sur la voûte du restaurant du
Balloir. Intitulée "la Création", l’artiste l'appelait "sa chapelle Sixtine". La genèse en six bandeaux, un par jour de semaine. Le septième n'est pas représenté, puisque repos dominical.
Malheureusement, en 2005, après le décès de l'abbé Gerratz, l’architecte a un conflit avec son successeur, l'abbé Klinkenberg, qui avait inauguré dans la cour centrale une céramique murale: "En faisant placer, sans aucune autorisation, une mosaïque qui porte atteinte à l'unité du projet architectural, qui casse la sobriété voulue de la façade et en déforme le sens, la perspective et l'esthétique, l'association a porté gravement atteinte à son droit moral d'intégrité". La cour a ordonné "de retirer la céramique litigieuse de son emplacement actuel", sous peine d'une astreinte de 125 euros par jour de retard.

Pont Maghin

Nous traversons le pont Maghin dont le nom officiel est ‘pont Saint-Léonard’. Le premier pont date de 1867. Il est à péage pour permettre de rembourser l'emprunt que la Ville a dû contracter. La place Maghin est rebaptisée la place des Déportés le 30 décembre 1918.

Les cent mille briques

émeutes st léonard 1979
Sur l’esplanade se trouvait la prison Saint-Léonard, aussi appelée les cent mille briques. Ouverte en 1850, elle a été détruite en 1982.
Julien Lahaut y est arrêté lors d’une de ses premières grèves en 1913.
En 1940 les nazis réserveront une aile pour les résistants. Mais les nazis n’inventent rien. Quelques jours avant la guerre, Louise Beelen, militante communiste, fait partie des « suspects » arrêtés par le gouvernement belge: « Je suis arrêtée le 8 mai 1940. Les flics m’emmènent à la prison Saint Léonard. Que vois-je ? Tous les communistes en vue ! Et des rexistes. Donc nous étions la 5° colonne. Le 11 mai, la prison est ébranlée, toutes les vitres sont cassées: on vient de faire sauter le pont Maghin, puisqu’on pensait que les allemands allaient arriver d’une minute à l’autre. Finalement ils nous ont libérés. Je sors de la prison et je vois les Boches qui s’y installent » (Interview Louise Beelen par J. Gotovitch chroniques de la résistance N°8 déc. 1982 p.5-6).
Le sidérurgiste Marcel Baiwir aussi est incarcéré à St-Léonard en mai 1940: « Pour la bourgeoisie, l’ennemi ce n’était pas Rex, c’était les cocos ! On a arrêté toute une série de communistes ainsi que quelques socialistes de gauche, de simples antifascistes, des partisans de la paix».
Il faut croire que tou.te.s ces révolutionnaires ont imprégné les murs : en juin 1979, quelque six mois avant le déménagement à Lantin, les détenus profitent d'une grève des gardiens pour se mutiner. Il s'ensuit des évasions et d’importantes dégradations aux installations.
Sur l’esplanade, gravé dans un bandeau d’inox,  un poème d’Eugène Savitzkaya : "J'ai écrit cette phrase en marchant, en tentant de trouver le rythme et la longueur. Cette phrase est écrite pour ceux qui, comme moi, marchent et marcheront sur cette esplanade. On y trouve des allusions à l'ancienne prison, dont les murs sont aujourd'hui abattus, et même à Charles le Téméraire, que l'on devait plutôt nommer l'Incendiaire ».
Eugène Savitzkaya : « Liège est une ville que j'ai appris à connaître à travers sols et sous-sols, en la parcourant à pied, dans tous les sens. Je faisais des promenades comme pour recoudre ses parties déchirées, depuis ces saignées autoroutières abominables. Ce qui est beau sur cette place,c'est qu'elle est vide. De l'air et du dégagement. Il faut ménager de tels espaces si l'on veut que les gens se côtoient, vivent ensemble. Ca évite le racisme ».

Une citadelle contre l’ennemi intérieur

Au dessus de nous, la citadelle, construite après la défaite des Grignoux, adversaires des Chiroux, parti du pouvoir , en 1650. Le 25 juillet 1630 le Grignoux Sébastien La Ruelle est élu bourgmestre. Le prince-éveque Ferdinand de Bavière fait casser les élections par l'empereur. En 1647, les Grignoux lui interdisent l'entrée de la ville. Son neveu Maximilien-Henri de Bavière entreprend la reconquête de la Cité, et fait construire une citadelle avec la plupart des bastions dirigés vers la ville, donc contre son ennemi intérieur.
En 1709, lors du traité de la Barrière avec la Hollande, le prince demande que le fort lui soit rendu afin de ‘mettre la cité à l’abri des troubles auxquels elle serait exposé si l’on ne pouvait, par ce moyen, contenir la populace dans le devoir’. La Citadelle lui est restitué « dans l’état où elle était, avant la dernière guerre, du côté de la ville, mais les ouvrages du côté de la campagne seront démolis » (http://www.fabrice-muller.be/liege/patrimoine/citadelle/images/plan1711-projet-demolitions.png ; Histoire de l’enceinte de la citadelle p65 et 76 Jules Loxhay éd. CLHAM).
En 1974 lors de la construction de l'hôpital de la Citadelle on a détruit les bastions vers la campagne. Le hasard de l’urbanisme a donc laissé la citadelle dans un état qui démontre bien sa destination : mater le peuple et la ville…

Les trois grâces (ou trois garces ?) de Delcour

En Féronstrée (strée= straat) nous saluons, dans une vitrine du Curtius,  la sculpture des trois Grâces de Delcour.
A l’époque on appelait les trois statues du haut du Perron les trois garces. Delcour les remplace et depuis on parle des trois grâces…
En 1752,  nouvelle réparation par le sculpteur N. Hallet. La Cité la fit encore consolider et repolir en 1779. En 1825 une autre restauration est suivie d’une beaucoup plus conséquente en 1848. De nouveaux travaux de restauration ont été effectués en 1905, à l'occasion de l'Exposition universelle. Dans l’après guerre une copie avait été exécutée par l’échevin communiste de la culture, l’artiste Paul
Renotte. On vient de la remplacer par une autre copie en véritable marbre de Carrare.
Je ne sais pas ce que la Ville a prévu avec la copie de Renotte. On pourrait la mettre à Vottem, où se trouvait un Perron de « dépannage», quand le Perron de la Place du Marché était inaccessible au prince évêque, lorsque le peuple devenait trop turbulent. Une ordonnance du prince-évêque Henri de Gueldre stipulait que les échevins pouvaient juger hors de Liège, à Vottem. L’historien Claude Gaier le situe à l’angle de la vieille voie de Tongres et la rue des Neuf Journaux. Quand, en 1307, le prince évêque Thibaut de Bar doit fuir à Maastricht, il cite les chefs des révoltés à Vottem. En 1346 rebelote avec Englebert De la Marck. Et, à deux reprises, les princes se font battre par le peuple!
Et puis, le Perron n’a pas toujours été surmonté d’une croix. En 1795, « la municipalité liégeoise résolut de mutiler les armoiries de la cité, en leur enlevant la croix, qui était disait-on, fort absurdement plantée sur la pomme de pin ».

Les ‘Principautaires’ de Mady Andrien : David et Goliath ?

Quant au peuple turbulent, nous retrouvons sur la Place Saint Barth les ‘Principautaires de Mady Andrien, en acier autopatinable. Pour le mécène Philippe Delaunois, administrateur délégué de Cockerill (aujourd’hui ArcelorMittal), une traduction principautaire du thème biblique de David et de Goliath, défi des petits aux grands. Pour l’échevin Firket la statue témoigne de l'esprit liégeois qui survit aux épreuves s'appuyant sur un courage qui toujours se dissimule sous les apparences d'une insouciance quelque peu frondeuse…

La Cour Saint-Antoine rénovée par Charles Vandenhove

Nous traversons la Cour Saint-Antoine, un ensemble d'immeubles à appartements du CPAS complétant un groupe de constructions des 17e et 18e siècles, rénové par Charles Vandenhove en 1979. Vandenhove est un de nos architectes les plus intéressants. En 1945, il étudie à La Cambre avec Victor Bourgeois qui va beaucoup influencer son travail. Il rencontre entre autres Le Corbusier. Il aime mêle l’architecture classique à l’architecture moderne, avec beaucoup de respect pour l’histoire du bâtiment comme pour l'Hôtel Torrentius que nous croiserons un peu plus loin.

Liège pittoresque et industriel : l’impasse Venta

En 1905 Félix Paulsen, journaliste au Peuple, décrit dans son « Liège pittoresque et industriel » l’impasse Venta, « une ruelle bordée de maisons très délabrées. L’air est chargé des émanations nauséabondes qui échappent d’une bouche d’égout, ouverte dans la rigole ménagée dans le milieu de l’étroit passage ; les rayons du soleil ne caressent jamais le pavé humide de ce boyau, resserré comme une taille de houillère ». Plus dans

L’ancien Béguinage du Saint-Esprit

Les 374 marches de la Montagne de Bueren datent de 1875, en mémoire de Vincent de Bueren, leader des six cent Franchimontois. En 1468 celui-ci a essayé  de capturer le duc de Bourgogne à Sainte-Walburge, où était établi son campement. La Belgique de 1830 en a fait une lutte nationaliste. Or, la révolte était avant tout une lutte de classe. Les liégeois avaient chassé leur Prince-évêque Louis de Bourbon qui a été chercher de l’aide du côté de la Bourgogne.
L’ancien Béguinage du Saint-Esprit accueille aujourd’hui The Nun’s – what’s in a name ! Le Béguinage est un des rares témoins de la quarantaine de petites béguinages disparus lors de la Révolution française. Au début les Béguins ou Beggards étaient un mouvement hérétique puissant initié par le petit curé Lambert le Bègue, condamné par le concile de Venise en 1177.

Une fontaine fort commode pour les bourgeois

Nous saluons le Saint-Jean-Baptiste, une des premières œuvres de Jean Delcour après son retour de Rome. A l’époque certains l’ont critiqué, parce qu’il donne l’idée d’un Repos d’Hercule, plutôt que d’un St-Jean dans l’action de baptiser. « Cependant, si l’on fait attention qu’on exigeoit qu’il représentât ce sujet préférablement à tout autre, tant à cause de l’allusion à une fontaine, que parce que cette fontaine étoit située dans la Paroisse dédiée à ce Saint : ne concevra-t-on pas aisément qu’une figure décharnée, assise sur un rocher auroit fait un très-mauvais effet? Et n’excusera-t-on pas la licence de l’artiste , qui d’ailleurs a montré par sa belle statue en bois de St.-Jean, prêchant dans le désert , qu’il savoit lui donner l’air convenable, lorsqu’il n’étoit pas gêné par les circonstances ?  » (Mélanges de littérature et d’histoire , Hilarion Noël Villenfagne d’Ingihoul, Liège, 1788, Desoer)
Au 14ème siècle il y avait là une autre fontaine, appelé Pixherotte ou Pisseroule, ce qu'on traduirait de nos jours pissotière.  La fontaine était alimentée par l'areine Richonfontaine dont nous verrons l’œil un peu plus loin.  En 1767, la Société Richonfontaine, au moyen d'une taxe de 10 florins Brabant par xhancionnaire, fit un nouveau bassin en bronze (XHANCION est une mesure de débit d'eau s'écoulant dans un tuyau de plomb via un bassin ou une autre source d'alimentation en eau provenant des areines). Elle était, suivant un chroniqueur du XVIIe siècle, «fort commode pour les bourgeois, avec quatre beaux bassins de pierre, rendant ses eaux en abondance par des bouches de cuivre ».
Encore un peu la fontaine se retrouvait au Louvre ! En 1794 la Commission exécutive des armes demandait à la municipalité « s'il ne seroit pas possible de déplacer et emmagaziner le nommé Jean (sic), placé au dessus de la fontaine qui porte son nom, avec son mouton ». La municipalité fit remarquer que « ces morceaux de l'art ne concernaient nullement l'agence des armes, poudres, etc., mais celle des arts et monuments, qui, ayant examiné tout ce qu'elle voulait envoyer dans l'intérieur de la République (lire à Paris et dans le centre de la France), cette dernière n'a pas trouvé à propos de déplacer ces morceaux ». Ultérieurement, le 8 vendémiaire an VI,  un arrêté municipal mit « sous la sauvegarde publique », la statue de saint Jean-Baptiste.

Notre Hortense

Rue du Palais , nous saluons « notre Hortense ». Hortense Bischoffsheim avait épousé Georges Montefiore-Levi, industriel célèbre. On leur doit aussi l’Institut électro-technique Montefiore, des dispensaires anti-tuberculeux et des fontaines Montefiore. Une statue leur est dédiée par la Province de Liège, en 1911, dans le square Notger, exécutée par Oscar Berchmans. Dans les années ’70, le Square est englouti dans le trou de la Place Saint Lambert, et le monument se retrouve dans un dépôt avant d’être réinstallé dans la cour de l'Hôtel Somzé, de l'Echevinat de l'Environnement, en Féronstrée. L'architecte Claude Strebelle a remis la statue non loin de son emplacement originel, aux « Degrés des Dentellières ».
Nous saluons rue Saint Pierre une sculpture d’Alexandre Taratynov, inaugurée en présence du descendant direct de l’empereur le Grand-Duc Georges Romanoff et de la Comtesse Marina Tolstoy, à l’occasion du tricentenaire de la visite de l’empereur russe Pierre le Grand à Spa, où l’empereur a été proclamé citoyen d’honneur de la ville de Spa à titre posthume.Marx dira de lui : « Pierre le Grand abattit la barbarie russe par la barbarie ».
Au numéro 15 l'hôtel Liévin Torrentius a été rénové vers 1980 par Vandenhove http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Vandenhove. On peut comparer cette restauration respectueuse avec deux restaurations ‘lourdes’ contemporaines, en descendant vers l’ilôt Saint Michel. L'hôtel Desoër de Solières est du grand architecte liégeois Lambert Lombard (1505-1566) à qui on doit aussi le palais des princes-évêques. L'architecte Philippe Greisch y a ajouté des éléments modernes en 2001: «Quand on regardait ce bâtiment, avec tout ce qu'il pouvait avoir de retouché, de remanié, de délabré, on était séduit. Mais par quoi? La réponse est simple: les tufeaux ». A côté l’hôtel de Bocholtz, demeure patricienne (XVe siècle) racheté pour 1,4 million, à titre privé, par François Fornieri, « Manager de l’année 2011 » et patron du fleuron pharmaceutique liégeois Mithra. 
photo Thomas Van Ass
Devant l’hôtel Bocholtz une sculpture d’Arne Quinze, commandé par Fornieri : «  Il y a là derrière tout un mélange de choses. Arne Quinze est un artiste-entrepreneur, il a une dimension liégeoise puisqu’il a notamment travaillé dans un atelier à Jupille et il bénéficie d’un rayonnement international. C’est donc exactement dans la lignée de ce que l’on veut faire au Bocholtz. »
Le bureau d’études liégeois Greisch a supervisé la réalisation de l’œuvre (Une structure de Quinze a dû être démontée à Mons : Fornieri n’a pas voulu prendre des risques).

Rue de La Populaire, place Verte et le suffrage universel

La rue de la Populaire réfère au siège du Parti Ouvrier Belge (POB devenu PS, Parti Socialiste) installé là depuis 1895  (sur la Place Verte disparue) dans un ancien hôtel des Méan de 1662 (François-Antoine-Marie de Méan fut le dernier prince -évêque de Liège). Le  3 juin 1912 lors d’une émeute suite à la défaite du cartel libéral-socialiste aux législatives, les manifestants se mettent à l’abri dans leur local. Les gendarmes mitraillent l’intérieur du café, tuant 3 personnes et en blessant une vingtaine d’autres. Le Conseil Général du POB s’engage à organiser en 1913 une grève générale "et pacifique" pour le suffrage universel. Cette grève aboutit à un compromis. Il faudra attendre la fin de la première guerre mondiale pour que le suffrage universel soit adopté. La Populaire sera détruit en 1977.
Place Saint-Lambert, nous admirons Au Balcon (1988), un haut-relief de Mady Andrien au-dessus du FNAC, et nous faison un crochet pour ses danseurs, dans la Galerie Opéra.
Le passage de Lemonnier est construit en1836 par l’architecte Louis-Désiré Lemonnier et est le plus ancien passage commercial couvert de Belgique. En 1934, l’architecte Henri Snyers construit en Art déco la coupole de la Rotonde. Les parties vitrées étaient en pavés de verre des Cristalleries du Val-Saint-Lambert. La verrière fut fort abimée par la chute d’un V1. La verrière et la coupole ont été remplacées dans les années 1960. Du passage néo-classique du XIXième siècle, il ne reste pas grand chose. La rotonde centrale, les façades et la toiture sont classées.

La Vierge et l'Enfant : la dernière œuvre de Jean Delcour (1695)

En 1840 apparaît l'expression «faire le carré», une promenade apéritive. En août 1922 Georges Simenon définit son tour de Carré: « chacun son tour on va vers le Pont d'Avroy et chacun son tour vers le Pont d' Ile (saluant devant, à gauche, derrière, à droite) cela doit être fort amusant ». En 1980), faire le Carré de Simenon consistait à marcher d'un bout à l'autre de la rue Pont d'Avroy tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre (Simenon, «Quand vient le froid»).
Le Carré offre sept visages: bourgeois, féminin, historique, festif, convivial, de loisirs, d'animation. On y achète des bijoux de haut luxe, des vêtements, des chaussures, on y boit (20 % de cafés), on y mange (bien), on y fait de la musique, on y admire de vieilles pierres, on y fait perpétuellement la fête.
La statue classée de la Vierge et l'Enfant est la dernière œuvre du sculpteur Jean Delcour (1695)
Les étudiants qui terminaient leur virée bibitive passaient se faire « bénir » par la Vierge et les cortèges de la Saint Nicolas se terminaient par cette coutume. On lui chantait « Bonsoir Marie Clap' Sabot »
Bonsoir Marie Clap' Sabot
R'trossez ben vos' cotte
Quand vos îrez houp la la
Bonsoir Marie Clap' Sabot
R'trossez ben vos' cotte
Quand vos îrez cô!
Bonsoir, bonsoir, Bonsoir Marie Clap' Sabot (bis)
D'Joseph, vos avez des piaux,
Dji les a veyou
Corir sur vos' tiesse
D'Joseph, vos avez des piaux
Dji les a veyou
Corir sur vos ' cou
Bonsoir, bonsoir, bonsoir Marie Clap' Sabot (bis)
Selon Gobert, en 1584 l'autorité communale prend des « mesures pour les buyses (buses) d'une fontaine qui soy poroit minerau Vinabie d'Isle, au moyen d'une conduite en plomb à adapter, à Saint-Séverin, sur l'areine de la Cité. Qu'advint-il ensuite de la fontaine? Elle était tarie jusqu’à la fin du XVIIe siècle, quand Jean Roland et ses associés font arriver en ville l'eau de marne du sous-sol de Hesbaye.  La Cité lui impose plusieurs xhancions. C'est à ce moment, en 1695, que la Ville recourut aux talents de Jean Delcour. Le métal qui a servi à couler cette statue comprendrait les parties en cuivre doré du Perron qui avait été emporté par Charles le Téméraire ainsi que les cuivres du balcon de la Maison de Ville fondue au feu du bombardement de l'an 1691. La pierre est du marbre de Limbourg, à couleur mélangée de rouge et de blanc.
Sous la Révolution française, en 1794, la Commission exécutive des armes réclame « de faire enlever la statue de femme (sic) et les quatre lions qui sont à la fontaine en Vinâve d'Ile ». C'était pour en convertir le bronze en canons. Le 8 vendémiaire an VI  l'Administration municipale mit sous la sauvegarde publique « la femme Marie ».
Nous allons ensuite voir Le Saute-mouton de  Mady Andrien (1973), place des Carmes.
Notre dernière étape est son Rameur, à la Boverie. Au pont Albert on trouve sur un mouchoir de 100 mètres un véritable parc des sculptures, dont "Liège à ses enfants morts pour elle", de Pierre Caille.
Cinq grandes stèles en marbre noir, un ensemble de croix en bronze doré, avec neuf dates, de neuf batailles qui ont jalonné l'histoire de Liège. En 1918 Liège avait refusé de soutenir le Mémorial de Cointe, un projet d’Albert I. La ville voulait un beffroi en ‘hommage aux Liégeois combattant depuis dix siècles pour la liberté’. Le projet n’aboutit pas et en juillet 1936 le Conseil communal transfère des fonds budgétisés vers celui du monument au roi Albert, alors en projet. Il a fallu encore attendre 30 ans, en 1964, pour qu’on affecte ce budget aux stèles de Pierre Caille et à la statue d’Albert, en bas du pont, sur un cheval non sellé. A notre droite les Terrasses d’Avroy avec le  Dompteur de taureau ou Li Toré, et le seul monument national érigé en hommage aux Résistants de 1940-1945, du sculpteur Louis Dupont, qui avait été lui-même enfermé à la Citadelle de Huy, en 1941.
C’est à la Boverie que vient de se terminer la rétrospective de Mady Andrien. L’architecte Rudy Ricciotti avait dit que son aile vitrée était plutôt pour de la sculpture. Et “entre deux expos, il faut le laisser vide pour qu’on y fasse la fête”. L’expo a comblé très heureusement ce vide…Derrière le musée, côté roseraie, une statue sulfureuse de Jef Lambeaux. En 1905, l'Exposition universelle de Liège voulait installer le faune mordu à la Boverie. Elle s'attire les foudres du journal catholique "La
gazette de Liège". On renvoya l’œuvre qui se cassa en chemin. La Ville achete l'oeuvre pour réparer l'outrage fait au sculpteur anversois. Il faudra attendre les années 50 pour que la statue soit installée dans la roseraie.
On doit au ‘sulfureux’ Jef Lambeaux  la statue de Brabo à Anvers, et le pavillon des passions humaines au Cinquantenaire, dans un bâtiment d’Horta. A Bruxelles aussi Lambeaux s’attire les foudres des "culs serrés". Le pavillon fut fermé jusqu’il y a peu. "La Nymphe du Bocq" aussi, aujourd’hui devant l’Hôtel de Ville de Saint-Gilles, resta dans ses caves jusqu’en 1976 à cause de "bons esprits" du XIXe siècle qui la jugeaient trop indécente (llb 29 novembre 2008).

Sources

La première partie est basée sur une balade organisée à l’occasion de la Fiesta PTB Liège en 2018 http://hachhachhh.blogspot.be/2018/05/ballade-commentee-liege-ardente-et.html
Mady Andrien : une travailleuse de l’art
«La statuaire de Mady Andrien» https://liege28.blog/2012/12/10/que-du-bonheur-premier-album-sur-la-statuaire-de-mady-andrien/
Clément Delaude, docteur en sciences chimiques et ethnobotaniste mais aussi photographe,  suit Mady Andrien depuis ses débuts. «C’est mon fan principal», reconnaît Mady Andrien.  La première partie de La Statuaire est consacrée aux œuvres publiques. La seconde traite de la maison de Mady Andrien, petit musée privé, avec son atelier, son jardin et ses terrasses, rue de Campine.

avec liste complète et photos
http://culture.uliege.be/jcms/prod_132956/fr/mady-andrien ses personnages qui font partie de notre quotidien.
http://www.spectacle.be/redac.php?IDtexte=7111 «La statuaire de Mady Andrien» Clément Delaude
http://www.habitat-groupe.be/IMG/pdf/le.balloir.pdf  Le Balloir, un lieu de vie de plusieurs générations